Photo par Rod - Le HibOO

Il y a dorénavant parmi nous, je veux dire à Paris, un apprenti-comique, juvénile et helvétique, qui a choisi pour réussir dans la capitale un genre parfaitement galvaudé. Celui du type blasé et désinvolte, très au dessus de tout ça, c’est-à-dire de vous et moi, et du reste. Costume noir, jamais un sourire, mains dans les poches. On en a connu des dizaines comme ça dans les soirées adolescentes. Ils jouaient qui au ténébreux, qui au cynique, et finissaient par partir avec la fille qu’on reluquait sans cesse, autant qu’on dévisageait le bellâtre lui-même, un œil jaloux sur elle, et l’autre, tout aussi jaloux, sur lui. Depuis on porte des lunettes. Grâce à elles, et au temps qui passe, le charme s’est brisé et c’est surtout le ridicule des gonzes en question qui nous frappe lorsqu’on tombe sur leur avatar contemporain en la personne de Gaspard Proust.
 
« Beauf à gourmette » et « pute à frange » : l’humour classe

On en serait presque à le mépriser, cet avatar, et à passer à autre chose, mais un reste de charité chrétienne nous suggère plutôt de nous laisser porter par ce ressentiment résiduel qui nous vient de nos lointaines humiliations de jeunesse. On moque alors intérieurement l’air sempiternellement absent et méchant du gugusse, sa mine perpétuellement dégagée, qui trahit sans coup férir le besogneux travaillant inlassablement son image dans le miroir. À sa mine hargneuse et dégagée, on dirait un vilain volatile promenant au-dessus d’un long cou de gallinacé un air perpétuellement courroucé, sans qu’on sache trop pourquoi. N’était le pseudonyme que le gazier s’est choisi, on pencherait pour l’hypothèse d’une constipation chronique. Quoique non. Car Gaspard Proust se la pète. C’est un hargneux dégagé et mélancolique, mais qui a tout pour être heureux. Il est tombé il y a peu d’un nid parental bien moelleux sur le confortable matelas que la société du spectacle parisien a bien voulu disposer à son intention. Gaspard Proust est en effet un fils à papa suisse qui a fait HEC mais à Lausanne, pour, nous dit-il dans l’impayable jargon de business school qui, au-delà de toute forme « d’humour » ou même « d’ironie », semble lui être naturel, « accéder plus vite à des postes bien rémunérés ». Comme on le constate, cet immigré apprenti-comique a su adopter la version la moins décente du cynisme convenu qui est aujourd’hui au goût du jour parmi les plus en vue de nos humoristes locaux. C’est ainsi qu’il a assez récemment traité notre président de « beauf à gourmettes » et son épouse de (qu’on me pardonne), « pute à frange ». En fait, il le fait à chaque fois qu’il a l’occasion de jouer son spectacle. « On est assez content que vous ayez élu Nicolas, dit-il exactement en s’adressant à son public français, parce que pour une fois vous avez un président qui ressemble à l’idée qu’on se fait du Français : un beauf à gourmette au bras d’une pute à frange. »
 
Il insulte notre président, on l’applaudit

Traiter une femme de pute à frange, voilà qui peut paraître étonnant pour un homme qui prétend cultiver une élégance surannée, grâce à sa « silhouette fine et bon chic » (selon Libération), mais c’est comme ça. Aujourd’hui quand on est un immigré en France, pour s’attirer les faveurs de ceux qui savent ce qu’il faut penser, il est de bon ton d’insulter les femmes, en particulier lorsqu’il s’agit de la femme du président du pays qui vous accueille. Il parait aussi indispensable d’insulter dans le même mouvement le chef de l’Etat auquel appartient l’immense majorité de ceux qui s’esclaffent devant vous. Je ne sais pas vous, mais moi je me sentirais un peu con à ricaner comme un bossu alors qu’un étranger est en train d’insulter devant moi mon président. Il en le droit, bien sûr, et personne, en tout cas pas moi, ne songe à lui contester ce droit, mais quand même. Les vivats et les hourras que ces insultes lui valent me mettent légèrement, et même, quand j’y pense un peu, carrément, mal à l’aise. On aurait tort cependant d’en vouloir pour autant à Gaspard Proust lui-même. Son snobisme naturel et sa volonté « d’accéder plus vite à des postes bien rémunérés » l’ont naturellement conduit à adopter le ton qui lui permettra d’intégrer triomphalement les cercles médiatiques de notre pays, à coup de ricanement systématique et de mépris des politiques du coin. N’en doutons pas, ce jeune homme de bonne famille a tout pour lui, et nous n’avons pas fini d’en entendre parler. Autant dire que pour un franchouillard comme moi, revenu depuis longtemps des poses des poseurs, et quoiqu’il en soit d’anciennes rancœurs ou de ce que je pense de la politique de Nicolas Sarkozy, c’est ce type-là qui est un beauf parfait : un beauf à col roulé et « tignasse en bataille » (toujours Libération). Le summum du grotesque branchouilleux.
 
Bon, je vous vois venir, avec vos gros sabots agricoles. Tout ça pour ça ? C’est celui qui le dit qui l’est ? C’est pour ça que tu nous as infligé la compagnie de ce Proust jusqu’ici Piffard ? Minute, amis causeurs. Je n’en ai pas tout à fait fini. De fait, je n’ai même pas commencé mon plaidoyer annoncé pour le beauf. Car qui est le beauf ? Le beauf c’est le beau-frère bien sûr. Le prochain dans ce qu’il a de moins choisi, de plus imposé par la société, une autre belle-mère. Un alter-ego qui nous tombe du ciel, pas du tout un ami sur Facebook qu’on peut souverainement accepter ou refuser. Le beauf, c’est celui auquel on se sent en droit de refuser une fraternité républicaine ou catholique pourtant constitutive de sa personne même, s’il est comme son véritable nom l’indique, notre beau-frère. Le beauf, c’est notre voisin, dans ce qu’il a à la fois de plus étranger et de plus proche de nous. Celui qui nous rappelle à notre réalité la plus prosaïque, et que nous rejetons en conséquence dans les ténèbres de l’appartenance et de l’enracinement. Celui qui porte pour nous la malédiction de l’héritage. Celui dont on se distingue. Celui à qui manque la distinction. Celui dont l’épaisseur fangeuse tranche avec le cosmopolitisme aérien dont nous nous réclamons. Celui dont la lourde gourmette de baptême tinte vulgairement. Celui qui ne s’est dégagé de rien mais qui appartient à coup sûr à notre histoire la plus intime, celle que nous rejetons honteusement dans les ténèbres extérieures de nos humiliations les plus secrètes. Le beauf, c’est ce que nous retranchons de nous-mêmes lorsque nous optons pour les lointains abstraits de la mondialisation mondialo-mondiale. Le beauf, lorsque nous l’avons enfin reconnu en nous, devient celui qui veut rompre avec le beauf qui est en lui. Le beauf, c’est le fils du mensonge romantique, l’homme moderne par excellence, chacun d’entre nous. Bref, le beauf, c’est ce qui nous manque quand nous présentons au monde une image avantageuse de nous-mêmes.
 
Autant dire que mon beauf à moi, il pourrait bien s’appeler Gaspard Proust, qu’il me faudrait l’aimer quand même. Moi je vous le dis amis athées, c’est vraiment pas drôle tous les jours d’essayer d’être un bon chrétien.

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Florentin Piffard
est modernologue.
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