«Quand on se dit frères, c’est pour s’en prendre à quelqu’un d’autre» | Causeur

«Quand on se dit frères, c’est pour s’en prendre à quelqu’un d’autre»

Entretien avec le psychanalyste Gérard Haddad

Auteur

Olivier Prévôt
anime le site et la revue L'Esprit de Narvik

Publié le 22 février 2017 / Société

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Pour le psychanalyste Gérard Haddad, l'affirmation de la fraternité intracommunautaire s'accompagne souvent d'un accès d'agressivité contre ceux qui ne font pas partie de cette communauté.
Gérard Haddad radicalisation psychanalyse "Le Complexe de Caïn"

Gérard Haddad

Propos recueillis par Olivier Prévôt

Causeur. Vous êtes psychanalyste et l’on vous doit déjà de nombreux ouvrages. Le livre que vous publiez ces jours-ci, Le Complexe de Caïn, qui explore la question de la fraternité, apparaît comme un travail théorique directement en lien avec l’actualité, c’est-à-dire le terrorisme.

Gérard Haddad. Les attentats ont effectivement capté mon attention, ma réflexion. Je suis fidèle en cela au commandement lacanien : « Sur le réel de notre temps, il faudrait quand même que les analystes se concentrent. » Et ce livre s’inscrit dans le prolongement du précédent, Dans la main droite de Dieu, où je posais les premiers jalons d’une psychanalyse du fanatisme, en particulier religieux. L’écho qu’a rencontré cet ouvrage, les questions, les débats qu’il a suscités ont ouvert de nouvelles voies. J’avais consacré un chapitre à la fraternité et j’ai senti la nécessité d’approfondir cette question.

Et quel fut l’élément déclencheur ? Le point de départ ?

Quelque chose a commencé à prendre forme il y a quelques années, je crois. J’avais été invité au congrès d’unification des psychiatres tunisiens. C’était inouï pour moi : j’ai perdu la nationalité tunisienne il y a des années, je ne suis pas musulman, je vis à Paris… et on me demandait de prononcer l’intervention de clôture de cette réunion ! Il fallait être à la hauteur de ce geste. Je demeure très attaché à la Tunisie et au monde musulman. C’est là que j’ai grandi, tout de même. Quelque chose a donc surgi en moi. Je l’ai accueilli d’abord, organisé, travaillé ensuite. Et j’ai proposé à mes hôtes une réflexion autour du mythe biblique de Joseph, c’est-à-dire autour de la question de la fraternité, entre conflit et réconciliation.

Au début de votre livre, vous relevez une chose singulière : on a multiplié les appels à la fraternité après les attentats, sans beaucoup s’intéresser au fait que les Kouachi comme les Abdeslam… sont précisément deux couples de frères…

Oui. On présente la fraternité comme la solution. Je prétends qu’elle est le problème. On appréhende spontanément la fraternité comme

[...]

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    publié dans le Magazine Causeur n° 43 - Fevrier 2017

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    • 23 Février 2017 à 20h09

      persee dit

       Gerard Haddad est un homme sympathique et humain ce qui ne gâte rien ; Lorsqu’il parle du sentiment religieux très profond qui habite même l’ individu à la façon dont il se réclame  de gauche et mystiquement de gauche ; C’est vérifiable . Mais je rajoute que le drame actuel pour ceux qui ont choisi de croire ainsi mène à l’impasse , car une religion politique fondée par essence sur des postures dogmatiques sur des circonstances changeantes reste inopérante et laisse l’individu totalement désarmé face à la montée des nouveaux périls  de CROYANTS autrement mieux armées et plus déterminés parce qu’avec le  logiciel plus inflexible d’une transcendance imaginaire . Mais on peut m’objecter les chinois qui restent raisonnablement forts  sans cet arsenal théologique utopique .
      .

    • 23 Février 2017 à 14h17

      rolberg dit

      Gérard Haddad a raison. Sinon les religions seraient demeurées des fantasmes. Or, elles réussissent. Se sentir nombreux rend courageux. Quelle tristesse !

    • 23 Février 2017 à 13h54

      keg dit

      le titre est tellement évident que l’on oublie facilement et depuis des siècles cette vérité.
      Merci de la rappeler.

      http://wp.me/p4Im0Q-1yF

    • 23 Février 2017 à 2h29

      IMHO dit

      On ne dit plus ” Mes bien cher frères ” le dimanche dans les églises ?

    • 22 Février 2017 à 18h09

      Geraldine dit

      Oui toutes ces expressions de la banlieue et se frapper le coeur en se disant bonjour sont non seulement vulgaires et non conformes à notre culture, mais c’est en plus du communautarisme affiché pour dénoncer le communautarisme ennemi… en l’occurence le clan des blancs… 

      Il est triste que cette invasion islamo gauchiste nous oblige à nous recruter comme blanc !  

    • 22 Février 2017 à 17h56

      Renaud42 dit

      Caïn tue son frère non pas parce qu’il le voit comme son frère mais parce la rivalité les rend étrangers.
      Caïn incarne la culture, l’agriculture et Abel incarne la fraternité avec la nature en tant que berger
      Cherchant à s’élever au dessus de la nature Caïn la nie et Abel devient alors l’ennemi.
      C’est en fait sa propre nature projetée sur Abel que Caïn tue, il se tue lui-même comme dans tout meurtre.
      L’homme occidental reste ce Caïn qui détruit la nature au nom de la culture.
      Les meurtres islamiques sont la vengeance d’Abel, c’est la nature qui se venge.

      La modernité arraisonne la nature, la réduit à du culturel par refus d’assumer le conflit entre nature et culture, par refus de la négativité.
      Le conflit refoulé revient avec d’autant plus de violence.
      La fraternité est le problème en tant qu’elle est imaginaire et non en tant qu’elle est réelle.
      La fraternité artificielle est le mensonge qui réduit l’autre au même dans un processus d’indifférenciation qui efface la violence et engendre la violence au second degré, la violence terroriste.
      La violence terroriste est une question d’écologie, elle résulte de l’excès de contrôle sur la nature exercé par l’Occident décadent pour qui tout est artificiel.

      • 22 Février 2017 à 18h13

        Geraldine dit

        Oui, il est intéressant de comprendre qu’en tuant l’autre, suivant les circonstances, c’est une partie de soi détestée que l’on agresse… l’effet miroir ! 

      • 23 Février 2017 à 19h42

        persee dit

         Quel chance est la mienne de ne pas partager vos analyses,   car ni juif , ni chrétien , ni musulman , dieu ne m’est donc d’aucune utilité et il n’a aucune place dans mon surmoi  pour mon bonheur et ma sérénité ici bas  .La référence biblique n’explique en rien  la violence terroriste  

    • 22 Février 2017 à 16h41

      Ganzo dit

      Le but de ces considérations oiseuses ? Nier, adoucir le commmunautarisme musulman ?

    • 22 Février 2017 à 13h33

      Pierre Jolibert dit

      Le titre Complexe de Caïn laissait place à tous les espoirs :
      la Bible allait-elle enfin redevenir la source la plus riche du canon moral ?
      Les disputes entre frères & soeurs allaient-elles fournir la matière première de base de l’ensemble des conflits familiaux et pas seulement ?
      Patatras, foin d’une primauté d’Etéocle et Polynice, c’est Oedipe qui revient au galop. On ne se débarrasse pas comme ça du primat oedipien, il faut absolument qu’on croie que c’est la mère, l’attention exclusive, et loin derrière l’héritage ou les plats de lentilles.

      • 23 Février 2017 à 0h06

        gigda dit

        …   « dans le chapitre IV de la Genèse qui décrit le premier passage à l’acte, le déni premier et la problématique de sa résolution . Caïn, c’est, plus encore que le fratricide, l’« unique », fils premier de cette primipare absolue qu’est la première femme. Tout se passe comme si ce premier fruit d’Ève, la « mère des vivants », n’était pas capable de donner comme il faut. N’est-ce pas pour cela que son « offrande » – pourtant sans doute les plus beaux « fruits de la terre » – n’est pas agréée par l’Autre divin, alors qu’à celle de son frère, le premier pasteur, Dieu se montre favorable ? La haine, nouée selon le drame de préjudice qui nous est familier, se concentre alors sur ce frère : pourquoi lui, et pas moi ? »
        Le symptôme d’innocence . Paul-Laurent Assoun
         Pour ceux que ça intéresse, qui sait ? :
        https://www.cairn.info/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2002-1-page-25.htm

        • 23 Février 2017 à 19h03

          Pierre Jolibert dit

          Très intéressant, en effet, merci beaucoup.
          Je suis très sensible au raisonnement qui est autour du paragraphe 32, d’autant que dans ces fameux cas d’actions flagrantes auxquelles on assiste, les enfants disent aujourd’hui carrément “J’ai rien fait”, enfin jérienfé, plutôt que cépamoi : négation complète de l’action pour pure affirmation du je.

    • 22 Février 2017 à 13h26

      Tillich dit

      Le seul problème de ce Dr, c’est qu’il ne connait absolument rien à la Bible. Je comprends que l’on puisse avoir une lecture non religieuse de la Bible, mais si l’on veut raisonner à partir de cette bibliothèque, il faut en respecter la lettre et la cohérence. René Girard savait le faire, le psychanalyste interrogé non.

      • 22 Février 2017 à 13h31

        Quatre chemins dit

        oh je vs trouve pointilleux Tillich, l’interprétation girardienne ne trouve pas grand chose à redire à ce que dit Haddad et les deux mettent en avant les ravages de la méconnaissance de la violence.