L’euro à la lanterne | Causeur

L’euro à la lanterne

Le clivage droite-gauche est redevenu celui de janvier 1793

Auteur

Guillaume Bigot
Essayiste.

Publié le 16 décembre 2015 / Politique

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droite gauche 1793

En considérant le résultat des régionales avec un peu de recul, on formulera une hypothèse : le Front national est devenu le premier parti de gauche en France. Une hypothèse qui semble décalée. Pourtant, si l’on veut bien considérer les faits, observer les cartes et replacer la nouveauté dans le temps long, on verra qu’une révolution – au sens astronomique du terme – dans la définition du clivage droite gauche s’est peut être déroulée sous nos yeux.

Les sans grade ont un parti

L’opposition droite-gauche correspond à l’éternelle querelle des partisans de l’ordre (les conservateurs) contre ceux du changement (les progressistes). Pour certains, le FN cristallise les velléités des électeurs qui espèrent conserver des acquis (notamment sociaux, service public, etc.) alors que PS et LR entendent promouvoir un grand mouvement vers la globalisation. En disant cela, on prête aux acteurs des intentions qui ne sont pas les leurs. Or, quitte à assigner aux formations en présence des positions différentes de celles qu’ils revendiquent, le terrain de la statistique semble plus ferme que celui de l’idéologie. Pour comprendre ce qui se passe sur l’échiquier politique hexagonal, relions le comportement électoral aux CSP des électeurs. 50% des ouvriers, 40% des employés, 37% des agriculteurs votent lepénistes. 30% des catégories intermédiaires, instits, profs, fonction publique d’État, territoriale ou hospitalière (hors des catégories A) dépose un bulletin FN dans l’urne.

Plus pauvre et plus endetté que l’électeur moyen, le citoyen de moins de 30 ans vote davantage pour le FN que pour n’importe quel autre parti. Disposant d’une meilleure épargne que la moyenne du corps électoral, le senior est celui qui résiste mieux aux sirènes de « la Marine ». Indéniablement, les petits et les sans grade ont un parti.

Le FN, c’est l’électorat PCF et gaulliste

Après la sociologie, la géographie achève de nous mettre la puce à l’oreille. Sans surprise, les zones qui ont rompu avec les partis de gouvernement sont situées dans cette France périphérique repérée par Christophe Guilluy. La cartographie du vote frontiste  recoupe également celle des deux « nons » successifs aux traités européens. Ces zones qui ont fait du FN leur champion (du moins au premier tour) correspondent aux anciens bastions du PCF et du PS et du RPR versions « vintage XXe siècle», c’est-à-dire populaires.

Observant le faible score du Front à Paris, on découvre la gentryfication à l’œuvre dans une grande métropole mondialisée. Les territoires qui s’opposent au populisme sont d’anciennes terres girondines ou monarchistes, ex zones d’insurrection fédéraliste pendant la Révolution.

Les six régions où les digues face à la vague Marine (colorée de rouge) ont sauté sont des territoires que l’histoire relie à la gauche jacobine ou à la droite bonapartiste.

Ces terres acquises à l’ex extrême droite sont le berceau d’une France dont Emmanuel Todd rappelle qu’elle est exogame. Cette France-là ne supporte pas le voile islamique car elle veut pouvoir prendre mari ou femme sans discrimination de religion. La politologue Nonna Meyer commet un total contresens lorsqu’elle définit le FN comme ethnocentriste. Le nouveau Front est certes intolérant mais il est surtout culturocentriste. Ses électeurs acceptent une nation multiraciale à condition qu’elle soit uni-culturelle. Cette France-là rejettera l’autre s’il conserve et revendique ses différences mais espère l’assimiler afin qu’il devienne le même. En revanche, la France endogame, inégalitaire et tolérante, celle des Chouans et du parti royaliste, celle des électeurs qui suivent les notables (cf. Tocqueville) vote très peu FN.

Le nouveau Front offre une déconcertante trace mnésique de l’union des sans-culottes et des bonapartistes, du PCF et du gaullisme. Le FN est  le nouvel avatar électoral d’une France qui place l’égalité et l’autorité (deux jumeaux) avant la liberté. Cette alliance classique de notre roman national débouche parfois sur l’incontournable et sur le meilleur, l’Empereur ou le Général et parfois sur le pire ou sur l’insignifiant, Doriot ou Boulanger.

L’Europe offre la clé

Après la sociologie et la cartographie, observons le marché des idées. Valls et Sarkozy, par exemple, ont téléchargé au moins 50% du programme frontiste. Dans le catalogue du FN, nos deux champions de la «  méthode forte » recyclent la rhétorique sécuritaire mais répondent aussi à cette insécurité culturelle révélée par Laurent Bouvet. Il reste 50% du programme lepéniste non téléchargeable par les partis de gouvernement. Ce reste est lié à l’économie. Or, ce sont ces 50% là qui fondent le nouveau clivage droite-gauche.

Enraciné sur des terres de gauche, captant un électorat « objectivement » à gauche, le néo Front promeut un programme économique de gauche, préconisant la rupture avec l’ordo–libéralisme (grosso modo, une bonne dette se monétise et la France souffre davantage d’un défaut de demande que d’un problème d’offre). Que le FN trompe ou non son monde est une autre affaire.

C’est sur ces solutions économiques radicales (en réalité très proches, sur ce point, de ce que propose le Front de gauche) que Marine Le Pen révèle sa nature, et non sur l’immigration ou l’insécurité. Ces dernières thématiques sont recyclées par la droite officielle (LR) ou par une droite officieuse qui n’a pas encore fait son « outing », ie, le PS.

L’énarchie en tête, les épargnants et les séniors, les catégories sociales aisées mais aussi les classes moyennes soutiennent un package qui repose sur la défense de l’euro, la poursuite du grand dessein européen, la nécessité d’une « réforme libérale » (poussée par Bruxelles) et l’idée que les intérêts militaires et diplomatiques français ne doivent pas  trop diverger de ceux des Etats-Unis. Pro OTAN, pro UE, pro euro, pro remboursement de la dette, pro classes dirigeantes, un grand parti conservateur en gestation est ainsi porté par la convergence du PS et des Républicains sur ces « fondamentaux ». Le destin de ces deux partis est désormais lié et débouche déjà sur des apparentements pour éviter à la table d’être renversée.

Plus qu’une régionale, une révolution !

La présidentielle débouchera sur un choc entre PS-LR et FN. 2017 sera lié à un débat existentiel sur l’identité du souverain dans la France de 2015.   Au nom d’une utopie sympathique, la construction européenne, mais aussi d’une globalisation pensée comme une nécessité, la classe dirigeante actuelle veut déplacer le pouvoir suprême, de Paris à Bruxelles. Près d’un électeur sur deux veut couper la tête de ce nouveau souverain. La souveraineté nationale appartient au peuple, dit encore notre Loi fondamentale du 4 octobre 1958. La jacquerie électorale vaut rappel à l’ordre. À gauche, ceux qui veulent décapiter l’Europe et, à droite, ceux qui veulent sauver sa tête.  Les régionales étaient plus qu’une émeute. Nous voilà revenus à notre point de départ. Cette révolution redessine le partage entre ce que nous comprenions jusqu’ici comme droite et gauche. Notre grande nation mérite mieux que les deux branches actuelles de cette alternative mais ceci est une autre histoire.

Guillaume Bigot, essayiste, dernier ouvrage, La Trahison des Chefs, Fayard, 2014. Retrouvez son blog ici.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 20 Décembre 2015 à 20h26

      Jacques des Ecrins dit

      Bien d’accord avec la conclusion de cette très fine et convaincante mise en perspective historique.

      Dans 18 mois,un boulevard est ouvert à une candidature qui voudrait “décapiter l’Europe”, hors du Front.

      Car, abstraction faite des 20% d’abstentionnistes structurels, c’est bien un réservoir de plus de 30% des électeurs, sans compter les transfuges, qui ne demande qu’à être entrainé dans une exigeante espérance de Salut Public, avec un programme de Salut Public, avec des hommes et des femmes capables de l’incarner.

      L’élection présidentielle a été conçue pour cela : contourner les partis.

      L’économiste Jacques Sapir aurait les épaules pour être le maître d’œuvre de cette équipée.

      Avec d’autres, sans doute. Rien n’est joué jamais, que pour les morts-vivants. L’essentiel est de provoquer “le surgissement de l’invisible”.

    • 20 Décembre 2015 à 1h48

      clignemuse dit

      beau poème de Rostand !… peut-être qu’un jour on le détruira comme d’autres choses devant la lacheté et le manque de courage de nos politiciens et des français complices ! … il est interessant de faire la comparaison entre la France de 1789 et celle d’aujourd’hui. Le peuple n’a jamais voulu faire la révolution, ce sont les bourgeois, les fonctionnaires et tous ceux qui avaient des privilèges qui ont déclenché cette révolution car ils ne voulaient pas perdre ce qu’ils avaient !… la France depuis toujours est dirigée par des fonctionnaires (près de 7 millions y cpris les assimilés) et tous ces gens ne veulent pas perdre leurs privilèges même si d’autres crèvent à côté … c’est mieux de crever tous ensemble, ou de s’en sortir tous ensemble, mais pour cela il faut avoir du courage et réfléchir un peu. On est pas dans ce schéma la malheureusement, alors sombrons tous en coeur en chantant, comme le coq les deux pattes dans la merde !

      • 22 Décembre 2015 à 8h18

        radagast dit

        Ce fut en effet une tragédie.
        La révolution dite française n’a jamais eu pour but de détruire les privilèges mais d’en faire une distribution différente.
        Les magistrats des parlements , la haute noblesse et le haut clergé , le milieu des affaires , sans parler sans doute de quelques agents du parti de l’étranger en sont les grands coupables.
        Sans parler de la faiblesse du pouvoir royal dues à trop de scrupules et sans doute à une inclination pour des idées nouvelles pour lesquelles la France n’était pas encore prête.
        De cette tragédie et de ses massacres nous continuons à payer le prix.
        Expiation ?

      • 23 Décembre 2015 à 1h32

        StéphaneO dit

        C’est ennuyeux, ce que vous dites : je ne suis pas loin de partager votre avis. Malheureusement. 

        Si je vous comprends, nous n’avons jamais avancé. Effectivement, il semblerait (il faudrait demander à la Cour des Comptes que personne ne consulte jamais) qu’un cinquième de la population active soit rattachée à la fonction publique. Qui émarge à quelque 360 milliards pour 2014.

        Nous n’avons jamais avancé, car finalement : selon les “experts”, nous avons à peu près 10 millions d’individus en France (ça fait beaucoup, par rapport à la population totale) qui sont soit démunis, soit déshérités, soit… tout simplement laissés à la traîne. Bref, aucune perspective.

        Pendant que des roitelets, non contents de tondre le citoyen comme un oeuf, se permettent de jeter par la fenêtre (le match de foot de Valls n’est qu’un misérable exemple) de l’argent qui ne leur appartient pas. Ils s’en moquent. Et eux toucheront leur retraite.

        Alors quand des millions de gens crèvent la dalle, n’ont pas de quoi nourrir leur famille et voient les roitelets papillonner et vibrionner (cette fois-ci sous les “ors de la République”) … eh bien, ils n’ont plus rien à perdre. C’est peut-être ce que vous dites : “on crève tous ensemble ou on s’en sort tous ensemble”. Pas porteuse d’avenir, l’équation.

        Les éléments semblent réunis. Nous savons que nous sommes sur une pétaudière.

        Sauf que personne ne sait quand ni comment, ni sous quelle forme ça pétera. Mais c’est sûr, ça va faire mal et les pendaisons aux lanternes sont inévitables, faute d’un revirement.

        Je suis d’accord avec vous, chacun ne voit que le bout de son nez et ne veut pas qu’on touche à son “acquis”. Le souci, c’est qu’il n’y a pas une communauté sans héritage. Si nous n’envisageons pas autre chose que l’immédiat déliquescent, nous ne transmettrons rien d’autre que des ennuis aux générations montantes.

        La France, à terme, a-t-elle pour vocation d’héberger des gérontes, des chômeurs et des fonctionnaires ?  

        Je ne sais plus quel intervenant sur ce forum a, très justement, indiqué qu’il faudrait plusieurs générations pour inverser la tendance (au moins trois). Car ce qui nous mine n’est pas tellement la politique menée (ils ont démontré, toutes couleurs confondues, qu’ils sont ineptes et incompétents. Sinon, nous n’en serions pas là).

        C’est bien un problème de mentalités. Et pour changer une mentalité … c’est très difficile. Le courage que vous évoquez, il en faut. En gros, j’imagine qu’il faudrait, sans faire le pélican, nous serrer la ceinture pour éviter à nos cadets d’hériter nos erreurs, nos dettes et nos déficits. 

        En parallèle, il n’y a pas que nos enfants. Il y a également nos aînés. Or, là où un aîné prenait jadis sa retraite à 65 ans et avait une espérance de vie post-retraite moyenne de quelques années, dorénavant, ils prennent leur retraite plus tôt et vivent 30 annuités de plus. Qui donc va payer pour nos aînés, et qui pour nos cadets ? 

        Arithmétiquement, je suis, hélas, pessimiste… 

    • 17 Décembre 2015 à 18h46

      la pie qui déchante dit

      ET NOUS ???

      :Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades…

      rostand.png

      “Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades;
      Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades,
      Sans espoir de duchés ni de dotations ;
      Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions ;
      Trop simples et trop gueux pour que l’espoir nous berne
      De ce fameux bâton qu’on a dans sa giberne ;
      Nous qui par tous les temps n’avons cessé d’aller,
      Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler,
      Ne nous soutenant plus qu’à force de trompette,
      De fièvre, et de chansons qu’en marchant on répète ;
      Nous sur lesquels pendant dix-sept ans, songez-y,
      Sac, sabre, tourne-vis, pierres à feu, fusil,
      - Ne parlons pas du poids toujours absent des vivres ! –
      Ont fait le doux total de cinquante-huit livres ;
      Nous qui coiffés d’oursons sous les ciels tropicaux,
      Sous les neiges n’avions même plus de shakos ;
      Qui d’Espagne en Autriche exécutions des trottes ;
      Nous qui pour arracher ainsi que des carottes
      Nos jambes à la boue énorme des chemins,
      Devions les empoigner quelque fois à deux mains;
      Nous qui pour notre toux n’ayant pas de jujube,
      Prenions des bains de pied d’un jour dans le Danube ;
      Nous qui n’avions le temps quand un bel officier
      Arrivait, au galop de chasse, nous crier :
      “L’ennemi nous attaque, il faut qu’on le repousse !”
      Que de manger un blanc de corbeau sur le pouce,
      Ou vivement, avec un peu de neige, encor,
      De nous faire un sorbet au sang de cheval mort;
      Nous qui, la nuit, n’avions pas peur des balles,
      Mais de nous réveiller, le matin, cannibales ;
      Nous qui marchant et nous battant à jeun
      Ne cessions de marcher que pour nous battre,
      - et de nous battre un contre quatre,
      Que pour marcher, – et de marcher que pour nous battre,
      Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais…
      Nous, nous ne l’étions pas, peut-être, fatigués ?”

      Edmond Rostand, L’Aiglon

      • 17 Décembre 2015 à 19h49

        la pie qui déchante dit

        j’ai laissé NOIRS et GAIS

        parce qu’on ne corrige pas Monsieur Edmond Rostand …

        Mais j’espère que je n’aurai pas d’ennui avec une association anti raciste et que je ne serai pas traité d’homophobie ….

        • 17 Décembre 2015 à 19h52

          Guenièvre dit

          Hé va donc espèce d’homophobie !!

        • 17 Décembre 2015 à 20h24

          la pie qui déchante dit

          ..; C’était pour voir si vous suiviez …

          Au moins une , merci !!!

    • 17 Décembre 2015 à 13h47

      Ouche dit

      A Guillaume Bigot
      Merci pour votre analyse FN Droite-Gauche 1793 qui est originale, argumentée même s’il faudrait vérifier les analogies historiques que vous proposez. Mais on vous fait confiance ! En tout cas elle a le mérite de faire réfléchir, étudier l’histoire et la géographie des votes sans compter les idées. Merci!
      Eric Britsch lecteur régulier de la lettre de Causeur. 

      • 17 Décembre 2015 à 18h52

        la pie qui déchante dit

        A vos souhaits …

    • 17 Décembre 2015 à 10h12

      kersablen dit

      Hors du Nationale Socialisme point de salut .