Est-il donc vraiment « rance » et « triste » de refuser de célébrer un jour qui marque, pour soi-même et pour les siens, le début du malheur, du déracinement, de la ruine, sans parler de la mort de proches disparus par milliers ? Est-il donc « rance » de ne pas vouloir gratter la plaie ouverte par les horreurs de l’histoire ? Telle est la question qu’aurait pu se poser le premier ministre Manuel Valls avant de s’insurger, lors d’une réunion à Saint-Brieuc samedi 14 mars, contre la décision de Robert Ménard et du conseil municipal de Béziers de débaptiser une rue du 19 mars 1962, la date des accords d’Evian,  pour lui donner le nom de l’un des plus purs héros de notre temps, Hélie Denoix de Saint-Marc, élevé à la dignité de grand-croix de la Légion d’honneur en novembre 2011 ?  Valls précise qu’il faut regarder vers l’avenir, et savoir se montrer optimiste : mais quitte à l’être, est-on vraiment forcé de saluer le malheur – celui qui chassa tant d’hommes d’un pays où étaient enterrés leurs arrière-grands-parents, et qui provoqua l’assassinat atroce de dizaines de milliers de soldats qui avaient naïvement cru en la parole de la France ? Ou vaut- il mieux honorer la mémoire d’un officier qui, pour l’honneur, avait prétendu combattre jusqu’au bout, jusqu’à la désobéissance et à la rébellion,  de même que vingt ans plus tôt, il avait lutté dans la résistance jusqu’à sa déportation à Buchenwald ?

Que Valls se scandalise d’une prétendue « nostalgie de l’Algérie française » dont il laisse entendre qu’elle serait factieuse et antirépublicaine, hésitant peut-être à qualifier de « fascistes » des descendants de communards ou de marchands juifs de Bab-el-Oued, c’est son affaire. Mais on a tout de même un peu de peine à comprendre, chez un homme de gauche toujours prêt à s’émouvoir, cette sécheresse de cœur, ce manque d’empathie à la douleur d’autrui – et en l’occurrence, à celle des Pieds-noirs qui, à Béziers, ont pu ressentir ce changement de dénomination, non point comme une revanche, ni a fortiori comme une vengeance, mais peut-être comme un infime soulagement. Une goutte de baume au cœur. On le comprend d’autant plus mal que ce tout petit événement n’intéresse en rien les fonctions éminentes d’un Premier ministre, qu’ il n’affecte nullement la politique générale du gouvernement, et qu’au pire, il n’aurait dû susciter, à Matignon, qu’une indifférence polie. Quant à l’argument infiniment rabâché de l’unité nationale, qui justifierait que l’on fustige une telle initiative comme anti française, le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas recevable. Car en quoi l’unité nationale et l’amour de la France légitimeraient-ils la situation de parias dans laquelle ce discours installe ceux qui ont eu le malheur de naître Français en Algérie ? Pourquoi eux seuls n’auraient-ils pas le droit de célébrer leur passé ? Eux seuls : car à l’inverse, imagine-t-on le tollé si notre bon Monsieur Valls avait interdit aux Français issus de l’immigration, comme on dit, d’éprouver quelque nostalgie en songeant au pays de leur enfance?

Et en définitive, c’est sans doute là que se trouve le véritable scandale. Non point dans le fait de rebaptiser une petite rue d’une petite ville du sud-ouest de la France, mais en ce que le Premier ministre se soit publiquement scandalisé de ce qu’une certaine catégorie de Français refuse de renoncer à la mémoire.

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Frédéric Rouvillois
professeur de droit public à l’université Paris Descartesest né en 1964. Il est professeur de droit public à l’université Paris Descartes, où il enseigne le droit constitutionnel et s’intéresse tout particulièrement à l’histoire des idées et des mentalités. Après avoir travaillé sur l’utopie et l’idée de progrès (L’invention du progrès, CNRS éditions, ...
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