Gros sous et sous-marins
Ripoux français, barbares pakistanais
Publié le 24 juin 2010 à 12:30 dans Monde

L’affaire des sous-marins vendus au Pakistan se corse : selon le juge Marc Trevidic, chargé de l’enquête sur l’attentat de Karachi au cours duquel 11 employés de la Direction des Constructions Navales (DCN) ont été tués en 2002. Des “rétro-commissions illicites” ont bel et bien été versées en marge de ce contrat géant d’armements. La confirmation par le juge d’instruction de ce qui était jusqu’alors des hypothèses de journalistes est sans doute un développement important dans cette affaire où le chef de l’Etat Nicolas Sarkozy, pourrait être impliqué. Ministre du budget dans le gouvernement Balladur à l’époque de la signature du contrat, Sarkozy est en tout cas mentionné dans la presse comme l’un des architectes du “contrat parallèle” et du mécanisme qui devait permettre le versement des rétro-commissions.
Onze hommes assassinés pour des pots-de-vin non versés ?
Sans minimiser l’importance de la dimension française de l’affaire on ne peut que s’étonner du silence sur la responsabilité pakistanaise. Si le juge Trevidic a raison, il faut en effet en tirer deux conclusions. La première est que certains hommes politiques français sont corrompus, ce qui est fâcheux. Mais il serait mille fois plus grave encore que des responsables politiques et militaires pakistanais aient froidement assassiné onze Français parce que le versement des pots-de-vin promis avait cessé. Selon la thèse de Trevidic, pour récupérer leurs sous, ces Pakistanais n’auraient pas hésité à tuer, histoire d’envoyer “un message” à Paris et exprimer leur mécontentement. “Strictly business, nothing personal”.
Nous aurions affaire ici à une bande de mafieux en costume-cravate ou en uniformes militaires, des gens dont la corruption est le vice le plus sympathique. Dans ces conditions, le silence devient assourdissant. Que l’implication des hommes politiques français dans cette affaire suscite l’intérêt des médias en France, rien de plus normal. Que personne ne dise rien sur le caractère atroce et abject des Pakistanais impliqués dans ce crime est un véritable scandale. Même les familles des victimes ne songent pas à manifester devant l’ambassade de Pakistan ou à réclamer des indemnisations de Karachi comme s’il était bien naturel qu’un Pakistanais ne soit pas un être humain responsable mais une bête sauvage réagissant mécaniquement à une provocation.
Un pays trop dangereux pour les journalistes
Il est vrai que la presse française ne peut pas enquêter au Pakistan, car la longévité d’un journaliste qui entreprendrait une telle mission se mesure en jours sinon en heures. L’exemple de Daniel Pearl du Wall Street Journal, est présent dans tous les esprits. Au cours de son enquête sur le parcours de Richard Reid (l’homme qui avait essayé de faire sauter un avion avec une charge explosive dissimulée dans ses baskets) au Pakistan, Pearl a été kidnappé et plus tard décapité par des islamistes dont certains entretenaient des liens un peu ambigus avec le ISI (Inter Service Intelligence), les renseignements pakistanais.
Le Pakistan est un pays trop important pour que la France puisse le sanctionner et encore moins rompre avec lui, ne serait-ce qu’en raison de son rôle et de son influence dans le conflit afghan. Mais si la France officielle, pour de raisons économiques et géostratégiques légitimes, est obligée d’avaler ce genre de couleuvres, les responsables politiques ont au moins le devoir de faire la lumière sur le rôle des services pakistanais dans ce meurtre prémédité. S’il faut faire des affaires avec eux, sachons au moins à qui on a affaire : à des barbares.
-
L'auteur
Gil Mihaely est historien et journaliste.
-
Plus







La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés
45Nos offres
1 an : 55 € ............................................ >
1 an : 34,90 € ....................................... >
Addis dit
@ Gil Mihaely
Et l’arrêt des versements des commissions, à la fois ça a l’air plus propre, et à la fois ça précipite (si l’hypothèse se confirme) la mort des 11 français … Quel embrouillamini de responsabilités !
Gil Mihaely dit
@Addis : c’est à peu près le scénario qui se dégage des tous ce qui a été publié depuis 2002.
@Eric : même selon l’échelle de valeurs de barbouzes, l’attentat de Karachi (si et seulement si effectivement la thèse avancée est vraie) est particulièrement ignoble.
Saul dit
Addis,
sur l’ hypothèse du financement de la campagne de Balladur, celui ci devant je ne sais plus quelle commission d’ enquete a d’ abord dit que c’ était des dons ( riches ses supporters…rien que des Pascal comme billets..) pour finir par assurer que de toute façon leur origine étaient tout ce qu’ il y a de plus légal, sans préciser plus..d’ aucuns en ont déduit , quand il a dit ça avec moult sourires en coin et clins d’ oeil ( naaan j’ déconne, il a pas cligné..), ses liquidités proviendraient des fonds secrets qu’ il disposait quand il était 1er ministre ( ce qui serait pour le coup tout à fait légal, il pouvait en disposer comme bon lui semble )
mais quand le Chi, après son élection, a ordonné l’ arret de ces versements, ce serait aussi pour nuire ( faire chier quoi ! ) le clan Balladur
Kacyj,
mais ça ne justifie pas non plus de ne pas dénoncer cette corruption, car, si l’ on en croit cette thèse, elle serait la cause de ces attentats..( j’ avoue que j’ ai pas trop suivi la suite judiciaire..qui a fait exactement connaitre cette affaire ? et quelles sont ces véritables motivations ?
l’ opposition ( PS, PCF etc ) semble assez discrete là dessus..)
et puis on peut se demander comment nos dirigeants ont pu faire affaire avec un tel régime, en toute connaissance de cause ( les manoeuvres ordurières etc )
Kacyj dit
Effectivement Saul, je me suis embourbé avec les com/retro.
Mais bon, cela ne change pas grand chose au fond de l’article de Gil. On ne peut pas accuser des intermédiaires français (ou libanais) du crime des 11 ingénieurs mais uniquement de corruption. Et j’ai moi-même la plus grande difficulté du monde à respecter ceux qui chercheraient gloire médiatique ou compensation financière dans ce pays au lieu de dénoncer les manoeuvres ordurières du régime pakistanais.
Eric dit
“Les Barbares”, s’il fallait qualifier comme tels tous les pays dont les services secrets se livrent à des assassinats pour faire avancer des pions ou autres choses, on ne trouverait plus grand monde avec qui traiter. Quel raisonnement infantile.
Addis dit
@ Gil Mihaely
Merci beaucoup pour la chronologie qui paraît, du coup, moins absurde.
Donc si je comprends bien ce que vous dites et ce que Saul précise, le contrat initial est facilité par des versements “aux acheteurs pakistanais” (commissions légales à l’époque), et sur ces versements, une partie revient à des “intermédiaires français” et c’est là que se situe (peut-être) le financement de la campagne Balladur (rétrocession illégale) ?
Saul dit
Kacyj,
attention, Gil a bien précisé que c’ était les commissions qui étaient légales ( c.a.d les pots de vins versés aux pakistanais ) et non les rétro commissions ( c.a. d le “%” de ces commissions qui devaient revenir à des intermédiaires français, des pots de vins aussi..). celles ci étaient déja illégales.
ce n’ est pas que l’ arret des versements qui seraient l’ unique cause de cette ire pakistanaise, mais il y aurait eu aussi, selon certaines sources, la multiplication soudaine d’ intermédiaires français, ce qui aurait eu pour conséquence d’ augmenter le % de ces rétro commissions, sur l’ ensemble des commissions..
en clair, les ” commissionés” pakistanais auraient touché moins que prévu, du fait de l’ augmentation des rétro..
Sophie dit
Mais, Bibi, j’ai pas dit qu’on devait fournir les autres tordus, mais ce fil parle du Pakistan….
Kacyj, Leroy n’est pas un fondamentaliste du travail, au Pakistan ou ailleurs.
Bibi dit
@Gil,
http://www.youtube.com/profile?user=LatmaTV#p/u/0/rjPZ4XqgF4w
!שבת שלום
Bibi dit
@Sophie,
C’est vrai que l’Irak était plus stable à l’époque d’Osirak et des Mirages…
Et que l’Iran présente des garanties de stabilité.
… et que l’industrie française et européenne doit s’exporter.
Kacyj dit
Sophie dit :
25 juin 2010 à 11:00
@ kacyj
“Il ne faut tout simplement pas aller travailler au Pakistan”
Et Jérôme Leroy ajouterait “non plus”!
Euh, c’est un problème de langue? J’ai pas bien saisi!
Gil,
Merci pour le résumé. Il me manquait l’étape 2001. Je pensais naïvement que la fin des versements correspondait avec la décision de Chichou. Mais alors, en se mettant dans la logique de ceux qui donnent leur absolution aux “autrui” pakistanais (ne pas confondre avec barbares), si ces rétro-commissions étaient légales, pourquoi chercher des poux à Sarko ou Baba (ne pas confondre avec Bibi)Benladen. Il faut en vouloir à celui qui a cessé d’alimenter la caisse secrète des services secrets pakistanais.
J’ai un autre scénario de film à vous proposer : les rétro-commissions ont servi à financer le 11 septembre et on met le copain de Nicolas (celui du foot) dans le rôle de …
ninon dit
Si la corruption est avérée, c’est effectivement condamnable, mais qui est le plus coupable des français morts, celui qui était prêt à verser des commissions, ou celui qui a ensuite refusé de le faire parce qu’il avait pris les manettes du pays ?…et de celui-ci on ne parle pas, nonobstant toutes les autres casseroles qu’il traîne derrière lui !
Gil Mihaely dit
@Sophie : excellent question à la quelle il faudrait répondre mais il y en tant d’autres…. en tout cas il faut surtout pas oublier que rien est prouvé pour le moment et que les pots-de-vins (pour les clients et non pas pas pour les Français, bien évidement) étaient légales à l’époque.
Sophie dit
Pourquoi a-t-il fallu 6 ans pour mettre un terme effectif aux versements de pots-de-vin?
D’autre part est-il bien raisonnable de fournir du matériel militaire et du pognon à un pays aussi instable que le Pakistan?
Gil Mihaely dit
à la demande d’Addis voici un petit vademecum de l’affaire :
21 septembre 1994 : François Léotard, ministre de la Défense (gouv. Balladur) signe un contrat pour la vente de trois sous-marins (5,4 milliards francs). dans le cadre du contrat, La société française d’exportation de matériel militaire et aéronautique (SOFMA, partenariat Etat-industries de la défense) ), “facilite” l’affaire au moyen de versements d’argent à des responsables pakistanais (civils et militaires) par le biais des sociétés écrans. l’enveloppe représente 6,25 % du montant du contrat
1995-1996 : arrivé au pouvoir de Chirac, ordonne la fin du versement des commissions dans le cadre de ce contrat.
2001 : les versements sont effectivement arrêtés
8 mai 2002 : attentant contre un le bus qui emmenait des techniciens et sous-traitant de la DCN à la base navale où les sous-marins étaient assemblés. onze morts.
l’hypothèse du lien entre l’arrêt des versements et l’attentat a été formulée rapidement (en 2002 déjà) dans un rapport d’enquête interne de la DCN.
2014 : le film de Luc Besson “on se fout de notre gueule”, avec jamel debouz dans le rôle d’Edouard Baladour (jeune), est acclamé par les critiques à Cannes…
Sophie dit
@ kacyj
“Il ne faut tout simplement pas aller travailler au Pakistan”
Et Jérôme Leroy ajouterait “non plus”!
Kacyj dit
Polo dit :
25 juin 2010 à 10:29
“Il ne faut pas envoyer de journaliste juif au Pakistan.”
Il ne faut tout simplement pas aller travailler au Pakistan, ni dans un certain nombre d’autres pays de la même catégorie.
Polo dit
Il ne faut pas envoyer de journaliste juif au Pakistan.
Sophie dit
Je ne pense pas que la France restera inerte suite à ces 11 assassinats. Ou du moins je l’espère.
Stenosedupilor dit
“Ripoux français” dîtes-vous ? Plutôt stupides français.
A vouloir “gratter” quelques Md$, l’équipe française, s’est exposée inutilement.
Mesquinerie contre piraterie. Pingrerie contre boucherie. Petitesse bien française.
Les pakis en auraient tués des centaines s’il avait fallu.
Avec les “barbares” le manquement précède en général la punition.