GPA : le cynisme des naïfs | Causeur

GPA : le cynisme des naïfs

Faut-il entériner ce qui existe ailleurs?

Auteur

Pierre Jova

Pierre Jova
Journaliste, spécialiste de l'actualité internationale et de géopolitique...

Publié le 16 décembre 2014 / Économie Politique Société

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Il faut le reconnaître : Gaspard Koenig a le mérite de la cohérence. Hier, il rendait un hommage paradoxal à Jean-Luc Mélenchon, pour son anticléricalisme sentant le formol, en blâmant la vision de l’homme portée par le Pape François. Aujourd’hui, il récidive, en argumentant, toujours dans L’Opinion, son soutien au nouvel esclavagisme connu sous le sigle de GPA. Tout cela, au nom d’un libéralisme décomplexé.

Notre homme est formel : « il est difficile d’être libéral et de s’opposer à la gestation pour autrui ». Sur ce point, nous sommes d’accord avec lui. La question, ici, est de savoir comment les libéraux qui marchent avec la manif pour tous parviendront à se rendre compte qu’ils défendent des valeurs non-marchandes, mais célèbrent en même temps ce qui les nient. Citons le boutefeux de Valeurs Actuelles Yves de Kerdrel, virulent contre le mariage gay, mais qui écrivait en 2008 au sujet du travail dominical : « Est-il normal que la liberté de travailler, donc de s’épanouir et de s’émanciper, se trouve ainsi entravée ? » En changeant le terme « travailler » par « se marier » ou « commander un enfant par GPA », on croirait lire un porte-parole de l’Inter-LGBT.

La contradiction est encore plus flagrante aux États-Unis : les républicains se sont tirés une balle dans le pied dans leur combat pour préserver le mariage « traditionnel », comme ils disent, en acceptant dans le même temps la PMA et la GPA, au nom de la liberté d’entreprendre. Tagg Romney, fils du célèbre Mitt, lequel hésite à se présenter une nouvelle fois en 2016 à la tête du Parti républicain, a eu des jumeaux par mère porteuse. Si l’on accepte le droit à l’enfant, alors l’opposition au mariage gay est vaine, et vouée à l’échec. Le conservatisme américain a perdu ce terrain-là par fidélité au libéralisme. Dieu se rit des hommes qui déplorent des conséquences dont ils chérissent les causes.

Que Gaspard Koenig soit donc logique avec son libéralisme. Mais sa cohérence le rend vite arrogant et aveugle, comme quiconque s’en remet à une idéologie. Selon lui, la marchandisation que constitue la GPA est acceptable, puisque les femmes disposent librement de leur corps. Dès lors qu’il y a consentement, les problèmes disparaissent, pour Gaspard Koenig. Notre penseur estime que toutes les transactions se valent, et n’a pas un mot pour les femmes qui louent leur ventre, par besoin d’argent, dans les usines à bébés d’Inde, d’Ukraine, de Géorgie et du Mexique. Leur « liberté » est entravée par la nécessité et une situation de faiblesse.

Notre penseur croit avoir réponse à tout : « Craint-on les dérives, l’exploitation, les trafics ? Ils seront, comme toujours, d’autant mieux combattus que la légalisation permettra la régulation et le contrôle. C’est tout le sens de la «GPA éthique» ». Le problème, c’est que notre ami ment, ou se contredit lui-même sans s’en rendre compte, ce qui n’est guère plus rassurant. Interrogé sur France Culture le 4 juillet 2014, il reconnaissait que la GPA soi-disant éthique, n’existait pas : « On voit au Canada en fait, il y a très très peu de cas, et le meilleur exemple c’est le Nevada, puisque c’est un des seuls des États-Unis où la GPA n’est permise que sur le modèle du don, et à ce moment-là, tout le monde va en Californie. »

Sans doute par pudeur, notre cher Gaspard n’évoque pas le cas britannique. Au royaume de Sa Majesté, la GPA est permise sans transaction financière… Mais la mère porteuse est officiellement indemnisée, au titre des efforts physiques représentés par la grossesse. Ce qui équivaut sensiblement à la même situation de la GPA américaine. Les indemnités sont d’ailleurs trop élevées au goût de certains couples, qui préfèrent aller en Thaïlande.

Empêtré dans son relativisme, Gaspard Koenig se fait législateur, et imagine une acceptation totale de la PMA et de la GPA : « Plutôt que de laisser maladroitement émerger une génération de bébés Thalys, pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de cette logique, en créant non pas un obscur droit à l’enfant, mais un véritable droit à naître, qui s’appliquerait au futur enfant en tant que projet parental ? » Entériner ce qui existe, au seul titre que cela existe, c’est un peu court, pour un penseur. Par ailleurs, le « droit à naître » des bébés Thalys, nés de PMA à l’étranger, d’où leur nom poétique, n’en est pas un. Non qu’ils ne méritent pas de vivre, mais que leur naissance s’oppose justement au principe des droits de l’homme : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » Les bébés Thalys ne sont pas égaux aux autres. Leurs embryons sont sélectionnés par le diagnostic préimplantatoire utilisé pour la PMA, qui ouvre la porte à l’eugénisme, en assurant aux parents une garantie de « qualité » du bébé. En France, ce diagnostic est strictement encadré, limité aux maladies graves. Mais au Royaume-Uni, le strabisme est considéré comme rédhibitoire. Aux États-Unis, on en est à sélectionner le sexe et la couleur des yeux de l’enfant. Avec le transhumanisme, un formidable chantier s’ouvre pour « améliorer » l’individu.

La société que Gaspard Koenig appelle de ses vœux, ce n’est rien de moins que la plongée dans l’état sauvage décrit ainsi par le polémiste Ernest Hello, dans son pamphlet Le Jour du Seigneur : « l’état sauvage consiste dans le développement arbitraire et injuste des fantaisies de l’individu ». Cette sauvagerie achève de consacrer l’avènement et la supériorité du plus fort sur le plus faible, et dans le cas de la GPA, du riche couple occidental sur la femme indienne exploité. Si Gaspard Koenig ne le voit pas déjà, alors il ne reste qu’à lui souhaiter de poursuivre sa logique libérale jusqu’au bout. Et de devenir cynique, par naïveté.

*Photo : Pixabay.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 19 Décembre 2014 à 23h37

      Ataraxis dit

      Les femmes disposent du “droit” de se faire inséminer, ie d’utiliser le sperme comme une simple chose à leur convenance: cela ne choque personne. Par contre qu’un ventre de femme puisse servir à un homme: mon Dieu quelle atteinte au ventre sacrée de mesdames !

    • 19 Décembre 2014 à 23h36

      Ataraxis dit

      Les femmes disposent du “droit” de se faire inséminer, ie d’utiliser le sperme comme une simple chose à leur convenance: cela ne choque personne. Par contre qu’un ventre de femme puisse servir un homme: mon Dieu quelle atteinte au ventre sacrée de mesdames !

    • 18 Décembre 2014 à 22h15

      Emmanuel dit

      “Faut-il entérrriner ce qui existe ailleurs?”
      Sans vouloir commenter le fond de l’article, je me contenterai d’une remarque sur le sous-titre.
      Il semble que désormais le seul argument de poids de nos politiques lorsqu’il veulent faire passer tel ou tel projet de loi soit en gros :”mais cela existe déjà ailleurs, nous ne pouvons pas rester à la traîne”.
      Le seul fait que cela existe déjà ailleurs constitue-t-il un argument de poids suffisant pour que cela existe aussi chez nous?
      A mon avis, bien sûr que non. Cet argument ne vaut rien.
      Hélas on nous le ressort à longueur de temps, faute d’arguments convaincants et étayés.

    • 18 Décembre 2014 à 0h53

      Ataraxis dit

      Cet article est un beau ramassis de préjugés, sans la moindre argumentation

    • 17 Décembre 2014 à 21h03

      solitude dit

      bravo excellent article merci

    • 17 Décembre 2014 à 19h02

      GRAINDE SEL dit

      autrement dit…… “faut il entériner la connerie d’ailleurs?”….( on en reviendra…… mais tardivement hélas…)

    • 16 Décembre 2014 à 18h11

      Wil dit

      “…pourquoi ne pas aller jusqu’au bout de cette logique, en créant non pas un obscur droit à l’enfant, mais un véritable droit à naître, qui s’appliquerait au futur enfant en tant que projet parental ? »
      C’est un vrai comique ce Koenig ! ha ha ha !
      Opposer un soi disant “droit à l’enfant” à un “droit à naitre”…
      heu…le “droit à naitre” de qui ou de quoi?
      Parce que là,on ne parle pas d’un futur étant déjà conçu dans le ventre d’une femme,mais d’une perspective de parentalité qui donnerait des droits à un enfant même pas encore conçu.Pour résumer,un spermatozoïde.
      Donc,M. Koenig milite pour les droits des spermatozoïdes.
      Comme disait Coluche :”C’est nouveau,ça vient de sortir”
      Pfff,n’importe quoi !…

      • 16 Décembre 2014 à 19h05

        Aristote dit

        Un Koenig cohérent militerait contre l’avortement…

      • 16 Décembre 2014 à 21h26

        eetu dit

        “Comme disait Coluche :”C’est nouveau,ça vient de sortir”
        Et dans le cas du spermatozoïde, quand ça sort, c’est par centaines de millions à la fois …

      • 16 Décembre 2014 à 22h47

        Schiczu dit

        Ce qui d’autant plus drôle, c’est que le “droit à naître”, finalement c’est surtout un argument anti-avortement.
        Dans le genre du gars qui se tire une balle dans le pied…

    • 16 Décembre 2014 à 18h07

      eetu dit

      Vraiment détestable, cette pratique qui se répand partout.
      Et c’est encore pire lorsque ça se passe à l’étranger ; tenez, moi, l’été dernier, c’est à l’aéroport de Genève que j’en ai été victime.
      Oui, il faut dans tous les pays lutter contre cette odieuse manipulation qu’est l’ovaire-booking !
      Lutter français, lutter suisse, lutter russe surtout …

      • 16 Décembre 2014 à 22h47

        Mangouste1 dit

        Merci. Merci beaucoup.

    • 16 Décembre 2014 à 17h26

      EmmaG dit

      Gaspard Koening défend sa vision du libéralisme qui a dire vrai est plus proche du libertarianisme. Les libéraux classique quant à eux ont toujours intégrés une notion de morale (privée) qui, elle s’oppose à toute GPA.
      http://institutdeslibertes.org/la-loi-du-desir-a-l-heure-de-la-gpa/ 

    • 16 Décembre 2014 à 17h02

      ph11 dit

      Bof, si vous pensez que le communisme fait mieux… Allez voir en Corée du Nord, au Venezuela, en Argentine et en Russie si c’est mieux…

      Les obsédés du contrôle de tout dans la société et d’autrui, prétendant par là savoir ce qui est bon, sont vraiment pénibles…

      Laissez les Français tranquille, comme disait Pompidou.

    • 16 Décembre 2014 à 16h43

      Aristote dit

      Koenig est au libéralisme ce que Torquemada était au catholicisme.

      Il est tout aussi injuste de réduire le libéralisme à Koenig que le catholicisme à Torquemada.

       

    • 16 Décembre 2014 à 15h38

      Parseval dit

      « Dieu se rit des hommes qui déplorent des conséquences dont ils chérissent les causes. »
      Pitié ! C’est comme les Khmers panchromatiques, on n’en peut plus !

      • 16 Décembre 2014 à 21h03

        mogul dit

        Je trouve ça joli, les khmers roses…

      • 16 Décembre 2014 à 22h49

        Schiczu dit

        Ah oui, mais c’est une nouvelle variante maintenant. Un exercice de style ?

    • 16 Décembre 2014 à 15h19

      Calembredain dit

      « « il est difficile d’être libéral et de s’opposer à la gestation pour autrui ». Sur ce point, nous sommes d’accord avec lui. »

      Faut-il aller plus loin dans la lecture ? Comme si le mot “libéral” avait un sens unique. Bref, le reste est du même tonneau.

      J’ai beau être opposé à la GPA, quand je lis des articles comme ça, je me demande si je ne vais pas changer d’avis.

    • 16 Décembre 2014 à 15h17

      Prince Murat dit

      Je suis partisan de la GPA, mais cela n’a rien à voir avec ”l’économie libérale” !
      En y réfléchissant un petit peu, quelle est la différence entre la GPA et un enfant étranger adopté ?
      Ailleurs que dans le doux pays de France, un femme pauvre ”met en route” un enfant ”par hasard” .
      Ce bébé n’est pas du tout souhaité ou désiré, mais sa mère vit dans un pays où l’avortement est illégal, coûte trop cher, ou sa religion le lui interdit.
      Après la naissance, elle se rend à l’orphelinat le plus proche et l’abandonne. Ce qu’elle sait, ou ne sait pas, c’est que son enfant sera ensuite revendu à de riches étrangers.
      Une autre femme, une de ses voisines, se décide quant à elle,”avec préméditation” à être enceinte en vue d’une GPA, et elle connaît même les futurs destinataires.
      Au final, le résultat n’est-il pas le même ?
      Quelle sont les motivations de ces deux femmes qui abandonnent leur enfant ? La première serait une pure et innocente victime, tandis que la mère GPA serait une criminelle assoiffée d’argent ?
      Ne serait-il pas souhaitable que toutes les deux, quelle que soient leurs vraies motivations, reçoivent de l’argent, au lieu que dans le cas de l’abandon, ce soit seulement les tenancières (bonnes-sœurs / maquerelles) de l’orphelinat qui s’enrichissent ?
      L’enfant de la GPA a en plus l’avantage d’être adopté dès sa naissance : il ne gardera aucun souvenir de son pays d’origine, ni de premières années vécues en institution. Quant à ce que ressentent les enfants envers les adultes, ils sont surtout reconnaissants envers ceux qui les élèvent avec amour.
      Quelle curieuse obsession que celle de la parenté biologique, de l’ovule et du spermatozoïde, de l’ADN, Alors qu’en France, avec l’explosion des divorces, et des femmes qui préfèrent vivre seules ou deviennent lesbiennes, avoir ne fut-ce qu’un beau-père, un ”monsieur qui baise maman”, et qui ne change pas trop souvent, c’est déjà devenu une véritable chance !
      Désormais, seule une minorité privilégiée des petits français passent leur enfance avec leur ”vrai papa et vraie maman” !

      • 16 Décembre 2014 à 15h23

        Calembredain dit

        Là où l’on voit surtout une forme de mensonge de la part de soit-disant (parce qu’auto-proclamés) défenseurs des enfants, c’est qu’ils sont toujours prompts à dénoncer les GPA et autres adoptions homosexuelles qui n’existent pas, mais qu’ils ne combattent jamais avec la même vigueur les usines à bébé asiatiques : il faut dire, il est vrai, que ces bébés sont majoritairement destinés à être adoptés par des parents hétérosexuels. Cela doit rendre la chose moins grave à leurs yeux.

        • 16 Décembre 2014 à 15h25

          Calembredain dit

          autres adoptions homosexuelles qui n’existent pas => je rectifie pour les adoptions homosexuelles qui sont désormais permises : pour les adoptions qui ne vont représenter qu’une infime minorité d’adoption.

        • 16 Décembre 2014 à 20h40

          Carantec dit

          …aussi grave à mes yeux en tout cas…
          l’exploitation de la misère dans un premier temps pour des cas limités, et, petit à petit, la généralisation de la GPA pour les femmes dont on aura congelé les ovocytes ainsi que proposé par google…
          bref, perdant-perdant à mon avis… 

      • 16 Décembre 2014 à 21h56

        Carantec dit

        oui…enfin….75 % des enfants vivant en famille résident avec leurs deux parents quand même. C’est l’INSEE qui le dit.

        L’obsession de la parenté biologique concerne au premier chef ces personnes qui tiennent absolument à ce que leurs gamètes soient utilisées en cas de GPA, et en cas d’absence d’ovule, que ce ne soit surtout pas celle de la mère porteuse…

        La majorité privilégiée, c’est aussi pas mal d’efforts au quotidien pour continuer de construire son couple envers et contre les éléments contraires qui ne peuvent manquer de se rencontrer au cours d’une vie. 

      • 17 Décembre 2014 à 11h11

        Nane dit

        Et du point de vue des enfants ?
        Justement, parlons-en, des enfants adoptés. S’il y a des personnes qui une  légitimité à parler de la GPA du point de vue  des enfants, c’est bien eux. Pourquoi leur interdit-on de prendre la parole sur le sujet ? Cette parole serait-elle dérangeante ?

         http://www.agenceeuropeennedesadoptes.com/les-adoptes-interdits-de-parole-et-condamnes/