Grand blanc sur fond noir
Publié le 16 août 2010 à 6:01 dans Brèves
Mots-clés : Romuald Letondot
Il est grand et costaud, le lieut-co ! Avec cela, un parler direct : “J’m'en fous qu’tu sois d’la presse […] tu enlèves ma photo, tout de suite !”. L’officier est français, le gars “d’la presse”, togolais, ou au moins africain, ou peut-être seulement noir. Il dit “d’accord !”, mais n’obtempère pas. Le grand blanc -un irritable- se tourne vers un policier togolais, ou au moins africain, assurément noir, et, désignant le réfractaire, demande : “Il m’obéit ?”. La phrase est cocasse en ceci qu’elle est interrogative en apparence, alors qu’en réalité elle ordonne au policier d’agir auprès du contrevenant. Ils sont deux sur ce “il”-là, deux togolais, deux africains, deux noirs enfin. Deux secondes plus tard, le “il” policier exécute l’ordre: on entend le bruit mat que fait sa matraque sur le “il” “d’la presse”…
Après, la scène tourne aux palabres, on est en Afrique. La couleur du grand blanc, sous l’effet de la chaleur et de l’énervement, vire: du rose saumon elle passe au rouge tomate. Il n’est pas d’humeur à négocier, il n’a pas été formé pour cela. Pour lui, un rassemblement, cela se disloque, s’éparpille, se dissout, cela s’écrase, sous ces latitudes. Et il a les moyens de son ambition, le grand rougeaud d’élite, il en donne la preuve : “Tu sais qui je suis ? Je suis le conseiller du chef d’état-major de l’armée de terre !“. Cela se passait le 11 août : fin de la séquence.
La porte-parole adjointe du Quai d’Orsay, Christine Fages, a déclaré, le surlendemain: “Une sanction disciplinaire de dix jours d’arrêt a été notifiée hier au lieutenant-colonel Romuald Letondot, pour atteinte au renom de l’armée française”. En outre, le conseiller, qui a présenté ses excuses au journaliste mais a prétendu avoir été piégé, a été rappelé à Paris. Sera-t-il reçu par Bernard Kouchner, dont la rumeur prétend qu’il serait ministre des Affaires étrangères ? Ce dernier pourrait lui donner des conseils en matière de comportement et de négociation (surtout commerciale) avec les Africains1…
- Pierre Péan, Le monde selon K, Fayard ↩
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L'auteur
Patrick Mandon est éditeur et traducteur.
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Candou dit
@ Patrick Mandon :
Je me suis peut-être mal exprimé, car il me semble que nous sommes d’accord : le droit à l’image ne concerne que la publication.
À mon sens, l’exigence d’effacement de la photo par ce militaire est clairement un abus de pouvoir. Et son expression manque du minimum de politesse attendu d’un agent de la France.
Les sanctions sont méritées.
Mais de là à en faire un scandale international, il y a de la marge…
thierry bruno dit
Cher amateur de Beaumarchais ou du Figaro, pour lequel sans la liberté etc…,
je n’ai pas interprété le titre de “grand blanc” de l’article de Patrick Mandon comme une accusation de blanc raciste, il me semblait que cela se voulait humoristique. De plus, cela se passe en Afrique et le côté colonialiste de la réaction de l’officier est déplorable et fait vraiment à “grand blanc féroce face à petit noir terrifié”.
Cela étant, je maintiens que cet officier s’est comporté comme un c.. et bien que pas spécialement fan de Kouchner, je ne crois pas qu’il est responsable dans la désignation de cet officier à ce poste.
Patrick Mandon dit
Candou, pour ce qui est du droit à l’image, vous avez parfaitement raison ; cela s’applique même aux façades d’immeuble (droit des architectes) et aux œuvres d’art (ou assimilées, ex. les colonnes de Buren).
Pour les immeubles et les œuvres, placés dans l’espace publique, je m’insurge, pour les personnes, je m’incline.
Relativement à notre lieut. co. irritable, les choses se présentent différemment. Une manifestation, des heurts avec la police, la presse couvre l’événement. Un militaire français, en uniforme, se trouve sur les lieux. Que se passe-t-il alors ? Je l’ignore. Le photographe saisit dans son objectif ce militaire. Quel usage fera-t-il de ses clichés ? Nul ne le sait, mais, à priori, en agissant ainsi, le journaliste fait son métier : son journal sollicitera-t-il le sens de cette présence, l’orientera-t-il malicieusement ? Jusqu’à publication, le droit à l’image du militaire est inopérant. Au contraire, pour le photographe, sa présence peut constituer une information.
Mais, encore une fois, je ne cherche pas à accabler cet officier. Pour moi, depuis l’installation du calamiteux M. Kouchner au Quai, toute la politique étrangère de la France est exécrable
Candou dit
> Il me semble qu’il y ait ce qu’on appelle un droit à l’image, qui permet aux gens qui se font prendre en photo de dire si oui ou non ils acceptent d’être publiés.
1) Le « droit à l’image » dépend des lois de chaque pays. Je ne suis pas spécialiste de celles du Togo…
2) En France, on n’a pas le droit de publier la photo d’une personne sans son accord (sauf exception d’information), mais une personne n’a, en revanche, pas le droit de vous interdire de la prendre en photo dans un lieu public. Et peu importe qu’on soit photographe de presse ou simple amateur. Et peu importe que 90% des gens soient convaincus du contraire. La loi c’est la loi. Point barre.
Prendre une photo et la publier son deux choses différentes.
3) À la place du journaliste, le tutoiement m’aurait agacé.
4) N’importe quel micro-évènement peu désormais devenir un « scandale », pour peu que rien de plus vendeur n’arrive le même jour.
Patrick Mandon dit
thierry bruno, a parfaitement raison dans son 12:44. Ce gradé, relevant du service de la coopération, et compte tenu de sa «mission», ne devait pas se trouver dans ces parages, ou alors, il devait se dissimuler. Surpris par l’objectif d’un photographe, découvert, perd le contrôle de ses nerfs, et réagit, non pas comme un colonial mais comme un potentat local. On observera aussi qu’il est conseiller militaire, mais nullement policier. Pourtant, il menace de faire appel au « RCGP [Régiment des commandos de la garde présidentielle] pour foutre un peu d’ordre là-dedans», dans une affaire qui relève de l’ordre public !
La France, grande puissance spirituelle, doit jouer un rôle à sa mesure dans le monde, mais il faut, pour cela, qu’elle affirme son originalité. Ce n’est pas en aboyant des ordres façon sous-off énervé, qu’elle sera respectée. Je n’ignore pas que la situation est complexe : la Chine, par exemple, qui ne se soucie nullement des droits de l’homme, gagne d’importants marchés en Afrique.
Au delà de l’infortuné lieutenant-colonel, c’est l’administration du quai d’Orsay qui me paraît en cause. Il est temps qu’un homme d’envergure occupe la place.
Aymenon dit
D’autres acteurs… comme la diplomatie française ou la coopération au développement qu’on ne manque pas de court-circuiter dès que l’occasion se présente. Claude Guéant vous en parlerait mieux que moi!
Aymenon dit
Pétrole dans le Golfe de Guinée… Luc Rosenzweig vous dirait qu’il faut sauvegarder “nos intérêts” en Afrique, d’où “notre” soutien du régime en place sans aucune contrepartie du point de vue de la démocratisation. Laissons ça à d’autres acteurs!
Aymenon dit
Je vous rassure, le Togo est bien tenu!
Aymenon dit
“La petite diplomatie française quand il s’agit de ne surtout pas froisser les susceptibilités locales.” Vous vous trompez de susceptibilité, c’est l’autre, pas la locale…
lisa dit
@ sanslalibertédeblamer
Et si on rajoute catho à blanc etc…je vous raconte même pas, manque plus qu’allemand et pape.
Alpheratz51 dit
La grande hypocrisie, ou comment se niche la petite diplomatie française quand il s’agit de ne surtout pas froisser les susceptibilités locales.
Après tout, si ce colonel s’était fait tuer en pleine rue ou dans une embuscade, Nicolas épinglerai sur le drapeau du cercueil la médaille militaire ou la légion d’honneur.
sanslalibertédeblamer dit
En fait,
faut vous mettre une bonne chose dans la tête petit peuple du café du commerce :
Pour les journalistes :
Blanc = méchant , raciste, colonialiste esclavagiste, faschiste ;
Noir, arabe, rom = gentil, stygmatisé, chance pour la france,
C’est simple,
quand on a cette grille de lecture,
on arrive à tout comprendre du monde médiatique.
Altaica dit
@Thierry
je suis d’accord avec vous dans les grandes lignes: ce lieutenant colonel s’est fait punir non pas de son comportement qui ne méritait pas tant dans un contexte normal (en France par exemple), mais du risque de conflit diplomatique qu’il a pris.
Donc punition bien méritée, mais causeurs peut être trop contents de tomber sur un militaire imaginé raciste…