Licra: de l’autodéfense juive au djihad judiciaire | Causeur

Licra: de l’autodéfense juive au djihad judiciaire

Le procès Bensoussan, une honte pour l’antiracisme

Auteur

Philippe Karsenty et Pierre Lurçat
Maire-adjoint de Neuilly ; avocat

Publié le 02 février 2017 / Société

Mots-clés : , , , ,

Le procès très médiatisé intenté par le CCIF à l’historien Georges Bensoussan, accusé de « racisme » pour avoir dénoncé un antisémitisme culturel dans des familles arabes en France, marque sans doute la fin d’une époque pour l’antiracisme en général, et pour la LICRA en particulier. En joignant sa voix à celle du sulfureux « Collectif contre l’islamophobie en France », la LICRA s’est associée à une campagne d’intimidation, mettant gravement en cause la liberté de penser, comme l’a déclaré le philosophe Alain Finkielkraut - témoin cité pour sa défense par Georges Bensoussan - qui a réagi en donnant sa démission du comité d’honneur de la LICRA. Comment l’association, fondée pour défendre les Juifs, en est venue à prêter main forte au « djihad judiciaire » dirigé contre un intellectuel juif, spécialiste de l’histoire de la Shoah?

Alain Jakubowicz, président de la LICRA, Lyon, janvier 2012. SIPA. 00629938_000033

La LICA est née autour d’un procès, qui a défrayé la chronique dans la France des années 1920: celui de  Samuel Schwarzbard, assassin de Simon Petlioura, le responsable des sanglants pogromes ukrainiens de 1919. Quand il apprend que Simon Petlioura vit à Paris, Schwarzbard, Juif originaire de Bessarabie et ancien militant anarchiste engagé dans la Légion étrangère, décide de venger les victimes des hommes de Petlioura. Le 25 mai 1926, il abat celui-ci près du boulevard Saint Michel. Au cours d’un procès retentissant, il est défendu par l’avocat Henry Torrès, qui obtiendra son acquittement. Parmi les nombreux journalistes qui suivent l’événement se trouve un jeune chroniqueur judiciaire, Bernard Lecache. Celui-ci décide de mobiliser l’opinion publique en faveur de Schwarzbard et fonde la « Ligue contre les pogroms », à laquelle adhèrent des personnalités influentes comme Victor Basch, Léon Blum, Albert Einstein ou Paul Langevin, dont plusieurs témoignent lors du procès.

Après l’acquittement de l’assassin de Petlioura, la « Ligue contre les pogroms » se transforme en Ligue internationale contre l’Antisémitisme (LICA). Au début des années 1930, la LICA revendique l’autodéfense contre l’antisémitisme et ses membres n’hésitent pas à faire le coup de poing contre les « camelots du Roy » et autres organisations d’extrême-droite, comme le rappelle l’historien Emmanuel Debono1, citant des documents de l’époque: « Lors des incidents qui nous mirent aux prises avec les camelots du Roy [militants de l’Action française], nous avons pu voir, durant trois heures d’horloge, une armée de policiers laisser hurler à ses côtés des centaines d’énergumènes qui mêlaient à leurs imprécations contre les juifs des cris de mort. (…) Nous devons faire notre police nous-mêmes ».

Le tournant des années 1990

Dans les années 1950 et 1960, la LICA demeure attachée à la défense des Juifs et de l’Etat d’Israël, prenant notamment parti à l’occasion des procès antisémites en URSS (affaire des Blouses blanches) et à Prague (procès Slansky) et contre le négationnisme (procès Rassinier), mais aussi contre l’apartheid en Afrique du Sud ou la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Le changement sémantique de 1979, qui voit la LICA devenir officiellement la LICRA, ne fait qu’entériner une réalité ancienne : la LICA était dès l’origine vouée au combat contre le racisme et contre l’antisémitisme. Mais c’est dans les années 1990 et 2000 que se produira le véritable tournant. Le fragile équilibre maintenu entre la lutte contre l’antisémitisme et le combat antiraciste devient de plus en plus difficile à tenir, au fur et à mesure qu’émerge en France une réalité nouvelle, dérangeante et peu conforme aux schémas simplistes de l’idéologie antiraciste des années Mitterrand.

Cette réalité est précisément celle que dénoncent les auteurs des Territoires perdus de la République, dans leur livre paru en 2002, dirigé par Georges Bensoussan, qui se fonde sur des enquêtes de terrain menées depuis le début des années 1990. Comment concilier antiracisme et défense des Juifs en France, quand les auteurs des agressions antijuives viennent souvent des « minorités visibles », et sont donc eux aussi considérés a priori comme des victimes par l’idéologie antiraciste ? Pour résoudre cette équation délicate, la LICRA se livre à un périlleux exercice d’équilibriste, tentant de rester fidèle à sa vocation première, tout en faisant cause commune avec les autres associations antiracistes, marquées politiquement à l’extrême-gauche, comme le MRAP ou la LDH.

Cela ne l’empêche pas de prendre parfois ses distances et de marquer son indépendance, notamment à l’occasion du procès intenté à Daniel Mermet pendant la deuxième Intifada, à la suite de propos antisémites d’auditeurs de son émission sur France Inter. Cette indépendance d’esprit s’est encore manifestée récemment, quelques semaines avant le procès de Georges Bensoussan. On a ainsi pu lire dans un dossier consacré aux « pseudo-antiracistes » du Droit de vivre, le journal de la LICRA, des propos sans équivoque de son président, Alain Jakubowicz, dénonçant les « faux-amis de l’antiracisme », comme les Indigènes de la République, qui instrumentalisent la concurrence des mémoires. Un autre article dénonçait… le CCIF, accusé de manipuler le concept d’islamophobie, qualifié d’imposture par le président de la Licra ! Comment comprendre alors le revirement effectué à l’occasion du procès Bensoussan ?

 

En réalité, ce n’est pas la première fois que la Licra s’associe au CCIF – qu’elle dénonce par ailleurs – dans des actions en justice. Cela s’est produit notamment lors des nombreux procès intentés à Riposte Laïque, mais aussi à Eric Zemmour. Comme à l’époque du Mrap de Mouloud Aounit, les divergences politiques entre la Licra et d’autres associations antiracistes ou anti-islamophobie s’effacent ainsi à l’entrée des prétoires. Selon certaines explications, l’actuel président de la Licra a voulu redorer le blason de l’association, après une période de déclin relatif, en l’associant à des combats très médiatiques, sans craindre de s’exposer aux critiques (comme lors du procès pour racisme anti-blancs de 2012). Mais cette fois-ci, la « vieille dame » de l’antiracisme français est allée trop loin. En prétendant interdire à Georges Bensoussan de faire son travail d’intellectuel, au nom d’une vision dévoyée de l’antiracisme, elle donne raison à l’historien, lorsqu’il dénonce « ces procès à répétition [qui] constituent un test de la résistance de la nation ». En sacrifiant ses principes fondateurs à des considérations politiques ou médiatiques à court terme, la Licra a perdu son âme.

  1. Dans son livre Aux origines de l’antiracisme. La LICA, 1927-1940 (CNRS Éditions, 2012)

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 4 Février 2017 à 12h59

      Danshu dit

      La Licra aurait dû rester la Lica, en rajoutant une lettre, elle a changé  l’esprit qui l’animait en s’éloignant de sa vocation. 

      • 4 Février 2017 à 20h08

        Daniel dit

        Rien que le fait de dissocier Antisémitisme et Racisme, c’est faire preuve de racisme: penser que les Juifs sont plus importants que les autres.

        • 4 Février 2017 à 20h17

          i-diogene dit

          Hé oui..!

          .. Un racisme originel qui peut expliquer les pogroms, partout et de tout temps..!^^

        • 4 Février 2017 à 20h23

          durru dit

          Y’a un souci de compréhension de la langue française. L’antisémitisme consiste à haïr les Juifs par rapport à leur origine ethnique, mais aussi (et surtout) par rapport à leur religion. Ce n’est pas seulement un racisme. C’est bien une spécificité qu’on peut voir avec Diogène, qui se met à aboyer comme le chien de Pavlov à chaque fois qu’on cause Israël, Bible, Juifs…

        • 5 Février 2017 à 10h30

          Guenièvre dit

          @ Daniel,

          Il n’y a aucune hiérarchie entre racisme et antisémitisme. Les juifs ne sont pas “plus importants” que les autres. Il s’agit seulement de voir que le racisme anti-juif est spécifique. Il ne s’agit pas seulement de mépris mais de peur diffuse devant un danger que l’on ne voit pas et d’accusation de complot. Vous n’avez aucun équivalent du “Protocole des sages de Sion” à l’encontre d’un autre peuple !

        • 5 Février 2017 à 10h41

          Guenièvre dit

          @ i-diogène,

          Ah !c’est le fameux : ” Ils ont bien cherché ce qui leur arrive ! ce sont eux qui sont racistes puisqu’ils veulent se distinguer !! ”

          Faudrait revoir votre histoire i-diogéne ! Le terme antisémite a été inventé à la fin du XIXe, on voit donc ce que vaut votre argument !! Vous ne vous êtes jamais demandé d’où vient cette passion qui vous anime dès que l’on parle des juifs ?

        • 5 Février 2017 à 12h27

          Guenièvre dit

          Et puis parler du “racisme originel” des juifs n’est-ce pas faire de l’essentialisme ?

    • 4 Février 2017 à 10h17

      Pol&Mic dit

      hum…. “l’air du temps” (non, pas le parfum !)…..!

    • 3 Février 2017 à 23h13

      Normanh dit

      L’ article exprime tout-a-fait mon sentiment sur cette odieuse atteinte a la Liberte d’ Expression…La LICRA se fait complice des islamogauchistes qui nous persecutent:
      Le terme d’” idiot utile” lui va comme un gant…

    • 3 Février 2017 à 19h31

      renéVar dit

      Ce n’est pas par hasard que Kafka était juif…

    • 3 Février 2017 à 14h18

      labola dit

      Pas de surprise.
      Cela fait maintenant quelques années que la Licra a perdu son âme.
      J’en fus son secrétaire génėral pendant onze années. Elle a depuis dėrivé et je m’en suis dėsolidarisė.
      Elle n’a plus aucun avenir.

    • 3 Février 2017 à 13h32

      steed59 dit

      le simple fait que l’attaque du Louvre ait été qualifiée par les autorités d’attaque terroriste sur le fait que l’assaillant avait hurlé allahou akbar est en soi une validation de la thèse de M. Bensoussan

      • 3 Février 2017 à 14h04

        Bibi dit

        ??? Terroriste implique antisémite?

    • 3 Février 2017 à 13h05

      Ambrosius dit

      Que cette association pro-islamiste meurt. Personne de sensé ne la pleurera.

    • 3 Février 2017 à 11h24

      Pol&Mic dit

      “on” n’arrête pas le progrès (islamiste)
      CQFD

    • 3 Février 2017 à 7h58

      QUIDAM II dit

      Des stratégies et des tactiques : recrutement d’idiots utiles, repentance coloniale et culpabilisation, propagande mensongère, victimisation, intimidation, djihad guerrier et terroriste, révision de l’Histoire, objection en « amalgame » et « stigmatisation », etc…
      Nouveauté dans l’arsenal : le djihad judiciaire.

      • 3 Février 2017 à 8h42

        Bibi dit

        Pas très nouveau, et la France/UE le pratique (le subventionne et l’encourage) ailleurs.