L’insoutenable dette des Grecs | Causeur

L’insoutenable dette des Grecs

Comment se victimiser… en vivant aux crochets des autres

Auteur

Guillaume Nicoulaud

Guillaume Nicoulaud
est un blogueur et économiste français

Publié le 09 juillet 2015 / Économie Monde Politique

Mots-clés : , , , ,

grece dette bce ue

Il faut reconnaître une chose : en matière de communication sur le mode victimaire, les petits gars de Syriza sont quand même très forts. Voilà maintenant des mois que les Tsipras, les Varoufakis et leurs innombrables relais médiatiquement exposés relaient à l’envi l’idée selon laquelle les « criminels » de la Troïka cherchent à « humilier le peuple grec » en le noyant sous le poids d’une dette forcément illégitime1, mais surtout inremboursable. L’histoire est belle et a ce petit je-ne-sais-quoi d’épique — le peuple qui se lève comme un seul homme pour abattre le tyran qui l’oppresse — qui fait rêver les jeunes aventuriers et pleurer les vieilles dames. L’ennui, c’est que c’est une vaste blague. Démonstration.

Officiellement, en 2014, la charge de la dette — c’est-à-dire les intérêts réclamés par les créanciers d’Athènes — représentaient environ 7.7 milliards d’euros soit 4.3% du PIB grec. C’est beaucoup, bien sûr, mais c’est nettement moins que l’Italie (4.7%) ou le Portugal (5%). Comment est-ce possible ? Eh bien c’est très simple : il se trouve que les conditions auxquelles l’infâme Troïka, et particulièrement les autres États membres de la zone euro, prêtent à la Grèce sont particulièrement généreuses. Pour vous donner une idée, les 52.9 milliards prêtés via la Greek Loan Facility (GLF) en 2010 coûtent aujourd’hui2 moins de 0.5% par an à la Grèce et les 130.9 milliards du Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) sont prêtés à prix coutant : le fonds finance Athènes au taux auquel il s’endette lui-même augmenté de moins de 0.01% à 0.1% afin de couvrir ses coûts de fonctionnement.

Et encore, ce sont des chiffres officiels qui ne tiennent pas compte de deux autres gracieusetés réservées par ces terroristes qui veulent humilier le peuple grec. La première est due à la Banque centrale européenne3 qui, pour éviter une contagion du risque grec, a racheté pour 27 milliards d’obligations hellènes : figurez-vous que la Banque centrale reverse à Athènes les intérêts qu’elle reçoit au titre de ce portefeuille ; c’est-à-dire que ces 27 milliards ne coûtent en réalité absolument rien. Deuxième gâterie non prise en compte par les chiffres officiels : le FESF a offert à la Grèce une période grâce de 10 ans ; c’est-à-dire qu’il ne lui réclame pas un centime d’intérêt avant 2022. En cumulant ces deux effets, l’air de rien, la charge réelle de la dette grecque serait actuellement de l’ordre de 1,7% du PIB4 — c’est-à-dire qu’elle est comparable à celle de l’Allemagne, inférieure à la nôtre et très nettement inférieure au montant des transferts fiscaux dont bénéficie la Grèce depuis qu’elle a rejoint l’Union européenne.

Oui, vous avez bien lu. Attendez, ce n’est pas fini. Quand on s’endette, il faut payer des intérêts, certes, mais aussi rembourser le principal. Là encore, on peut difficilement dire que la Grèce n’a pas bénéficié d’un régime de faveur. Je rappelle à ceux — et ils sont nombreux — qui l’ont déjà oublié que la dette grecque a déjà fait l’objet de la plus gigantesque restructuration jamais menée. C’était en 2012 : les fameux marchés financiers — apatrides et mondialisés, comme dirait l’autre — on purement et simplement effacé une ardoise de l’ordre de 107 milliards d’euros ce qui, au passage, c’est traduit par une perte moyenne de plus 50% des montants prêtés. Une paille.

Mais ce n’est pas tout : non content de prêter aux Grecs à prix coutant et de leur laisser dix ans avant de réclamer des intérêts, les États-membres de la zone euro ont aussi rééchelonné les remboursements afin d’alléger au maximum les sommes que devra débourser la Grèce chaque année. Précisément, les remboursements dû au titre de la GLF s’échelonnent entre le 15 juin 2020 et le 15 mars 2041 et ceux du FESF commencent le 24 février 2023 et s’étalent jusqu’au 24 avril 2054. Au total, la vie moyenne de la dette grecque est aujourd’hui d’à peu près 16 ans ; juste pour vous donner un point de comparaison, celle de la dette publique française est légèrement inférieure à 7 ans.

En fin de compte, dire que la dette publique grecque pèse 170 ou 180% de son PIB n’a juste plus aucun sens. Mesurée à l’aune des coûts financiers réels à la charge des contribuables grec, la dette d’Athènes est désormais moins lourde que la nôtre même s’il est vrai qu’il leur faudra plus de temps pour l’éponger entièrement. Le coup de génie de Tsipras et de ses petits camarades aura finalement consisté à convaincre ceux qui ne demandaient qu’à l’être que les Grecs sont victimes de la Troïka, des marchés financiers, des Allemands… Bref, de tout le monde sauf de leurs propres choix.

*Photo : http://underclassrising.net/

  1. Élément de langage : une dette est dite « légitime » lorsqu’on la contracte et « illégitime » dès lors qu’il faut la rembourser.
  2. C’est un taux variable égal à l’Euribor 3 mois plus 0.5%.
  3. Ou, pour être plus précis, l’Eurosystème c’est-à-dire la BCE et les banques centrales nationales de la zone euro.
  4. Selon les calculs de Yannis Stournaras, gouverneur de la Banque de Grèce (2 juin 2015).

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 13 Août 2015 à 21h24

      walkyrie dit

      La liberté c’est aussi la responsabilité. Pas responsables les Grecs ? Donc pas libres. Pourquoi le ocntribuable européen devrait-il se saigner pour une nation qui a l’habitude de faire faillite aux dépens des autres ? Stop aux parasites.

    • 11 Juillet 2015 à 16h24

      isa dit

      Monsieur Nivoulaud,
      Saul a laisse entendre que vous auriez écrit pour un site ignoble, Nadia a précise lequel parce que je suppose qu’elle n’aime pas les remarques fielleuses et préférèrent dire le réel.
      Vous n’êtes évidemment pas obligé de vous expliquer sur la question, mais si cela vous tente, je suis preneuse.

      • 12 Juillet 2015 à 10h25

        Lector dit

        c’est évidemment tout le contraire : déni de réel total.

    • 11 Juillet 2015 à 15h20

      caffer dit

      Peut-être faudrait-il rappeler aussi que :
      - Tsipras hérite d’une situation dont il n’est as responsable, puisque son parti n’a pas géré, pendent des décennies, son pays livré au népotisme des familles Karamanlis et Papandréou
      - l’euro n’est à l’évidence pas une monnaie adaptée à un pays comme la Grèce
      - enfin la Troïka  veut absolument contraindre la Grèce à se gérer comme un pays occidental post-industriel, ce qui est proprement impossible
      Il se trouve que je reviens d’un séjour en Grèce. J’y ai trouvé une population travailleuse et solidaire, ainsi qu’un pays propre et nullement désorganisé.
      En fait, la Grèce ne fait que concentrer les contradictions de cette conception hégémonique de l’Europe, exclusivement attachée à la création d’un grand marché.  

      • 13 Juillet 2015 à 11h00

        oxomars dit

        une population travailleuse et solidaire, ainsi qu’un pays propre et nullement désorganisé.

        Seul un passionné peut écrire cela sans plaisanter :D

    • 11 Juillet 2015 à 12h49

      salaison dit

      et le pire !….. c’est que nous acceptons ça sans rien dire, comme une fatalité!…….
      (qu’on n’accepte pas par ailleurs…)(in ondations , volcanisme, sécheresse etc etc…(oui je sais,….. même ça, ça passe bien que cela  ait été du latin ….. mùême les ministres n’y font plus attention il suffit d’attendre quelques jours…..)

    • 11 Juillet 2015 à 12h45

      salaison dit

      nous étions (depuis très longtemps) en “déficit” (faute aussi bien à Gauche qu’à Droite), et il faudra ajouter  (pour notre part) la dette que les grecs (habitués au chantage maintenant) ne rembourserons JAMAIS…..
      CQFD
      “l’U.E est déjà bien contente que Tsipras ACCEPTE ENFIN toutes les propositions faites AUPARAVANT !
      (quelques semaines de perdues en plus  - à cause de ce petit politicien!) … (mais grand par la démagogie : spécialité de la Gauche)

    • 10 Juillet 2015 à 13h16

      salaison dit

      “Comment se victimiser… en vivant aux crochets des autres” !…..
      c’est typiquement le comportement socialiste (P.S) depuis toujours!
      à la limite  : nous sommes COUPABLES de LEUR DEMAGOGIE !
      et pour mes retraites : pareil ! rappelez vous le compportement “JE M’EN FOUTISTE “de F. Mitterrand (il savait pourquoi!) 
      tout est pareil !!!!!!!!!! 

    • 10 Juillet 2015 à 13h13

      salaison dit

      mais….? pourquoi faire les étonnés maintenant!?

      Cela fait des semaines, des mois!….. qu’il (ils) nous fait le coup (font)!…….C’est quand même un comble ça ! n’importe quel emprunteur français le sait (on lui rabâche assez!) 

    • 10 Juillet 2015 à 1h18

      Incube dit

      Que faire quand on est endetté ?
      Bah, faukon efface la dette et pis c’est tout !
      pfff ! Y en a qui compliquent… Que de discussions pour un si petit problème !
      Les grecs, yaka vendre un peu de votre empire galactique : Mars, Venus, Uranus, Neptune, Titan, Andromède… Quoi ? Y z’ont pas de cadastre galactique ? Et les îles ? Pareil ?
      O:-)

    • 10 Juillet 2015 à 1h04

      Incube dit

      Ah bah le titre est bien choisi !
      L’insoutenable… légèreté de l’être…
      Milaaannn Kundera ! Faut tout ré-écrire !

    • 10 Juillet 2015 à 0h49

      Incube dit

      Quel bande d’amphorés ces grecs !

    • 10 Juillet 2015 à 0h33

      ylx dit

      “grâce à des emprunts souscrits auprès des autres pays européens”
      La question que je me pose : est-ce que l’Europe et le FMI ont vraiment les moyens d’assurer un train de vie confortable, convenable,décent et honorable aux Grecs? Ne faudrait-il pas mettre à contribution de vrais pays riches comme l’Arabie Saoudite, Dubai, Brunei, la Chine , les Usa ?
      Parce que la Grèce le vaut bien !
      pcc

      • 10 Juillet 2015 à 0h58

        mogul dit

        Il apparaît évident que l’Europe, du moins l’UE, n’est pas capable d’assurer un train de vie confortable, décent, convenable et honorable à l’ensemble des Européens.
        Et vous avez raison, la Grèce a peut être intérêt à tapiner le tiroir-caisse hors Europe, comme nous faisons déjà nous mêmes avec les Qataris et les Chinois.

        • 10 Juillet 2015 à 1h05

          nadiacomaneci dit

          La Grèce n’a rien à offrir à personne. C’est tout le problème.
          Quant à votre premier paragraphe, il est affligeant.
          Vous avez déjà voyagé hors de l’Europe ?

      • 10 Juillet 2015 à 8h23

        steed59 dit

        euh … ylx, qui finance le FMI si ce n’est les pays riches de la planète ?

    • 10 Juillet 2015 à 0h21

      ylx dit

      Je viens de découvrir ce soir sur Bfm-Tv l’économiste Jacques Généreux, Professeur d’Economie à Sc Po qui fait le bon diagnostic et propose le bon remède.
      Son diagnostic : la Grèce (comme toue l’Europe d’après lui)souffre à la fois de l’austérité, et de l’ultra-libéralisme.
      Le diagnostic étant posé, le bon remède en découle miraculeusement: remplacer l’ultra-libéralisme par le communisme et remplacer l’austérité par la prospérité obtenue grâce à des emprunts souscrits auprès des autres pays européens (qui lui doivent bien ça !), remboursables aux calendes grecques.
      Elle est pas belle la vie ?

      • 10 Juillet 2015 à 0h32

        Saul dit

        la deuxième partie du remède (la prospérité obtenue grâce à des emprunts souscrits auprès des autres pays européens (qui lui doivent bien ça !), remboursables aux calendes grecques.), c’est déjà le système actuel si vous réfléchissez bien. Les libéraux fustigeaient d’ailleurs avant 2008 la frilosité de ces Français qui ne s’endettaient pas assez et érigeaient en axiome cette croyance stupide du haricot magique montant sans cesse au ciel. “N’ayez pas peur de la dette !” était leur mantra…
        Quant à l’alternative ultralibéralisme/communisme, vous ne croyaient pas qu’il existe tout un pan d’autres modèles entre les deux ? 

        • 10 Juillet 2015 à 0h33

          Saul dit

          vous ne croyez, Seigneur !

        • 10 Juillet 2015 à 0h57

          isa dit

          Connaît pas le sens d’ultra- libéralisme: libéral un pays qui dépense 57% de son PNB pour le public?

          Connais le sens de communisme et de capitalisme.
          C’est quoi les autres solutions? 

        • 10 Juillet 2015 à 1h08

          nadiacomaneci dit

          “la prospérité obtenue grâce à des emprunts souscrits auprès des autres pays européens (qui lui doivent bien ça !), remboursables aux calendes grecques.), c’est déjà le système actuel si vous réfléchissez bien.”
          C’est ce que Saul appelle un “système ultra-libéral”…

        • 10 Juillet 2015 à 1h39

          Saul dit

          oui, on appelle ça aussi de la cavalerie, de la pyramide de Ponzi. ça débute avec des banques tout en haut, qui se font ensuite remplacer par les Etats qui se retrouvent ainsi niqués.
          Bref une arnaque pas vraiment nouvelle.

          Isa,
          le capitalisme, on est sur la bonne voie. C’est différent de l’entube libérale qui n’en est qu’une déviance. J’attends toujours que Kaplan vienne nous expliquer la légitimité du sauvetage des banques par les Etats. Un grand timide ce Guillaume. 

        • 10 Juillet 2015 à 8h36

          steed59 dit

          Saul, en théorie libérale, une banque est une entreprise comme les autres, qui doit faire faillite comme les autres quand elle fait des conneries. Normalement le “marché” du produit bancaire doit être suffisamment développé – et concurrentiel – (nb de banques très élevé) pour que la faillite d’une banque d’entraine pas de faillite des autres. Or l’intervention de l’État dans ce domaine – malgré ce que l’on pense, le secteur bancaire est un secteur des plus réglementés en France – l’offre est très regroupé (moins d’une dizaine de banque se partagent 95% du marché) et l’État favorise les rapprochements (genre BNP-Paribas, ou BP-CE) et choisit lui même ses dirigeants (Pérol pour BPCE). De facto, le secteur bancaire devient un secteur para-public, il parait donc normal que l’État vienne renflouer ce secteur lorsqu’il est en difficulté, comme il le fait régulièrement pour la SNCF, la Sécu ou toute sorte de secteur public ou parapublic ou entreprise nationalisée en déficit constant.

      • 10 Juillet 2015 à 0h48

        Incube dit

        Il s’appelle Généreux… avec l’argent des autres

      • 10 Juillet 2015 à 0h55

        isa dit

        Généreux, hétérodoxe qui se dit le mec, genre Lordon.
        En gros, faut niquer le capitalisme.
        Les nouveaux Lambertistes.
        Et nos petits Bruns d’ici qui marchent ou plutôt qui courent. 

        • 10 Juillet 2015 à 1h09

          nadiacomaneci dit

          Qui rampent…

        • 10 Juillet 2015 à 1h42

          Saul dit

          les petits bruns ? pourtant on n’écrit pas des billets sur des sites suprématistes comme Ilys comme l’a fait un certain auteur de Causeur…

        • 10 Juillet 2015 à 1h59

          Incube dit

          Oui… y a même des hétérodoxes apodioxes orthodoxes qui font de l’intox… Mais surtout en Grèce !
          L’apodioxie étant une forme d’anticipation dans laquelle l’orateur en faisant usage voit une évidence dans le tort de son interlocuteur. C’est un des trucs qui différencie de manière limpide les trotskistes des marxistes, mais oui !

    • 9 Juillet 2015 à 23h31

      Martini Henry dit

      Bon, puisqu’il faut bien faire avancer ce débat, moi, les grecs, la troïka, les banquiers, Hollande, Merkel, Tsipras et tous les marins du Pirée, ils commencent tous à me sortir par les yeux.
      Plein le dos de les entendre, de les voir et surtout, de se taper les discussions du café du commerce genre, sortira, sortira pas de lapart d’aspirants économistes autoproclamés et qui se croient tous plus malins ou mieux informés que les experts eux-mêmes qui, déjà, sont d’un ridicule achevé.
      C’est Galbraith, je crois, qui disait : « La seule fonction de la prévision économique, est de rendre l’astrologie respectable. »
      Rendez-nous madame Soleil! Et débarrassez-nous donc des grecs, de leur drachme ou de leur euro dont on n’a décidément rien à battre!

    • 9 Juillet 2015 à 22h38

      Pierre Jolibert dit

      Ben vous êtes dans une forme olympique, ce soir.
      ;)