Gainsbourg, la vie comic-strip
Sfar filme avec bonheur l’épopée Gainsbarre
Publié le 26 janvier 2010 à 14:16 dans Culture

Toutes les “vies” ne font pas de belles histoires. Celle de Serge Gainsbourg, né Lucien Ginzburg quelque part à la fin des années 1920, offre tous les ingrédients d’une superbe aventure intime et lyrique : des drames personnels qui ne seront jamais complètement digérés (le port de l’étoile jaune sous l’Occupation, une carrière de peintre ratée), des femmes “étoiles filantes” qui passèrent fugitivement dans son paysage et le quittèrent systématiquement, des chansons culte ancrées dans la poésie française pour dix siècles entre Villon et Vian, des fulgurances médiatiques exubérantes et drolatiques (depuis ce Pascal cramé en direct à “7/7″ pour se plaindre du fisc, jusqu’à ce délicat et mutin “I want to fuck you” lâché sur un plateau de télé à une chanteuse américaine dont l’histoire a oublié le nom), un sens raffiné de l’autodestruction entre éthylo-suicide et smoking-rage-kamikaze, etc. Tout cela est archi-connu, et la biographie de référence écrite par Gilles Verlant documente en détail ce destin génial et météorique 1.
Mais Gainsbourg fait partie du patrimoine national – il est un monument comme la Tour Eiffel, le Zouave du Pont de l’Alma ou le Mont Saint-Michel, c’est-à-dire qu’il appartient à tous et à chacun. Il est tout aussi permis d’aller faire un graffiti sur le mur d’enceinte de son hôtel particulier de la rue de Verneuil que d’annexer son truculent “personnage” à son propre imaginaire. C’est ce qu’a décidé de faire le très talentueux dessinateur de bande-dessinée Joann Sfar, à travers un drame onirique qualifié avec justesse de “conte”, Gainsbourg, vie héroïque. Ce long-métrage biographique (les zaméricains disent biopic, c’est plus chic !) prend le parti de la fantaisie et de l’esthétisme afin de nous faire toucher du doigt l’univers de l’homme à tête de chou. Joann Sfar ne filme pas, il dessine littéralement Gainsbourg avec sa caméra, et nous offre un film certes outrageusement “storyboardé” (on sent que rien n’a été improvisé), mais rendant grâce à la fragilité hyper-sensible de ce peintre raté qui a été contraint de faire entrer ses propres images dans ses chansons.
Au commencement était l’étoile jaune
Sfar commence sa fable tragique en nous rappelant que Serge Gainsbourg était juif et que – petit garçon sous l’Occupation – il a dû porter l’étoile jaune dans les rues de Paris. Sfar dépeint un gosse espiègle qui se passionnait pour la peinture, alors que son père – en bon Russe – le contraignait à apprendre à jouer du Chopin. Une valeur sûre en temps de crise. Sfar sait nous montrer avec beaucoup d’humour le jeune Lucien – interprété par un garçonnet bluffant, Kacey Mottet – tomber amoureux et déployer ses embryonnaires talents de tombeur – à dix ans – pour séduire sa toute “première” femme de rêve, un modèle qui pose nue à son cour de dessin. Lucien, bien que traqué par les Allemands, comme l’ensemble des siens, sait déjà qu’au-delà de sa rencontre avec l’art (sans savoir véritablement à quelle “Muse” se vouer…), le destin de sa vie sera de souffrir par les femmes.
Le reflet dans le miroir et le “Dybbouk” envahissant
Gainsbourg n’aime pas sa gueule. Mais alors là pas du tout. Et ce reflet dans le miroir – nez de concours façon expo “Le juif et la France” plus oreilles ultra décollées – l’envahit totalement. Il se trouve laid, et donc incapable de séduire. Sfar pose d’entrée de jeu cette problématique apparemment futile, qui éclaire en vérité beaucoup de la biographie de l’artiste. Rien de superficiel dans cette détestation de sa supposée “sale gueule”, mais une profonde angoisse de ne pas “rimer” avec ses semblables. Très tôt, Sfar greffe donc à Gainsbourg un double, un mauvais génie, une sorte de “Dybbouk”, cet esprit jumeau qui habite – selon la mythologie juive – le corps d’un individu. Un “Dybbouk” cauchemardesque, prenant la forme d’une sinistre marionnette aux traits gainsbouriens exacerbés. Les oreilles. Le nez. Les poches sous les yeux. Triangle équilatéral. L’image d’un Gainsbourg “tel qu’il se voyait” aux pires heures de sa détestation de lui-même. Un mauvais démon le ramenant toujours à ses pulsions de mort… autodestruction et haine des autres (passant tour à tour par le cynisme ou le mépris de son art).
D’art en art, de bar en bar, de femme en femme
Comme on ne peut pas passer sa vie entière à se lamenter sur sa sale gueule, il convient aussi d’écrire des chansons. Sfar décrit avec beaucoup de délicatesse ce “passage” douloureux – chez Serge – des arts graphiques à la chanson. Prenant conscience qu’il a manifestement plus de talent pour écrire des ritournelles que pour badigeonner des toiles, Lucien Ginzburg se mue en Gainsbourg, et hante les cabarets parisiens avec ses premières chansons, Le poinçonneur des Lilas ou encore La jambe de bois. Sa première femme, qui avait cru épouser un artiste-peintre juif russe fidèle et sobre, le quitte. Plusieurs stars du music-hall des années 1950 s’intéressent à son univers… il est chanté par les Frères Jacques, il échange avec Vian, et un beau jour la sublime Juliette Gréco le convoque. Sfar fait de cette rencontre au sommet un moment-clé. Serge, se raccrochant déjà au whisky comme à une bouée de sauvetage, est plus timide qu’un jeune communiant. Avant de chanter La Javanaise à Gréco, il brise un verre en cristal et lui marche sur les pieds. Un moment magique que la comédienne Anna Mouglalis magnifie de son charme crépusculaire… Les femmes de la vie du chanteur sont diversement convaincantes dans ce film, et si la Bardot de Lætitia Casta peut faire sourire, la Jane Birkin interprétée par Lucy Gordon crève l’écran de mimétisme et d’émotion. Notamment dans une déchirante scène au cours de laquelle Gainsbourg fait travailler Jane sur Le canari sur le balcon, chanson tragique évoquant le suicide. Peu après la fin du tournage Lucy Gordon mettra fin à ses jours.
Vie héroïque de l’anti-héros
Le film de Joann Sfar a l’élégance d’éviter l’écueil moraliste ; le parcours de Lucien Ginzburg n’est pas le support d’un discours faisant l’apologie romantique de son auto-destruction (il faut souffrir pour créer, etc.) ou d’une litanie morale condamnant sa vie dissolue, sa passion immodérée des femmes et son goût de la provoc. Le long-métrage de Sfar montre surtout que Serge a construit sa vie comme l’une de ses chansons, en y mettant le même sens du tragique, le même humour et le même sens plastique des détails. L’anti-héros, avec sa gueule de méchant de péplum (dans le genre Judas ou centurion sadique), devient le premier rôle d’une vie aussi héroïque et mouvementée que celle de n’importe quel grand poète du XIXe siècle. Une vie qui fait œuvre, et se termine en apogée par la naissance du fils de Gainsbourg, Lucien… Sfar nous épargnant le récit nécessairement banal de la mort du chanteur.
Gainsbourg “comic-strip”
S’il y a une chose que Lucien Ginzburg détestait c’est bien la chanson… L’auteur de La Javanaise a toujours insisté – avec théâtralité – sur le fait que la chanson était un “art mineur” et il a traîné un complexe persistant de n’être qu’un artiste de music-hall. On devine ce qui a pu intéresser Sfar dans cette dimension du personnage, plus névrotique que jamais… la bande-dessinée – où excelle Sfar – étant aussi considérée – à tort – par certains idiots comme un art marginal, secondaire et populaire qui ne serait pas vraiment la rencontre naturelle des arts plastiques et de la littérature… Le Gainsbourg “comic-strip” de Joann Sfar nous dit ainsi que les arts populaires ne relèvent pas toujours de la “sous-culture”, et façonnent puissamment nos imaginaires. Comme les “contes” qui aident les enfants à grandir.
- Gilles Verlant, Gainsbourg, Albin Michel, 1992. ↩
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L'auteur
François-Xavier Ajavon est chroniqueur et professionnel de la presse.
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ramon mercader dit
@ averell
pour l’érotisme nina a raison
faut consommer local
on esayera “blanche épiphanie” de pichard
suggestif et bien rendu
Averell dit
@ Eden
Chère Nina, je ne connaissais pas Sam Bot. C’est mutin et coquin. Je me suis promis d’en lire les albums. Et je comprends mieux certaines choses… Je ne sais que répondre à ta question : la vie sexuelle de Botticelli… Est-il resté vierge comme tu me l’as laissé entendre ? Je ne sais. A ce propos as-tu suivi l’enquête en cours, une enquête qui s’attache à la vie d’un peintre que tu admires : Caravaggio ? Une équipe de scientifiques s’emploie à élucider les circonstances d’une mort qui a fait couler beaucoup d’encre ; et le mystère reste entier au point que huit hypothèses bien distinctes se disputent la vedette. Par exemple, le peintre est-il mort de malaria ou bien a-t-il été assassiné par des sicaires aux ordres du cardinal Borghèse ? Et connais-tu la thèse de l’un des plus grands connaisseurs de Caravaggio, Maurizio Marini ? Pour l’heure on s’efforce de localiser les restes du peintre qui pourraient se trouver dans le cimetière de Porto Ercole, où les chercheurs font du tri, aidés par les techniques les plus avancées, avant de passer aux preuves ADN. Le comité scientifique responsable de cette recherche, aidé par des universités du Nord de l’Italie, recherche des descendants masculins du frère du peintre. A suivre. Je te souhaite une bonne journée, chère Nina.
lady dit
Je sors du film. Il ne fait pas recette apparemment, trois pelés et deux tondus à la séance de 19H et peu de gens pour la séance suivante…J’ai vu et senti que Sfar avait parfaitement cerné le personnage, finement, tendrement, et même amoureusement.
les acteurs sont magnifiques, le Gainsbourg- Elmosnino touchant, poignant, et très près de “l’image” de l’original…Mais!
Je crois que Sfar aurait été mieux inspiré en réalisant un film-conte-d’animation. Son dessin nous aurait plongé beaucoup plus poétiquement et plus intensément dans l’univers tragique et artistique de Gainsbourg.
Eden dit
Cher Averell,
En matière de BD érotique, on consomme FRANCAIS ! Non seulement, ça donne chaud mais en bonus on a l’humour.
Ramène tes fesses à Paname que je puisse te faire entrer dans le monde d’Isabella, Sambot et contes sataniques !
Euh…t’as trouvé si Boticelli a baisé ou non ? Je te parie qu’après son épisode Savonarole, que dalle…
Averell dit
J’ai oublié de préciser que la “Jeune orpheline au cimetière” est d’Eugène Delacroix.
Averell dit
Et j’aime d’autant plus Giovanna Casotto qu’il y a bien peu de femmes dans ce domaine. De nombreux sites lui sont dédiés sur Internet. C’est non seulement une artiste très douée mais une fort belle femme qui s’utilise comme son propre modèle.
Je dois te confesser que j’ai une tendresse particulière pour Little Nemo (in Slumberland) de Winsor NcCay, au point qu’il me prend d’un coup l’envie de remplacer mon pseudonyme “Averell” par celui “Little Nemo”. Et j’ai lu et relu avec délice “Le chat du Rabbin” de Joann Sfar, dont j’aime toutefois assez peu le dessin. Art Spiegelman (voir “Maus”) est lui un maître du dessin, comme Tardi. Et connais-tu cet autre maître du noir et blanc, Pascal Croci, son album intitulé “Auschwitz” ?
Et puisque le sujet de ce fil est Serge Gainsbourg je ne puis résister à l’envie de te passer : “Viens petite fille dans mon comic stip / Viens faire des bulles, viens faire des WIP ! / Des CLIP ! CRAP ! des BANG ! des VLOP ! et des ZIP ! / SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !”
Averell dit
@Eden
Chère Nina, chaque fois que nous parlons tu m’apprends quantités de choses, certaines pas très catholiques il est vrai… Tu auras remarqué que l’expression est à la mode sur “Causeur”. Et la BD n’est en rien un art mineur. J’en ai beaucoup lue, à l’insu de ma chère mère qui trouvait le genre vulgaire et me forçait à lire de la “grande” littérature, à m’intéresser aux genres “nobles”. Je lisais les BD de mon cousin ; et j’ai eu moi aussi bien des héros, parmi lesquels Alix (de Jacques Martin) et Buck Danny (de Jean-Michel Charlier et Victor Hubinon). Je me voyais tantôt en dernier spartiate, tantôt en pilote de l’aéronavale.
Un bouquiniste de Cordoue m’a fait découvrir d’autres BD, l’érotique en particulier dont il avait assuré la promotion après la mort de Franco. Je lui ai acheté un bon nombre d’albums dont ceux de Leone Frollo, Erich von Götha (de son vrai nom Robin Ray, un Anglais) et Giovanna Casotto, auteur d’albums très coquins, une superbe dessinatrice dont le raffinement du trait m’évoque Vargas.
georges.nizan dit
Tout est dit merci pour ce beau texte et pour gainsbourg et pour sfar et pour le chat de juliette qui est celui du rabbin je présume…
Eden dit
Hello Averell ! Quetal ? (ortho douteuse vu que l’espingouin que je m’rappelle est plutôt celui des mexicains).
Tu es un grand connaisseur de l’histoire de l’art. Moi ce serait plutôt les BD qui me branchaient. Je dirais même plus qui m’ont éduquées. Ce n’est pas un art mineur ô grand puriste Daltonien…(mouarf !).
En banlieue sensible, on se fabrique une lutte, un sens de la vie à travers les super-héros. Les dessins bien sûr, mais c’était plus pour les garçons… Nous les gonzesses, on attendait le petit truc en plus romantique. Heureusement que spiderman avait des histoires d’amour sinon on se serait fait chier.
Je me souviens du “jour où la banlieue s’arrêta”. La nana de l’Araignée était morte ! Ca ne se faisait jamais dans la BD de super-héros.
Si l’histoire de l’art est incontournable pour comprendre les sociétés, la BD est toute aussi importante. Les bons, les méchants, les super vilains. On choppe une force inouie et on apprend à lire…y’avait parfois des bulles longues à lire, ça force l’intellect que veux-tu…hi hi hi.
Dans le chat du rabbin, on est en plein pilpoul, c’est du délire et j’adore ça…Un chat qui veut devenir juif et faire sa bar-mitzva. Un chat bavard mettant le rabbin dans l’embarras avec des questions talmudiques, délicieux.
Le coup de crayon de Sfar est pas net…un peu hésitant mais l’ensemble est vivant.
C’est un must l’espingouin…tout comme les Marvel et les contes féérotiques..quand les pages n’arrivent pas trop collées pour les lire!
FélixRenédeSessandre dit
@ L’Ours
Merci du compliment.