Goodbye Londonistan !
Le communautarisme britannique a échoué
Publié le 10 mars 2010 à 9:30 dans Monde
Mots-clés : Royaume-Uni

Haymarket, Londres (photo : E01, flickr.com).
Vous trouvez dérisoires, inutiles, indécents peut-être en ces temps de crise, les débats franco-français sur les fast food hallal, les voiles légers, voire les horaires séparés dans les piscines et les prières sur la voie publique ? Pour vous, les appels répétés au strict respect de la laïcité masquent surtout un racisme rampant, une islamophobie déguisée ? Chacun n’est-il pas libre de mettre en application les préceptes de sa foi, ses traditions culturelles, dès lors qu’ils ne contreviennent pas à l’ordre public ? Peut être est-il temps pour vous de traverser la Manche et d’aller voir de plus près le pays où tout est possible, des burqas à la charia. Où les trois petits cochons de la fable ont été remplacés dans les écoles par les trois petits chiens pour ne pas froisser les convictions des enfants. Car, vous ne l’ignorez pas, le Royaume-Uni est multiculturel et même communautariste. Communautariste : mot étrange et subitement omniprésent que l’on prononce en France avec ce ton vaguement dédaigneux que l’on réserve habituellement aux maladie honteuses. Mais savons-nous bien de quoi nous parlons ?
Tout avait si bien commencé. En tirant un trait sur l’empire britannique sur lequel le soleil ne se couchait jamais, les petits-enfants des colonisateurs avaient, pour se faire pardonner quelques siècles d’impérialisme, décidé de donner le statut de citoyen du Royaume-Uni à toute personne née sur l’île ou dans une de ses colonies (British National Act, 1948), assorti d’une égalité de traitement stricte en terme de droit de vote et de sécurité sociale. Ce que la France ne fit jamais pour l’Algérie, par exemple. Mais aussi d’un respect inconditionnel de “la diversité culturelle couplée à l’égalité des chances, dans une atmosphère de tolérance mutuelle”, comme l’affirmait Roy Jenkins, secrétaire du Home office, c’est-à-dire le ministère de l’intérieur, en 1966. Ce qui revenait de fait à accepter sans condition toutes les normes et traditions religieuses, culturelles et sociales. Autour de cette position digne d’un président de la SA Bisounours, un très large consensus politique lui avait vite donné une assise durable dans la société britannique. De l’aristocratie issue des public schools (qui sont privées bien sûr, pourquoi faire simple) et se retrouve dans des clubs ultra-fermés où vous ne poserez jamais un orteil même si vous pouvez vous payer Harrods et qui y puisa et y puise encore une main d’œuvre à moindre coût, à la gauche travailliste qui s’en fit une clientèle électorale indispensable fidélisée par des dirigeants communautaires très écoutés, tous s’accommodaient bien volontiers du modèle britannique, loué partout pour sa tolérance et la paix sociale qu’il garantissait.
Les conflits internationaux qui ne manquèrent pas de venir taper à la porte semblaient comme anesthésiés en passant la Manche. Les attentats du 11 septembre ? Omar Bakri put décerner aux terroristes les épithètes particulièrement bien choisis de “magnifiques”. L’intervention britannique en Irak ? Tony Blair autorisa les écoles coraniques de façon trop concomitante pour être tout à fait honnête, la discrimination positive battit des records, la parité dans les médias et les administrations se fit pointilleuse. Les caricatures du prophète ? Aucune intervention policière ne vint interdire les calicots appelant au meurtre et les drapeaux danois brûlés. A ceux qui les accusait d’acheter la sanctuarisation de leur territoire, les autorités répondaient respect des religions et des cultures. “Nous devons être attentifs si nous voulons être multiculturels” précisait sans rire le directeur de l’école où les petits cochons durent se travestir en caniches.
Inutile de préciser que dans ce contexte les attentats du 7/7 (2005) ont fait l’effet d’un réveil brutal, voire d’une… bombe. Contrairement au 11 septembre, ils sont le fait de citoyens tout à fait britanniques. Dans la foulée, une série de sondages accablants est venue confirmer que le multiculturalisme avait sacrément du plomb dans l’aile. La moitié des musulmans ne se sentaient pas britanniques. 81 % se déclaraient d’abord musulmans. 40 % réclamaient l’établissement de la charia là où ils étaient majoritaires. 20 % cautionnaient les attentats du 11 septembre. 32 % estimaient qu’ils devaient mettre fin à la société occidentale et 7 % (soient pas moins de 100.000 gaillards) souhaitaient carrément l’éliminer par la violence.
Vous avez dit société multiculturelle ? Les attentats de Londres ont mis à jour une société gangrenée par 60.000 délits racistes par an et des communautés séparées, figées par la haine, prêtes à s’entretuer comme à Birmingham en octobre 2005.
Là, forcément, vous venez d’en prendre un petit coup derrière la tête et vous vous posez cette question : Mais comment a-t-on pu en arriver là, tourner le dos à ce point à l’angélisme rafraîchissant de Roy Jenkins ? Où le bât a t-il blessé ?
À force de considérer les différences comme essentielles et valorisantes au détriment de ce qui unit par delà la race ou la foi, on a fait du droit à ces différences (multiculturalisme) un devoir d’appartenance à une identité (communautarisme). L’individu se définit d’abord en fonction de son groupe, de sa tribu. L’intégration ne s’est pas faite via la culture britannique, mais via les différences culturelles et religieuses propres à chacune des composantes de la société. Or, on ne bâtit pas une société sans un minimum de culture commune et une mémoire partagée.
Plus grave, en conférant aux dignitaires religieux cooptés par l’establishment politique le statut d’interlocuteurs privilégiés, les éventuelles affiliations politiques, sociales ou économiques se sont progressivement effacées. Les groupes se définissent avant tout par leur religion. Dont les principes s’imposent. Voile à l’école pour les élèves et les profs, dans les entreprises et les administrations, cantines hallal, 85 tribunaux appliquant la charia… Le scandale dit du Quick roubaisien semble bien innocent subitement. Les 80 % de Britanniques hédonistes accros à la consommation et élevés selon des principes vaguement chrétiens n’ont qu’à bien se tenir et sont certes très tolérants, mais les enseignantes en burqa et les femmes tenues en laisse dans les rues de Londres n’ont pas vraiment la cote. Le politiquement correct britannique a beau être le plus résistant du monde, il s’érode quand, crise oblige, communautarisme exacerbé et immigration massive finissent par faire le lit du BNP (british national party). Un quart des électeurs, en particulier des blancs pauvres qui vivent du benefit, disent avoir envisagé de le soutenir… Voilà qui nous rappellera quelques souvenirs pas si anciens. Les délits racistes augmentent, la paranoïa et le repli identitaire s’accentuent. Malgré le multiculturalisme, une majorité de musulmans se sentent victimes de xénophobie.
Mises de côté, les difficultés d’intégration économiques sont restées sans réponse. Pourtant, là aussi, les chiffres sont accablants. Trois fois plus de chômeurs chez les musulmans que chez les catholiques et les hindous. 58 % des Pakistanais sont pauvres contre 19% de blancs. Suivant une logique communautariste, les inégalités ont été réparties et non supprimées. Comme si seul comptait le fait que des riches puissent être aussi issus des minorités. La promotion incessante de la diversité diversifie sans doute la couleur de la peau des maîtres, mais ne remet pas en cause une seconde la domination qui transcende toutes les autres, celle des plus riches sur les plus pauvres. Voilà qui devrait chez nous faire réfléchir ce cher monsieur Besancenot qui se fait à l’insu de son plein gré le complice involontaire de ce capitalisme qu’il abhorre…
Comment s’étonner que sur ce terreau fertile de pauvreté mêlée à une exacerbation de l’identité religieuse, l’engrais jihadiste répandu à profusion par internet produise de si beaux fruits ?
La réponse des autorités travaillistes n’a pas tardé. L’asile politique accordé si généreusement aux idéologues islamistes radicaux a fait long feu, le “Londonistan” n’est plus. La rigueur semble enfin de mise. Et pourtant, le jeune nigérian Farouk Abdulmutallab qui voulait faire exploser le vol Amsterdam-Detroit le 25 décembre dernier était passé par Londres et ses cercles radicaux. De quoi donner encore quelques insomnies aux spécialistes du MI5 qui, étonnamment, ne jouent plus les James Bond vs Jules Maigret quand ils rencontrent leurs collègues français de feu la DST.
Dans vingt ans, la population britannique aura doublé les deux poids lourds démographiques européens que sont la France et l’Allemagne. Une bonne dizaine de millions de producteurs et de consommateurs supplémentaires, de quoi réjouir les économistes. En terme de cohésion sociale, on peut se permettre d’être moins optimiste. Voire franchement inquiet.
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L'auteur
Agnes Wickfield est correspondante permanente à Londres.
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l’oiseau bleu dit
auto-islamophobie :
http://www.lemonde.fr/societe/article/2010/03/13/c-est-quoi-l-islam-modere-dialogue-de-sourds-a-la-mosquee-de-drancy_1318643_3224.html
Minos dit
rackam dit :
12 mars 2010 à 20:51
Minos,
en rêvant d’être mis en garde à vue? (voir autre fil…)
La fouille au corps, accroupi devant les forces de l’ordre… le charme de l’uniforme…
Minos dit
En règle générale, les exégèses cinéphiliques me fatiguent terriblement.
Je suis très sensible à l’oeuvre d’Haneke car touchant au plus intime des rapports humains.
Minos dit
Lanturlu dit :
15 mars 2010 à 9:24
Minos,
J’ai vu le Ruban blanc et n’en ai pas conclu à une explication sur la montée du nazisme.
Ai-je jamais écrit cela???
Lanturlu dit
@ Souris donc
Souris, Merci pour la référence concernant les crises 1929 & 2009. Un hors sujet ici, dans la récession actuelle, le consensus international n’existant pas, les remèdes efficaces ne seront pas appliqués. Aussi pour une raison simple, c’est que le pouvoir ne se trouve pas où le public le croit.
Mais, on est là bien loin du sujet de ce fil.
Il faudrait revenir sur la notion d’autorité, le sectarisme, et les analyses de ce qui nous inquiète et souvent nous effraie.
Souris donc dit
@ Lanturlu
La conquête de “l’espace vital” comme conséquence de l’autarcie, et aussi du protectionnisme, est évoquée par Pierre Dockès
au chapitre “Leçon des ténèbres : la grande fermeture des années trente”
du Cahier du Cercle des Economistes, nov 09, 160 pages, aux Puf et intitulé
“1929-2009 : récession, rupture, dépression ?”
Chacun livre son explication de la crise actuelle et ses préconisations. En comparant à 1929. Intéressant. On est mal barré.
Lanturlu dit
Souris, merci pour cette synthèse. Une petite remarque cependant, l’autarcie ne peut pas aboutir à une politique de conquête (le Lebensraum). L’autarcie étant un enfermement, une indépendance à l’intérieur d’un périmètre frontalier et économique. Cette conquête était motivée par une dictature reposant sur la race (imaginaire, bien sûr) et l’avènement du “Reich de mille ans”.
Pour le reste, entièrement d’accord.
Alpin, Il est certain que ni le catholicisme, ni le protestantisme n’ont engendré cette folie.
Merci pour la référence à propos de la Vienne fin de siècle.
Alpin dit
@Souris dis donc,
Bonjour,
Merci pour votre effort de distance.
Je tenais,dans un dossier complexe dans lequel l’usage de la fiction comme de
l’analyse historique,chacune avec ses limites significatives,a sa légitimité à condition
de bien être conscient de leur champ d’application respectifs.
Les données catholiques et protestante(celle-ci non unifiée et très diverse ) ,ne sont en fait
pas pertinentes,du moins pour l’essentiel,c’est ce que je voulais souligner.
On peut plustôt dire qu’elles ont joué comme FORMES(pensez à Aristote et sa cause
formelle,distincte de la cause substancielle par ex),qui ont donné des formes spécifiques au phénomène du nationalisme totalitaire.
Et contrairement à ce qui vient d’être dis,chose bien connue,l’Autriche joua un rôle
fondamental dans l’histoire contemporaine,d’ou la liaison avec Hannecke.
Je ne saurais trop conseiller le superbe et maintenant classique:
“Vienne fin de siècle”
“politique et culture”
trad de:
“Fin-de-siècle Vienna” par le grand historien américain :Carl E . Schorske,éd:Le Seuil.
Et notament le chap:
“Un nouveau ton en politique:”un trio autrichien”. “
Souris donc dit
@ Lanturlu et Alpin
Il me semble que vous ne parlez pas de la même chose ?
Lanturlu restreint l’influence du protestantisme à l’empire prussien.
Alpin répond à quelqu’un qui disait que Le Ruban Blanc montrait que le protestantisme était le “terreau” du nazisme en apportant des éléments (que je trouve intéressants) différenciant le Luthérianisme du Calvinisme et permettant de conclure à un “terreau” plutôt catholique.
Personnellement, je pencherais comme vous sans doute, pour des facteurs économiques liés à la Grande Dépression et aux exigences des vainqueurs, le nazisme utilisant ensuite tous les éléments favorisants, comme la discipline, les vertus religieuses, la mythologie, le populisme, les intellectuels qui l’arrangeaient, la désignation de boucs émissaires, et mettant en place une autarcie ne pouvant aboutir qu’à l’invasion des voisins au nom de l’espace vital avec pour moteur économique une industrie de guerre et d’armement ?
Quand nous parlions cinéma ou livres, nous parlions d’une partie des éléments favorisants, en fait.
Lanturlu dit
Alpin, Si c’est à moi que vous vous adressez, vous vous trompez lorsque vous dites:. “Deuxième système d’approximations:
-Entre La Prusse,Luther et la Nazisme,la cause est bonne.
-Les 2 premiers causent le second.”
Je n’ai pas dit cela. Relisez mon texte. C’est vous qui parlez du nazisme et me faites un mauvais procès.
J’ai dit “J’ai vu le Ruban blanc et n’en ai pas conclu à une explication sur la montée du nazisme. ” et rien de plus.
Chacun tirera les conclusions qu’il souhaite. L’amalgame Hanneke, Autriche, etc. est facile et ne tient pas.
Quant à l’origine du Nazisme, c’est un autre thème largement mis en lumière dans de très nombreux documents. Trop long pour en parler ici.
Alpin dit
Puisqu’on on parle de fiction, d’Histoire,d’Allemagne et d’Autriche,pourquoi ne pas
relire (ou revoir le film qui en fut tiré-Schlondorf “fecit”-):
-”Les désarrois de l’élève Torless”,inspirés de l’adolescence de R Musil ,grand auteur
autrichien.
Alpin dit
Enfin dernière touche, Hannecke est autrichien et cela compte à l’évidence.
Alpin dit
Deuxième système d’approximations:
-Entre La Prusse,Luther et la Nazisme,la cause est bonne.
-Les 2 premiers causent le second.
L’ennui dans cette enchaînement spontané ,c’est que Hitler était autrichien et que curiosité
peu connue,rappelée par E Jäckel,il paya sa dîme à l’église catholique jusqu’à la fin.
Que la politisation de l’antisémitisme fut inventée en Autriche et que l’idéalisation de
l’ultra-autoritarisme commença là,que en matière de bouillon de culture de la haine
idéologique Vienne fut bien comme le dis génialement K Kraus:
“un laboratoire pour la destruction du monde”.
Le modèle de Hitler en politique,dont il se réclama à maintes reprises comme le disciple
fut Karl Lueger,violent antisémite qui devint maire de Vienne en 1895.
Antisémite si violent que F-Joseph,lui même marqué par des préjugés, se fit violence
pour contresigner sa nomination comme bourgmestre.
Ceci expliquant l’apparition de T Herzl,citoyen autrichien ayant eu à voir cette démagogie et ses menaces.
Lueger advenant après Schoenerer un précédent agitateur antisémite,politicien à succès de l’Autriche impériale.
Nul besoin de protestantisme pour cela,la haine de la démocratie appuyé sur des masses et non des minorités,couplé à l’antisémitisme apparue là bas,tout comme
la première terre de succès pour le nazisme en Allemagne fut la catholique Bavière.