Mettons nous, rien qu’une seconde à la place du citoyen Dray Julien, député de l’Essonne et membre du bureau national du Parti socialiste. Des fins limiers du Tracfin, organisme dépendant du ministère des Finances pour la lutte contre le blanchiment d’argent, flairent une magouille, sinon une arnaque, dans les mouvements de fonds du compte de deux associations celles des « parrains » (sic) de SOS Racisme et de la Fédération indépendante et démocratique des lycéens (FIDL) vers le compte personnel de Julien Dray. Les montants évoqués tournent autour de 350.000 euros, somme rondelette à l’échelle d’un budget familial moyen, mais dérisoire à l’aune des montants apparus dans des récentes affaires de « fluidification des relations sociales » par l’intermédiaire de l’ancien homme fort du Medef, Denis Gautier-Sauvagnac. Alors qu’il ne s’agit que d’une enquête préliminaire menée par la police à la demande de Bercy, sous le contrôle du procureur de Paris, des fuites dans Le Monde provoquent une agitation médiatique intense autour du présumé innocent. Il s’agirait « apparemment », selon le Parquet, d’une affaire d’abus de confiance où M. Dray se serait personnellement enrichi aux dépens d’associations sur lesquelles il exerçait une tutelle politique et morale. Une sorte de mini-affaire Madoff avec une bonne douzaine de zéros en moins derrière le premier chiffre.

Disons-le tout net, cette manière de flinguer médiatiquement un homme politique avant même qu’il ait pu avoir accès au dossier le concernant est dégueulasse. Elle ouvre les vannes à toutes les supputations, fantasmes et calomnies sans que l’intéressé ait les moyens de se défendre à armes égales. On n’explique pas, on insinue (« apparemment »). L’emballement médiatique fait le reste et il ne reste plus à celui qui est pris dans la nasse qu’à compter ses amis, aussi nombreux que les doigts de la main d’un bûcheron qui aurait eu quelques problèmes avec sa tronçonneuse.

Le pire, c’est que ça marche. Beaucoup de gens pensent instinctivement que c’est vrai. Puisque c’est écrit dans le journal. Dans le microcosme politique parisien, ce qui arrive aujourd’hui à Julien Dray ne surprend pas grand-monde : l’homme est depuis des décennies un bricoleur de génie en matière de création et de contrôle d’associations destinées à encadrer des mouvements plus ou moins spontanés surgissant dans les facs, lycées et quartiers difficiles. Cette technique « mouvementiste », apprise dans les rangs de la section française de la IVe internationale (canal Frank-Krivine), n’a rien en soi de répréhensible. L’avant-garde du prolétariat se met à la disposition des masses opprimées, leur fournit un package idéologique et organisationnel leur permettant de dépasser le stade de la révolte passionnelle contre les injustices de tout poil pour atteindre celui de l’action révolutionnaire consciente visant la prise du pouvoir par les masses laborieuses à l’échelle nationale, puis mondiale.

Mais lorsque cette technique est importée dans un contexte où le pouvoir est déjà détenu par celui qui veut s’en servir pour canaliser à son profit les révoltes de la jeunesse, cela donne le mitterrandisme associatif, version « degauche » du gaullisme immobilier. Grassement subventionnées, ces organisations plutôt maigres en forces militantes, mais très douées médiatiquement, deviennent des viviers de cadres pour les parti politiques qui les ont suscitées : mouvements étudiants, lycéens, antiracistes associations (SOS Racisme, Ni putes ni soumises), secrètent ainsi des leaders qui deviendront des permanents. Harlem Désir, Malek Boutih, Isabelle Thomas, Bruno Julliard sont sortis de ce moule.

Si on ne veut pas que l’investissement soit perdu, il est indispensable d’assurer un verrouillage bureaucratique très strict de ces organisations, afin d’éviter qu’elles aient la mauvaise idée de penser, d’agir et de décider par elles-mêmes. C’est un domaine dans lequel excelle Julien Dray, bien qu’il ait subi un revers de taille en se faisant piquer Fadela Amara par Sarkozy, alors que le PS avait porté Ni putes ni soumises sur les fonts baptismaux et vers les fonds publics. Dans la pouponnière de Juju, ça ne rigole pas tous les jours.

On souhaiterait presque que les flics cafteurs aient raison, et que Juju ait fait valser l’anse du panier associatif pour se payer une de ces montres historiques dite « à complications » dont il raffole, car cela ramènerait à une humanité plus ordinaire un apparatchik par trop ascétique au regard des mœurs du temps.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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