Un soir que j’avais le malheur de déambuler aux abords de la tour TF1, deux petites péronnelles de LCI m’ont abordé : « Vous connaissez Les Guignols de l’Info ? Que pensez-vous de leur disparition ? » Outre que je goûte peu le mélange des genres – un journaliste répondant anonymement aux questions d’autres journalistes, et la déontologie bordel ?! – mon aversion pour ma propre image m’a fait déguerpir aussi sec.

Mais je ne m’en tirerai pas comme ça. Certes, les progrès des peshmergas aux dépens de l’Etat islamique, les avancées des négociations sur le nucléaire iranien, la tragédie du tourisme tunisien, ou l’interminable crise politique libanaise me passionnent infiniment plus que le devenir de ces marionnettes. Mais le système médiatique a ses diktats. Puisqu’il faut réagir à « l’affaire », je m’y colle de mauvaise grâce.

Résumons les faits. Agacé par quelques sketchs irrévérencieux des Guignols (qu’il me les signale, je m’ennuierai moins devant mon écran), Vincent Bolloré annonce au conseil d’administration de Vivendi qu’il compte supprimer les Guignols de la grille de rentrée de Canal+. L’info filtre dans la presse, et c’est la mobilisation générale. La nouvelle patronne de France Ttélévisions se dit prête à leur offrir le gîte et le couvert sur le service public. Tout le monde crie à la censure, sinon au pur et simple crime, puisque ledit grand patron a eu l’indélicatesse d’annoncer la nouvelle au lendemain de la mort d’Alain de Greef, légendaire directeur des programmes de la chaîne cryptée dont la diction heurtée inspira quelques trouvailles drolatiques aux Guignols. Mais je vous parle d’un temps  – les années 1990 – que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Paris en ce temps-là ne bruissait pas encore des tweets indignés d’une classe politique qui n’aime rien tant que le ricanement facile et inoffensif des bouffons de Panurge.

Pour s’en convaincre, il suffit d’admirer les mines réjouies de nos politiques scatos jouissant de se voir déverser des tombereaux d’injures dès potron-minet par les amuseurs radios[1. Les Deux minutes de la haine se font en ricanant, hormis pour les vaches sacrées que sont Christiane Taubira, Najat Vallaud-Belkacem ou Jean-Luc Romero, bénéficiant de l’impunité due aux minorités opprimées qui pensent bien. Dire que ce deux poids deux mesures se fait appeler antiracisme…]. Ou d’écouter les éloges auxquels ont eu droit les Guignols de la part de leurs prétendues victimes, du FN au PS en passant par l’UMP, notre ricaneur de Président invoquant même une pièce du « patrimoine de la télévision ». Nous sommes au moins d’accord sur un point : l’humour et la subversion des Guignols appartiennent au passé, au même titre que Cinq colonnes à la une ou Les dossiers de l’écran. D’ailleurs, n’est-ce pas furieusement réac de vouloir conserver le patrimoine en l’état ? À ce compte-là, il faudrait cryogéniser Guy Bedos – histoire de lui rendre son talent des années Giscard – ou bien exposer la dépouille de Jacques Chancel dans le hall de France Télé, façon mausolée de Lénine…

Plus sérieusement, je n’ai aucune envie de prendre la défense d’un grand patron. Vincent Bolloré a la politique de ses intérêts, aujourd’hui comme hier. Ni plus ni moins que Martin Bouygues ou Nicolas de Tavernost – rares sont les philanthropes dans la jungle du marché. Et j’ai assez raillé l’envie de pénal murayenne du camp d’en face pour ne pas réclamer l’autodafé de rieurs qui ne font plus rire personne. À quoi bon tirer sur un cadavre ? Les Guignols manquent à leur double mission : rendre nos politicards plus caricaturaux qu’ils ne le sont et tirer le parti d’en rire avec la grâce des Jacques Martin, Jean Yanne et autres glorieux disparus. Allez, s’il faut parler bien franc, ils m’ont arraché mon dernier fou rire en 2001, lorsqu’ils couvraient la calamiteuse campagne parisienne de Philippe Séguin grimé en fétichiste SM pour l’occasion – rétrospectivement, le fait d’avoir ouvert le tapis rouge à Delanoë les situe clairement du côté du manche, mais passons. Il y a belle lurette que les épigones de Bruno Gaccio se sont fait hara-kiri tant leur outrecuidance se résume à attaquer Eric Zemmour, Frigide Barjot, le Vatican, la « World company » ou la famille Le Pen – de quoi leur assurer une popularité intacte dans les dîners en ville.

Mon baromètre d’indignation restant désespérément à zéro, je me contente de glousser devant ce spectacle affligeant : le grand manitou de Vivendi reculant face à la levée de boucliers du personnel politique, mettant en prime le boxon dans l’organigramme de Canal. L’UMP-PS-FN a eu la peau de la censure : grâce à la pression de nos élites, les Guignols et l’indépendance des médias sont saufs[2. Le même scénario se répètera-t-il avec Le Grand journal, que l’on dit sur la sellette ? Vous le saurez en regardant le prochain épisode de « Ma télé privée va craquer ».]. Ouf, le Prince a statué en son conseil, la liberté triomphe !

Bref, les Guignols m’ont enfin fait rire. Moi qui n’ai pas la trentaine, me voilà rajeuni de quinze ans…

*Photo : NO CREDIT. 00658337_000036.

Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !
Lire la suite