Une fois de plus, Muray l’avait annoncé : c’est Moderne contre Moderne. L’époque ayant réussi (à coups de tolérance et de fraternité bien sûr), à décourager toute velléité de divergence publique, on assiste désormais au choc frontal des vaches sacrées, comme si les diverses lubies érigées en dogmes incontestables étaient lancées à grande vitesse les unes contre les autres.

Cette loi de la thermodynamique idéologique s’incarne à merveille dans la polémique suscitée par « Femme de la rue », le documentaire tourné en caméra cachée par une jeune femme belge, Sofie Peeters. Féministes et antiracistes s’envoient des noms d’oiseaux, disputant pour « leurs » victimes respectives (les femmes pour les uns, les immigrés pour les autres), le titre de « chouchous du malheur » (expression que je pique à Alain Finkielkraut).

Dans l’ombre de cette affaire, la guerre des polices de la pensée fait rage : le bataillon chargé de réprimer la déviance machiste se fait pilonner par l’unité spécialisée dans la traque du dérapage raciste. Qu’on ne s’inquiète pas, tous s’entendent sur l’essentiel, c’est-à-dire l’urgence qu’il y a à escamoter le réel. Il faut dire que le réel n’est pas marrant. Pour ceux qui auraient raté le début, cette étudiante a filmé en douce les comportements des hommes de son « quartier populaire » de Bruxelles à l’égard d’une jeune femme joliment vêtue. Cela va de la drague lourde à la quasi-agression, du regard lubrique à la tentative de main au panier, de la blague à trois tonnes à l’insulte.

« C’est bien la preuve que le machisme ordinaire sévit plus que jamais !», triomphe le chœur des vierges féministes. L’ennui, c’est que ce machisme-là n’est pas tout à fait « ordinaire », en tout cas pas dans le sens où l’entendent ces donzelles. Il ne s’agit pas d’une résurgence mais d’une importation. Il faut préciser que le quartier pudiquement qualifié de « populaire » est peuplé d’une large majorité d’immigrés nord-africains. Mais le dire, parait-il, ce serait raciste. De même qu’il est raciste, en France, d’observer que, dans les cités à forte concentration immigrée, la condition des femmes a plutôt tendance à régresser, alors qu’elle a plutôt tendance à s’améliorer dans l’ensemble des sociétés européennes – en dépit des pleurnicheries et criailleries de certaines féministes qui répètent à l’envi que « nous n’avons pas de leçon à donner », comme si l’Europe ne valait guère mieux que l’Afghanistan ou l’Arabie saoudite du point de vue du statut des femmes. En réalité, si nous avons une seule leçon à donner au monde, c’est que des relations égalitaires entre hommes et femmes – qui n’empêchent nullement la séduction – sont infiniment préférables (on ne dira pas « supérieures » pour éviter la guéantisation) à des rapports de domination. Et on ne voit pas pourquoi il serait raciste de souhaiter que nos concitoyens de souche récente profitent de ce trésor.

Soyons clairs : pendant des siècles, l’Occident chrétien s’est parfaitement débrouillé sans l’islam pour dominer les femmes et maltraiter les infidèles. Mais il faut être aveugle ou fanatique de la repentance pour ne pas voir que depuis au moins un demi-siècle, il combat ses vieux démons, au point que ceux-ci sont désormais hors-la-loi. Que tout ne soit pas parfait, on en conviendra, mais les femmes et les immigrés sont aujourd’hui placés sous la protection de la collectivité et c’est tant mieux.

L’ennui, c’est que nos bons sentiments ne nous disent pas ce qu’il convient de penser (et encore moins de faire) quand ce sont des victimes qui s’en prennent à d’autres, en l’occurrence, quand des femmes se font harceler par des immigrés. Face à cette réalité déplaisante, la première ligne de défense consiste à faire comme si on n’avait rien vu. Machisme ordinaire, vous dis-je. Vient ensuite l’éternelle explication sociologique – employée par la réalisatrice, terrifiée à l’idée de se retrouver dans le camp des Dupont Lajoie : s’ils se comportent ainsi, c’est parce qu’ils sont victimes de l’exclusion, du racisme et du chômage. « C’était l’une de mes grandes craintes, comment traiter de cette thématique sans tourner un film raciste ?, déclare-t-elle au Monde (…) L’attitude d’une personne n’est pas représentative de toute la communauté. Ce n’est pas une question d’origine ethnique mais sociale. » Fermez le ban. Il serait inconvenant de se demander pourquoi l’intégration culturelle des Européens d’origine maghrébine se fait plus difficilement à la troisième ou à la quatrième génération qu’à la première ou à la deuxième. Malheureusement, pour paraphraser le petit père Queuille, il ne s’agit pas de l’un de ces problèmes qu’une absence de solution finit toujours par régler…
Logiquement, le même mécanisme de recouvrement est à l’œuvre avec l’antisémitisme : alors que celui qui progresse aujourd’hui est essentiellement arabo-musulman, on continue à se battre contre des fantômes d’extrême droite (qui n’ont certes pas disparu mais n’ont guère le vent en poupe).

Bien entendu, on n’est pas antisémite ou macho parce qu’on est arabe ou musulman. Faut-il pour autant ignorer pudiquement que l’acculturation d’une partie des musulmans européens aux valeurs libérales des sociétés européennes connaît de sérieux ratés ? Ce ne sont pas l’immigration ou l’islam en tant que tels qui sont en cause, mais l’incapacité des sociétés d’accueil à exiger de leurs nouveaux arrivants le respect des codes et des usages en vigueur dans l’espace public.

Ceux qui nient les évidences et traitent ceux qui les voient de salauds franchouillards (ou belgeouillards) jouent un jeu dangereux : s’il est raciste de voir ce qu’on voit, nombre de nos concitoyens finiront par penser qu’être raciste, ce n’est pas si grave.

*Photo : affiche du film L’oeil au beur(re) noir

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