Haymarket, Londres (photo : E01, flickr.com).

Vous trouvez dérisoires, inutiles, indécents peut-être en ces temps de crise, les débats franco-français sur les fast food hallal, les voiles légers, voire les horaires séparés dans les piscines et les prières sur la voie publique ? Pour vous, les appels répétés au strict respect de la laïcité masquent surtout un racisme rampant, une islamophobie déguisée ? Chacun n’est-il pas libre de mettre en application les préceptes de sa foi, ses traditions culturelles, dès lors qu’ils ne contreviennent pas à l’ordre public ? Peut être est-il temps pour vous de traverser la Manche et d’aller voir de plus près le pays où tout est possible, des burqas à la charia. Où les trois petits cochons de la fable ont été remplacés dans les écoles par les trois petits chiens pour ne pas froisser les convictions des enfants. Car, vous ne l’ignorez pas, le Royaume-Uni est multiculturel et même communautariste. Communautariste : mot étrange et subitement omniprésent que l’on prononce en France avec ce ton vaguement dédaigneux que l’on réserve habituellement aux maladie honteuses. Mais savons-nous bien de quoi nous parlons ?

Tout avait si bien commencé. En tirant un trait sur l’empire britannique sur lequel le soleil ne se couchait jamais, les petits-enfants des colonisateurs avaient, pour se faire pardonner quelques siècles d’impérialisme, décidé de donner le statut de citoyen du Royaume-Uni à toute personne née sur l’île ou dans une de ses colonies (British National Act, 1948), assorti d’une égalité de traitement stricte en terme de droit de vote et de sécurité sociale. Ce que la France ne fit jamais pour l’Algérie, par exemple. Mais aussi d’un respect inconditionnel de « la diversité culturelle couplée à l’égalité des chances, dans une atmosphère de tolérance mutuelle », comme l’affirmait Roy Jenkins, secrétaire du Home office, c’est-à-dire le ministère de l’intérieur, en 1966. Ce qui revenait de fait à accepter sans condition toutes les normes et traditions religieuses, culturelles et sociales. Autour de cette position digne d’un président de la SA Bisounours, un très large consensus politique lui avait vite donné une assise durable dans la société britannique. De l’aristocratie issue des public schools (qui sont privées bien sûr, pourquoi faire simple) et se retrouve dans des clubs ultra-fermés où vous ne poserez jamais un orteil même si vous pouvez vous payer Harrods et qui y puisa et y puise encore une main d’œuvre à moindre coût, à la gauche travailliste qui s’en fit une clientèle électorale indispensable fidélisée par des dirigeants communautaires très écoutés, tous s’accommodaient bien volontiers du modèle britannique, loué partout pour sa tolérance et la paix sociale qu’il garantissait.

Les conflits internationaux qui ne manquèrent pas de venir taper à la porte semblaient comme anesthésiés en passant la Manche. Les attentats du 11 septembre ? Omar Bakri put décerner aux terroristes les épithètes particulièrement bien choisis de « magnifiques ». L’intervention britannique en Irak ? Tony Blair autorisa les écoles coraniques de façon trop concomitante pour être tout à fait honnête, la discrimination positive battit des records, la parité dans les médias et les administrations se fit pointilleuse. Les caricatures du prophète ? Aucune intervention policière ne vint interdire les calicots appelant au meurtre et les drapeaux danois brûlés. A ceux qui les accusait d’acheter la sanctuarisation de leur territoire, les autorités répondaient respect des religions et des cultures. « Nous devons être attentifs si nous voulons être multiculturels » précisait sans rire le directeur de l’école où les petits cochons durent se travestir en caniches.

Inutile de préciser que dans ce contexte les attentats du 7/7 (2005) ont fait l’effet d’un réveil brutal, voire d’une… bombe. Contrairement au 11 septembre, ils sont le fait de citoyens tout à fait britanniques. Dans la foulée, une série de sondages accablants est venue confirmer que le multiculturalisme avait sacrément du plomb dans l’aile. La moitié des musulmans ne se sentaient pas britanniques. 81 % se déclaraient d’abord musulmans. 40 % réclamaient l’établissement de la charia là où ils étaient majoritaires. 20 % cautionnaient les attentats du 11 septembre. 32 % estimaient qu’ils devaient mettre fin à la société occidentale et 7 % (soient pas moins de 100.000 gaillards) souhaitaient carrément l’éliminer par la violence.

Vous avez dit société multiculturelle ? Les attentats de Londres ont mis à jour une société gangrenée par 60.000 délits racistes par an et des communautés séparées, figées par la haine, prêtes à s’entretuer comme à Birmingham en octobre 2005.

Là, forcément, vous venez d’en prendre un petit coup derrière la tête et vous vous posez cette question : Mais comment a-t-on pu en arriver là, tourner le dos à ce point à l’angélisme rafraîchissant de Roy Jenkins ? Où le bât a t-il blessé ?

À force de considérer les différences comme essentielles et valorisantes au détriment de ce qui unit par delà la race ou la foi, on a fait du droit à ces différences (multiculturalisme) un devoir d’appartenance à une identité (communautarisme). L’individu se définit d’abord en fonction de son groupe, de sa tribu. L’intégration ne s’est pas faite via la culture britannique, mais via les différences culturelles et religieuses propres à chacune des composantes de la société. Or, on ne bâtit pas une société sans un minimum de culture commune et une mémoire partagée.

Plus grave, en conférant aux dignitaires religieux cooptés par l’establishment politique le statut d’interlocuteurs privilégiés, les éventuelles affiliations politiques, sociales ou économiques se sont progressivement effacées. Les groupes se définissent avant tout par leur religion. Dont les principes s’imposent. Voile à l’école pour les élèves et les profs, dans les entreprises et les administrations, cantines hallal, 85 tribunaux appliquant la charia… Le scandale dit du Quick roubaisien semble bien innocent subitement. Les 80 % de Britanniques hédonistes accros à la consommation et élevés selon des principes vaguement chrétiens n’ont qu’à bien se tenir et sont certes très tolérants, mais les enseignantes en burqa et les femmes tenues en laisse dans les rues de Londres n’ont pas vraiment la cote. Le politiquement correct britannique a beau être le plus résistant du monde, il s’érode quand, crise oblige, communautarisme exacerbé et immigration massive finissent par faire le lit du BNP (british national party). Un quart des électeurs, en particulier des blancs pauvres qui vivent du benefit, disent avoir envisagé de le soutenir… Voilà qui nous rappellera quelques souvenirs pas si anciens. Les délits racistes augmentent, la paranoïa et le repli identitaire s’accentuent. Malgré le multiculturalisme, une majorité de musulmans se sentent victimes de xénophobie.

Mises de côté, les difficultés d’intégration économiques sont restées sans réponse. Pourtant, là aussi, les chiffres sont accablants. Trois fois plus de chômeurs chez les musulmans que chez les catholiques et les hindous. 58 % des Pakistanais sont pauvres contre 19% de blancs. Suivant une logique communautariste, les inégalités ont été réparties et non supprimées. Comme si seul comptait le fait que des riches puissent être aussi issus des minorités. La promotion incessante de la diversité diversifie sans doute la couleur de la peau des maîtres, mais ne remet pas en cause une seconde la domination qui transcende toutes les autres, celle des plus riches sur les plus pauvres. Voilà qui devrait chez nous faire réfléchir ce cher monsieur Besancenot qui se fait à l’insu de son plein gré le complice involontaire de ce capitalisme qu’il abhorre…

Comment s’étonner que sur ce terreau fertile de pauvreté mêlée à une exacerbation de l’identité religieuse, l’engrais jihadiste répandu à profusion par internet produise de si beaux fruits ?

La réponse des autorités travaillistes n’a pas tardé. L’asile politique accordé si généreusement aux idéologues islamistes radicaux a fait long feu, le « Londonistan » n’est plus. La rigueur semble enfin de mise. Et pourtant, le jeune nigérian Farouk Abdulmutallab qui voulait faire exploser le vol Amsterdam-Detroit le 25 décembre dernier était passé par Londres et ses cercles radicaux. De quoi donner encore quelques insomnies aux spécialistes du MI5 qui, étonnamment, ne jouent plus les James Bond vs Jules Maigret quand ils rencontrent leurs collègues français de feu la DST.

Dans vingt ans, la population britannique aura doublé les deux poids lourds démographiques européens que sont la France et l’Allemagne. Une bonne dizaine de millions de producteurs et de consommateurs supplémentaires, de quoi réjouir les économistes. En terme de cohésion sociale, on peut se permettre d’être moins optimiste. Voire franchement inquiet.

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