Guerre en Libye, guéguerre à l’Otan
Les insurgés victimes de l’attentisme turc
Publié le 15 avril 2011 à 7:56 dans Monde
Mots-clés : Libye, Mouammar Kadhafi, OTAN, Recep Tayyip Erdogan, Turquie

photo : Algaddafi International Prize for human rights
Un mois après le vote de la résolution 1973 par le Conseil de sécurité de l’ONU, quatre semaines après le début de la campagne militaire en Libye qui s’en est ensuivie, Mouammar Kadhafi est toujours à Tripoli, Ajdabiya continue à passer alternativement du contrôle des insurgés à celui des forces du régime et une grosse moitié du pays reste toujours sous contrôle des forces fidèles au pouvoir. En revanche, et ce n’est pas un succès négligeable, les rebelles tiennent toujours Benghazi. Quoi qu’on pense de cette guerre, il faut rappeler qu’il y a un mois, cette ville, devenue capitale symbolique de l’insurrection, était à deux doigts de tomber entre les mains des kadhafistes.
Que penser de ce bilan ? Est-il décevant ? Satisfaisant ? Ça dépend pour qui : les pays engagés dans cette guerre ne sont pas tous d’accord sur les buts qu’ils poursuivent. La France et la Grande-Bretagne ont clairement pour objectif la chute de Kadhafi et, soyons fous, l’instauration d’un régime démocratique, tandis que nombre d’Etats arabes et africains entendent bien se contenter d’un service minimum. La crainte d’être tenus pour responsables de la chute de Benghazi et des éventuels massacres qui y auraient été perpétrés, conformément à ce que le « Guide » avait claironné, par ses forces armées, a poussé les plus réticents à sauter le pas. Arrachée in extremis pour éviter une catastrophe annoncée, la résolution 1973 était donc le fruit d’un compromis, obtenu, comme souvent, grâce à l’ambiguïté volontaire du texte. Le problème, c’est que le consensus des premiers jours ayant volé en éclats, cette ambiguïté apparaît au grand jour. Reste à savoir au détriment desquels de ses membres la Coalition en sortira.
Dans un premier temps, forte de l’aval de l’ONU obtenu par l’activisme de son président et de ses diplomates, la France a pris la tête des opérations et, en accord avec les Britanniques, elle a donné à la résolution onusienne l’interprétation la plus large possible : dans cette perspective, mener à bien la mission définie par l’ONU, à savoir la protection des populations civiles, suppose de faire tomber Kadhafi et d’aider les rebelles à prendre le pouvoir. Même ce qui semblait clair comme l’eau de roche – « No boots on the ground », pas de troupes au sol – semble sujet à débat : il semble que, pour certains, cela n’interdise pas forcément des opérations commandos…
Autant dire que la belle unanimité humanitaire des premiers jours a cédé la place à une lutte feutrée mais au couteau dont l’enjeu, au-delà des opérations militaires en Libye, est l’interprétation de la résolution 1973. Soyons clairs : les franco-britanniques ont perdu la partie. Leurs adversaires, Turquie en tête, avançaient masqués. Avant le vote, ils ont multiplié les manœuvres de couloirs pour torpiller les efforts diplomatiques de la France. Paris a gagné, et les Turcs ont eu l’intelligence de monter à bord, ce qui leur permet de dire leur mot sur la trajectoire – et sur le choix du commandant.
C’est ainsi qu’a démarré la querelle sur le rôle de l’OTAN. Londres et Paris tenaient à garder la main afin de faire prévaloir leur lecture de la résolution 1973. Le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, plutôt réticent au départ a, au contraire, pesé de tout son poids pour que la Coalition du 19 mars passe le relais à l’OTAN quand il a compris que c’était la meilleure manière de mettre en échec Paris et Londres. Avec le soutien de Washington, Ankara a fini par l’emporter et l’OTAN a pris le contrôle des opérations. Depuis, comme le souhaitaient les Turcs, l’opération a peu à peu perdu ses airs de guerre juste, voire justicière, pour s’enliser dans une quasi routine – quittant par là-même la « une » des JT. C’est que, au sein de l’OTAN dont elle est membre, la Turquie a habilement joué pour faire endosser par les stratèges de Bruxelles (siège de l’OTAN) l’interprétation la plus minimaliste de la résolution 1973.
Il est vrai que les Turcs doivent actuellement jouer une partie délicate. Pour eux – comme pour pas mal d’autres dirigeants dans la région – le merveilleux printemps arabe va trop loin. Applaudir le départ de Ben Ali, souhaiter celui de Moubarak et pointer du doigt les Occidentaux hésitants et embarrassés était à la fois facile et amusant. Cela ne menaçait pas leurs intérêts mais cela pouvait les servir : à Ankara on ne regrette ni l’affaiblissement de l’Egypte ni l’embarras d’Israël. Dans ces conditions, proclamer son amour des droits de l’homme ne mangeait pas de pain. Sauf que quand la tourmente atteint la Syrie, autrement dit l’arrière-cour de la Turquie, l’affaire se complique. S’agissant d’un voisin, la stabilité est aussi précieuse, sinon plus, que les libertés civiles. Et le même raisonnement s’applique à la Libye. Comme quoi la realpolitik n’est pas l’apanage des méchants Occidentaux.
Après avoir reçu du Frère Guide himself – et pas plus tard qu’en décembre dernier – le « Prix Kadhafi des droits de l’homme », Erdogan a dû être un peu gêné de voir s’effondrer la respectabilité – très relative il est vrai – de son ami Kadhafi. Peu importait au Premier ministre turc que les Kurdes rient, même jaune, de ses envolées lyriques sur le droit du peuple palestinien. Mais quand les habitants de Benghazi se demandent pourquoi ils n’ont pas droit à la même compassion que ceux de Gaza, il commence à transpirer. S’il était français, Erdogan serait sans doute aujourd’hui à Saint-Jean-de-Luz en train de rédiger ses mémoires.
Avec la Libye, la rhétorique de la liberté des peuples qu’affectionne Erdogan a montré ses limites : les investissements turcs mais aussi le grand nombre de travailleurs émigrés au pays de Kadhafi rappellent ce champion des Droits de l’homme aux pénibles réalités stratégiques. Comme Sarkozy et comme Obama dont il se moquait volontiers il y a quelques mois, le Premier ministre turc doit procéder à des arbitrages déprimants entre valeurs et intérêts. Et il serait fort surprenant qu’il sacrifie ceux-ci à celles-là.
Le résultat, c’est que la Turquie joue les trouble-fête, empêchant la France et la Grande-Bretagne de mobiliser l’OTAN pour mener à bien leur politique qui, juste ou non, avait au moins le mérite de la cohérence. Au point que tout le monde finit par se demander ce que font nos avions au-dessus du désert libyen. Certes, ils assurent la sanctuarisation de Benghazi et la pérennisation des institutions créées par les rebelles. And so what ? À l’évidence, les insurgés sont incapables de prendre Tripoli. Et l’OTAN ne le fera pas pour eux. Dans ces conditions, l’opération « Aube de l’Odyssée » a toutes les chances d’aboutir, non pas à l’avenir radieux rêvé dans l’euphorie des premiers jours, mais à la partition de la Libye en deux Etats. Reste à espérer que l’un d’eux sera vaguement démocratique.
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L'auteur
Gil Mihaely est historien et journaliste.
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eclair dit
http://www.letelegramme.com/ig/generales/france-monde/monde/libye-venez-ou-nous-allons-mourir-19-04-2011-1274497.php
voilà ‘hypocrisie des occidentaux.
ils ont intervenu alors que cela allait être reglé. et maintenant la situation est complètement au point mort pour les insurgés et résultat sans douteplus de mort uqe s’ils avaient laissez khadafi reprendre les villes.
Pierre Jolibert dit
Merci pour cet éclairage nourri et détaillé, Gil Mihaely.
Pour l’avenir, vous dites : “d’aboutir, non pas à l’avenir radieux rêvé dans l’euphorie des premiers jours, mais à la partition de la Libye en deux Etats.” Formidable ; je souhaite cela depuis le premier jour, et j’ai pris sur moi en signant une pétition pour une intervention au nom de la démocratie et la protection du “peuple libyen”. Que ne faut-il pas mettre de côté pour satisfaire un désir secret.
Et vous dites ici plus bas : “je crois effectivement que la Turquie devient en moins otan-compatible. elle a changé d’orientation stratégique et au lieu d’être un satellite de l’Europe espère devenir le centre d’un système solaire à elle. C’est logique mais il faut en tirer les conclusions.” Formidable. Cela lui enlèverait des possibilités d’actions cachées et hermétiques, mais il serait jouissif que M. Erdogan déclare un jour solennellement qu’il préfère en effet qu’Angora devienne le soleil d’un système néo-ottoman plutôt que le lointain Neptune d’une Union européenne pitoyable. Cela permettrait d’ailleurs à la dite Union de desserrer des liens stupidement homogènes avec quelques États qui, tels Chypre, la Grèce et la Bulgarie, mériteraient d’être réorientés vers leur système solaire naturel, euh je veux dire structurel. Quant à la sainte Serbie, nous verrons un autre jour.
En tous cas
Dans l’Orient si proche on s’ennuie rarement. (N’oubliez pas la diérèse, Sausage)
eclair dit
les bombardements aériens viennent de montrer une grosse faiblesse
http://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/04/16/l-otan-serait-a-court-de-munitions-en-libye_1508590_3212.html
les fran,çais et les anglais n’ont plus de munitionts quasiment. cela signifie que la france n’a même pas les moyens de faire une guerre mineure en l’état actuel des choses.
Sarkozy a voulut bomber le torse résultat il apparait que l’armée française est sous équipée et ne peux même plus s’engager dans un conflit mineur. Une autre réussite de sarkozy?
Marie dit
Ce que je relève dans votre lien c’est le putatif… c’est allégation, à vérifier, est venue des Us qui n’ont guère envie de se mouiller dans ce conflit. Peut être pour ne pas fâcher Erdogan, qui pourrait tout à coup jouer à de Gaulle et sommer les américains d’abandonner leurs bases en Turquie.
Il ne faut se faire aucune illusion, me semble t il ,sur Erdogan et se souvenir que les Turcs ont detestés et n’ont toujours pas acceptés de ne plus être les leaders du Proche Orient .
ne pas oublier non plus ce qu’Erdogan foule au pied, c’est à dire ce qu’avait Ata Turk en son temps , un pays moderne.
Et puis j’aurais peut être un autre regard sur ce pays quand il aura quitté Chypre qu’il a annexé et occupe illégalement depuis des lustres!
Pierre Jolibert dit
Erdogan : cessez d’occuper Chypre du Nord (qui n’est nullement annexé) ; cessez de faire semblant de traiter Moscou en copain.
Vive l’axe Stockholm-Stamboul.
Jesse Darvas dit
@Gil Mihaely: “À l’évidence, les insurgés sont incapables de prendre Tripoli. Et l’OTAN ne le fera pas pour eux.”
C’est vrai, mais en imputer la responsabilité à la Turquie est étrange. Des bombardements aériens ne sauraient suffire à prendre Tripoli et une invasion terrestre est clairement exclue depuis l’origine par l’ensemble des parties prenantes, France et Royaume-Uni compris. Dès lors, c’est bien le principe même de cette guerre qui est problématique depuis l’origine, les moyens envisagés n’étant pas compatibles avec les buts revendiqués.
Quant à une invasion terrestre, elle conduirait rapidement les jihadistes du monde entier à se réunir en Libye pour faire face aux Croisés, comme ils l’ont fait en Irak.
La seule solution qui reste est celle d’une issue “diplomatique”, dont on ne voit pas aujourd’hui ce qui pourrait pousser Kadhafi à l’accepter.
Gil Mihaely dit
c’est exacte et pour cette raison Français et Britanniques ont essayé d’imposer une interprétation très large de la résolution 1973… Des SAS se baladent en Libye depuis fin février et ils n’étaient les seuls. Même l’aviation avaient au début des cibles beaucoup plus agressives, notamment à Tripoli où un “blitz” systématique (contre des objectifs stratégiques bien définis) pourrait déstabiliser le contrôle de Kadhafi sur la population et précipiter sa chute. Tout cela n’est plus d’actualité depuis que l’OTAN gère les opérations et la Turquie y est pour beaucoup.
say yes dit
Certes, hathorique, ce n’est pas là-dessus que je vous contredirai.
hathorique dit
un article très intéressant de Valeur actuelles http://www.valeursactuelles.com/actualités/monde/libye-abidjan-leçons-et-idées-fausses20110414.html
@ – say yes
” Quand je parle de mauvais coup, je ne parle pas des petites quenelles diplomatiques auxquelles la France répond de toute façon”
Voilà qui met en appétit, quelques petites quenelles bien roulées, valent bien quelques mezzés accompagnés de raki turc :=)))
say yes dit
Actuellement, il y a une absence de visibilité à l’œil nu, je veux dire d’un point de vue géopolitique, mais avec le radar, ce que je ne manque pas de voir sur l’écran, c’est la Méditerranée, très présente en forme de très gros bloc. Donc, je me dis qu’il faut veiller à ce que la Turquie en fasse bien partie, puis considérer qu’elle peut nous servir de point d’appui dans nombre de dossiers, plus à l’Est. Depuis la chute du mur de Berlin et contrairement à d’autres Etats, la Turquie ne nous as pas fait de mauvais coup! Quand je parle de mauvais coup, je ne parle pas des petites quenelles diplomatiques auxquelles la France répond de toute façon, mais bien de nuisances beaucoup moins télégéniques que la guéguerre d’égo que nous jouent Sarkozy et Erdogan. Nuisances (ou des coups de p. disons-le carrément) de la part d’alliés qui se disent indéfectibles tels que les Etats-Unis ou l’Allemagne. Si on rajoute la Russie et la Chine… plus d’autres pays tels que l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud qui jalousent notre rang au conseil de sécurité, mieux vaut se montrer respectable. Et faire en sorte d’être indispensable.
agatha dit
“la guéguerre d’égo que nous jouent Sarkozy et Erdogan”
Je doute que la formule soit très juste. Sarkozy est, sur le sujet, surveillé de près par une bonne partie de ses électeurs et, avec un poids moindre, par les Français d’origine arménienne et affiliés. Erdogan, lui, défend ses intérêts, sans faiblesse me semble-t’il.
C’est d’ailleurs la ligne de conduite la plus saine dans ces circonstances : que chacun défende ses intérêts.
hathorique dit
@ – Gil Mihaely
“Je crois qu’il souhaite devenir plutôt la tête du renard que la queue du lion.”
pour s’abreuver aux sources si claires de la Fontaine,
http://www.jdlf.com/lesfables/livreviii/lelionleloupetlerenard
Alpheratz51 dit
Bonjour, hathorique,
Une corneille, sur la racine de la bruyère, boit l’eau de la fontaine Molière..
hathorique dit
@ -Alpheratz51
merci pour cette bouffée d’enfance, qui court dans mes souvenirs comme le furet des comptines en compagnie du meunier qui dort de la souris verte et d’une poule sur un mur.
pour le plaisir un rébus :=)))
- mais ou et donc or ni car -
bien à vous
Alpheratz51 dit
A l’OTAN, on emporte le vent en discutant sur l’alibi de Khadafi.
Guenièvre dit
Taratata !
pardon, Tarabulus !
hathorique dit
Je me demande si le jeu de la Turquie qui est une puissance à ménager pour les intérêts stratégiques des U.S.A dans cette région moyen orientale, n’est pas surtout de faire payer à la France, par le biais de l’OTAN, son opposition à l’entrée de ce pays dans l’Europe.
D’ailleurs que fait la Turquie dans l’O.T.A.N : Organisation du Traité l’Atlantique NORD, à moins d’appliquer la théorie de la dérive des continents.
Gil Mihaely dit
le non de Sarkozy à l’adhésion de la Turquie à l’UE joue sans doute un rôle dans la position d’Ankara. Je crois qu’il souhaite devenir plutôt la tête du renard que la queue du lion.
Impat1 dit
C’est pourquoi il est impératif de rentrer nos poules.
Alpheratz51 dit
Il vaut mieux lever la tête qu’avoir la queue basse. Si poules il y a, elles seraient mouillées.
skardanelli dit
Ne vous méprenez pas, je ne suis pas favorable à l’entrée de la Turquie en Europe. Mais tout de même, lorsqu’il s’agissait de faire face à l’URSS, on ne se souciait pas trop de la géographie.
Impat1 dit
D’ores et déjà, quelques leçons à tirer de cette histoire, à mon avis:
L’OTAN continue de se chercher désespérément un rôle, mais elle a perdu sa raison d’être. Elle ne survit que sous perfusion américaine, les USA l’utilisant pour tenter de garder la main sur l’Europe. Cet organisme, autrefois indispensable, est devenu plus nuisible qu’utile pour l’Europe.
La Turquie joue son jeu, comme il est normal qu’elle le fasse. Son jeu n’est pas et ne peut être celui de l’Europe.
Gil Mihaely dit
je crois effectivement que la Turquie devient en moins otan-compatible. elle a changé d’orientation stratégique et au lieu d’être un satellite de l’Europe espère devenir le centre d’un système solaire à elle. C’est logique mais il faut en tirer les conclusions.
Impat1 dit
La partition en deux Etats ne pourrait être qu’une solution provisoire, permettant aux insurgés de se renforcer hors des attaques kadhafistes. Mais le provisoire peut durer longtemps. L’important reste que la capacité de nuisance de Kadhafi se trouve effacée, ou pour le moins réduite. Et on peut penser qu’à court ou moyen terme sa perte de prestige devant la réduction territoriale de son Pays le condamnera.