La rue d'isla, le 26 mars 1962 (Photo : SIPA.00418374_000001)

François Hollande a décidé de commémorer le 19 mars 1962, officialisant ainsi cette date pourtant contestée par une partie de la classe politique et des anciens combattants de l’armée française, par les Harkis, troupes musulmanes auxiliaires, et par les populations civiles françaises qui ont eu a souffrir de faits de guerre bien après ce cessez-le-feu du 19 mars.

Les précédents présidents de la République ne s’étaient jamais risqués à un tel choix, pas même François Mitterrand qui, acteur de l’époque, savait à quoi s’en tenir sur ce pseudo cessez-le-feu et surtout ce qu’il était digne et raisonnable de décider. Jacques Chirac quand à lui avait choisi une date neutre, le 5 décembre pour commémorer les victimes de la guerre d’Algérie.

 

Ce 26 mars-là, il fait beau, température idéale, printemps fleuri, encore loin les chaleurs torrides de l’été méditerranéen. Nous sommes dans la capitale de ces trois départements français portant les numéros 91,92 et 93. Nous sommes dans ce qui était alors la ville la plus importante de l’Afrique : Alger.

Les gens marchent : hommes et femmes, jeunes et vieux, familles avec enfants, groupes d’adolescents. Ils convergent tous vers le même endroit du centre de la ville : la Grande Poste, magnifique bâtiment d’un blanc immaculé, construit en 1910 dans un style néo-mauresque, par deux architectes français.

Les gens affluent de tous les quartiers, ça rit, ça s’apostrophe bon enfant et avec l’accent. Les guerres ne sont pas que des torrents de larmes, la nature humaine transforme parfois le drame en rigolade et inversement. Et la nature de ce peuple-là est particulièrement optimiste et joyeuse, c’est une ambiance de kermesse avec des drapeaux tricolores.

Devant la Grande Poste un barrage de l’armée française les empêche d’aller plus loin. La foule se tasse, s’amplifie peu à peu, devient immense.

L’objectif est de passer le barrage pour se diriger vers le quartier de Bab El Oued qui est bouclé par les forces de l’ordre et où la population civile commence à manquer de vivres. Le barrage est tenu par un détachement du 4ème Régiment de Tirailleurs, commandés par le sous-lieutenant kabyle Daoud Ouchène. Ce sont des troupes de combat, pas de maintien de l’ordre. Leurs supérieurs ont voulu savoir quoi faire en cas de débordement de la foule. On leur a répondu de tirer si besoin. Mais seulement oralement, pas d’ordre écrit, pas de trace.

En revanche, un ordre écrit du général Ailleret[1. Jean Lacouture, Le Monde du 25 mars 1972 parle de l’envoi de cet ordre.], commandant supérieur interarmées en Algérie, n’est jamais parvenu à destination : remplacer par d’autres troupes moins à risque, ces troupes du 4ème RT dont les membres sont principalement algériens musulmans, et désormais pris entre deux pouvoirs et deux avenirs.

Pour comprendre l’immense déception du peuple des Français d’Algérie et des musulmans fidèles à la France, puis le putsch des généraux d’avril 61 et la création de l’OAS qui suivit leur arrestation ou leur départ en clandestinité, il faut comprendre que militairement  la France avait gagné la guerre. Sur le terrain les troupes de l’Armée de libération nationale, branche armée du FLN, étaient quasiment anéanties. Que le gouvernement français décide d’une solution politique avec ce même FLN, dont les dirigeants étaient réfugiés au Maroc et en Tunisie, apparut comme une trahison. D’autant plus que cette population française d’Algérie avait pour beaucoup contribué au retour en politique du général de Gaulle, désormais acculée, son seul choix possible est de suivre les ordres de l’OAS dernier espoir qui semble lui rester.

L’OAS, Organisation armée secrète, née de l’enchaînement des faits cités ci-dessus, pour peser sur les décisions politiques au même titre que le FLN, décide d’appliquer la même technique de terreur que celle mise en œuvre depuis six ans, en novembre 1954 par ce FLN terroriste, massacreur de villages entiers, hommes, femmes et enfants. Technique qui a fini par le rendre « respectable » au point que le gouvernement français a accepté de s’asseoir à la même table pour la signature des accords d’Evian conclus une semaine plus tôt le 19 mars.

Mais ne devient pas respectable qui veut, le « vent de l’Histoire » a décidé de faire ses choix, l’OAS n’atteindra pas son but. Aujourd’hui officiellement désavouée et qualifiée de fasciste par des gens pour qui est fasciste toute personne qui contredit leurs certitudes, elle était constituée de ceux que l’on a qualifiés de soldats perdus car ils n’avaient ni compris ni accepté la trahison des politiques : simples soldats, gradés aux décorations gagnées dans la lutte contre le nazisme, anciens résistants, mais aussi civils de diverses origines politiques, de l’extrême droite aux communistes, voire apolitiques. Tous poussés à bout par la situation désespérée qu’ils vivaient.

Ce 26 mars donc, la foule finit par déborder le barrage, des coups de feu partent, s’ensuit un carnage qui dure une quinzaine de minutes.

Des télévisions étrangères, des journalistes français sont là, qui filment la scène. On entend un homme hurler, supplier : « Halte au feu, mon lieutenant un peu d’énergie, halte au feu… Mon lieutenant, criez je vous en prie. » Les gens continuent à tomber. Des « halte au feu » désespérés fusent de partout. Ceux qui sont à terre, encore vivants ou blessés sont mitraillés également.

Il y aura officiellement environ 80 morts et 200 blessés. On ne saura jamais les chiffres exacts, ni l’exact déroulement des faits. Des hommes, des femmes, des jeunes, des vieux, des adolescents, deux fillettes d’environ 10 ans. Chrétiens, juifs, musulmans, athées, les rafales de mitrailleuse n’ont pas trié. Des blessés resteront handicapés, tout le monde sera marqué à vie. La liste des personnes fauchées par les balles ne sera jamais officielle. Elle a été reconstituée par les familles, les témoins, les médecins qui ont vu les victimes à l’hôpital ou à la morgue.

Le soir même, le général de Gaulle dans son allocution télévisée prévue depuis plusieurs jours ne fera aucune allusion au drame. Inondant de son mépris ce qu’il considérait comme un problème réglé. Les images tournées ce jour-là ne seront visibles que plusieurs années plus tard. Censurées par le gouvernement. Selon l’inévitable et indéboulonnable historien quasi officiel Benjamin Stora ce massacre « est un des exemples les plus marquants de la censure pratiquée pendant la guerre d’Algérie : comme pour beaucoup d’événements, le gouvernement français n’a jamais reconnu sa responsabilité ».

Mais il n’y a pas que la censure du gouvernement : les médias si prompts a s’enflammer pour se remémorer certaines causes sont là devenus quasiment muets. Le 26 mars 1962, on n’en parle plus. La douleur, celle des familles, celle des amis, celle des témoins, celle de tout ce peuple dont la migration forcée restera une des plus importantes du XXème siècle, la douleur est pourtant toujours là.

La guerre d’Algérie, quoiqu’en prétende Monsieur le président Hollande avec cette commémoration, ne s’est pas terminée avec le cessez-le-feu du 19 mars. Elle a continué bien après.

On peut considérer cette tuerie du 26 mars comme relevant d’une guerre civile franco-française. Mais le massacre des troupes harkies et des musulmans fidèles à la France par le FLN, les enlèvements de civils européens, ce sont autant de victimes dont on n’aura plus jamais  de nouvelles et dont il est impossible de chiffrer le nombre exact puisqu’aucun gouvernement français n’a osé demander de compte au gouvernement FLN de l’Algérie, ni sur ces civils ni sur nos soldats prisonniers. Alors pourquoi cette commémoration ?

Monsieur le président Hollande aurait-il un problème avec son père ? Le Dr Georges Hollande, partisan de l’Algérie française qui, lui, doit savoir ce qu’il en est du 19 mars et de l’efficacité de ces accords d’Evian jamais respectés par l’Etat algérien. Doit-on bafouer une partie du peuple français pour des raisons qui relèvent de la psychanalyse ? Tuer le père en tuant les convictions du père ? Tout cela mêlé à de bas calculs électoraux puisque visiblement, pour 2017, les voix des binationaux comptent plus que les histoires anciennes et le respect de soi…

Les enfants et les familles des personnes massacrées ce triste jour de mars 1962, ou partout ailleurs en Algérie même après l’indépendance, les enfants des harkis rapatriés, contre l’ordre du gouvernement, par des officiers courageux qui n’ont pu se résoudre à les laisser massacrer comme l’ont été les dizaines de milliers d’autres, peut-être plus de cent mille, dans des conditions abominables parfois avec leurs familles. Ces enfants qui ont grandi dans les camps ou l’on avait parqué leurs familles comme des criminels. Tout ce monde a très certainement le cœur au bord des lèvres, Monsieur le président, en vous voyant si droit, si digne, si pétri de l’importance de votre rôle, mais avec un tel mépris de leur douleur.

 

PS : merci à Gérald D. pour sa collaboration. 

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