Sagan, c’est beaucoup plus que Sagan | Causeur

Sagan, c’est beaucoup plus que Sagan

Série d’été “Mes vacances chez les bouquinistes” (1)

Auteur

Jérôme Leroy

Jérôme Leroy
Ecrivain et rédacteur en chef culture de Causeur.

Publié le 02 juillet 2016 / Culture

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Françoise Sagan en 1974 (Photo : SIPA.00382499_000002)

Comme tous les auteurs ayant joui d’une grande faveur de leur vivant qui devait autant au public qu’à la critique moutonnière, Françoise Sagan est à la fois menacée par un danger posthume et par un malentendu.

Le danger posthume s’appelle l’oubli en trompe-l’œil mais l’oubli tout de même. On connaît votre nom, on ne vous lit plus. Vous n’avez même pas la possibilité de vous réfugier dans les manuels ou les travaux universitaires car on ne vous prend pas au sérieux. Sagan ? Vous n’y pensez pas ? Trop légère ! Panoplie littéraire ! Phénomène de foire ! Aucune profondeur ! Aucune remise en question du roman ! Parlez-nous plutôt de Duras ! Alors ça, oui ! Souffrance ! Parole oraculaire ! Faites-moi plutôt votre thèse sur Duras! L’alcoolisme chez Duras, tenez ! Sagan buvait aussi ? Mais ce n’est pas la même chose. Sagan buvait pour faire la fête, d’ailleurs elle boit du champagne et du whisky ! Légèreté insoutenable ! Tandis que Duras, c’est le gros rouge qui tache. L’alcoolisme coupable, honteux. Très bavard, en même temps, ce qui est toujours utile pour une étude universitaire… Alors oubliez Sagan ! Duras vous-dis-je !

Le malentendu sur Sagan découle de là. On n’imagine pas que Sagan soit autre chose que cette créature surdouée aux pieds nus surgie des fifties, le « charmant petit monstre » décelé par Mauriac. Et ensuite qu’elle vieillisse avec son public composé majoritairement de cette bourgeoisie des seventies, celle qui se tuait sur la départementale des Choses de la vie ou passait ses vacances à l’Hôtel de la Plage.

C’est oublier une règle fondamentale du succès pour les grands écrivains. Le succès est toujours un malentendu. Prenez Modiano, par exemple. Normalement, qui aurait dû s’intéresser à ces histoires où il ne se passe rien, ces errances dans des quartiers désertés, ces personnages qui se ressemblent tous ? Pas grand monde alors qu’on voit bien pourquoi Musso ou Levy, ça plaît. C’est fabriqué pour ça, en laboratoire. René Julliard, qui a lancé Sagan à 17 ans avec Bonjour tristesse, avait fait la même chose avec Minou Drouet à la même époque. Mais voilà, Sagan, ça a continué. Elle en était même la première étonnée. Et de cet étonnement, elle fait part dans Des bleus à l’âme.

Déconstruction du mythe Sagan

Le livre paraît en 1972 aux éditions Flammarion. Sagan a 37 ans, une dizaine de titres derrière elle, qui sont autant de succès. Elle fait partie du paysage. Elle est bien à sa place, au premier rang, sur la photo de classe de la république des lettres. Alors, elle décide de déconstruire son mythe. La déconstruction, dans les années 70, c’est à la mode. On déconstruit les villes, le roman, la politique. On est après 68, il faut dire. Mais Sagan, dans Des bleus à l’âme va déconstruire avec ironie, humour, histoire de faire passer ses angoisses : « Attention à la gaieté. Je me méfie de cette douce euphorie qui, après un dur départ, saisit un écrivain au bout de deux ou trois chapitres et qui lui fait marmonner des choses comme : “Tiens, tiens, la mécanique s’est remise en marche !” -”Tiens, tiens, ça repart.”. Phrases modestes de mécanicien, certes, mais parfois suivies de : “Tiens, tiens, je ne serai pas obligé de me tuer.” (phrase plus lyrique mais parfois vraie.) C’est ainsi que déraille le créateur, se distinguant, par cette dissonance de ton, de ses camarades de classe, les autres humains. »

Il y a bien marqué roman sur la couverture mais c’est un roman si l’on veut. En fait, elle fait alterner les chapitres où elle parle d’elle, de son métier d’écrivain, de sa vie et les chapitres où elle raconte une histoire archétypique de son univers, qu’elle écrit sous nos yeux en la commentant sans cesse : un frère et une soeur qui vivent ensemble, aimables parasites mondains se promenant sur le fil du rasoir entre vacances à Saint-Trop chez les riches et misère dorée dans des appartements parisiens prêtés par des mécènes intéressés par ces corps encore jeunes qui savent en plus se montrer des compagnons idéaux dans les fêtes, les soirées, les après-midi de conversations au bord des piscines : « Oui, je sais : me voici retombée en pleine frivolité… Ce fameux petit monde saganesque où il n’y a pas de vrais problèmes. Eh bien oui. C’est que je commence à m’énerver, moi aussi, malgré mon infinie patience. »

Alors plutôt que de sombrer dans les grandes déclarations, Sagan fait le point, Sagan montre l’air de rien que sa « frivolité » aussi est politique. Savoir être subversive sans avoir l’air d’y toucher en racontant l’histoire de Sébastien et d’Eléonore et tant pis pour ceux qui ne voient pas qu’un écrivain se met toujours en danger, comme Pasolini dans les mêmes années. Elle joue constamment, dans Des bleus à l’âme avec l’image que lui ont collée les médias, même si on ne les appelait pas encore comme ça : « Non pas que cette image ne m’ait pas servie, mais j’ai quand même passé dix-huit ans cachée derrière des  Ferrari, des bouteilles de whisky, des ragots, des mariages, des divorces, bref ce que le public appelle la vie d’artiste. Et d’ailleurs, comment ne pas être reconnaissante à ce masque délicieux, un peu primaire, bien sûr, mais qui correspond chez moi à des goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui vous perd, et donc permet de vous trouver. Car on ne m’ôtera jamais de l’idée que c’est uniquement en se colletant aux extrêmes de soi-même, avec ses contradictions, ses goûts, ses dégoûts et ses fureurs que l’on peut comprendre un tout petit peu, oh je dis bien un tout petit peu, ce qu’est la vie. En tout cas, la mienne. »

Nous y voilà. Des bleus à l’âme est le livre où Sagan se révèle pour ce qu’elle est. Une de nos très grandes moralistes, qui prend la littérature au sérieux même si elle ne le montre pas parce qu’elle ne supporte pas les discours et les démonstrations, contrairement à Duras encore une fois. C’est cette politesse qui lui coûte cher aujourd’hui, sauf pour ceux qui savent lire et qui comprennent avec le temps que sa virtuosité — il faut voir l’habileté soyeuse avec laquelle est construite ce vrai-faux roman que sont Des bleus à l’âme —, n’est jamais de la facilité : juste du grand art.

Des bleus à l’âme, Françoise Sagan, Flammarion, 1972 (2 €, vide-greniers à Aubazine).

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    • 6 Juillet 2016 à 16h31

      Broquere dit

      Hum, faut il que je révise mon opinion d’une Sagan snobinarde,creuse et ennuyeuse au delà du désintérêt?….
      Qui suis je pour juger avec seulement quelques milliers de lectures…..

    • 4 Juillet 2016 à 9h03

      varese dit

      J’aime bien cette idée de fouiller les bouquinistes pour trouver des oeuvres mal connues et ensuite les présenter sur Causeur. Ca me rappelle la rubrique NB du Times Literary Supplement.

    • 3 Juillet 2016 à 7h06

      FM Arouet dit

      Moi j’aime bien Sagan et Duras: la précision et la justesse de la première, le lyrisme du phrasé pour l’autre. Si j’avais à choisir, je serais bien embêté. Mais personne ne me demande de choisir, ouf.

    • 2 Juillet 2016 à 9h52

      Habemousse dit

      « Et d’ailleurs, comment ne pas être reconnaissante à ce masque délicieux, un peu primaire, bien sûr, mais qui correspond chez moi à des goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui vous perd, et donc permet de vous trouver. » F. Sagan

      Savoir écrire, c’est bien, madame Sagan avait le sens de l’humour, celui de la répartie, mais également celui de l’ennui qu’elle décrivait fort bien : devient-on un écrivain majeur en parlant de soi et de sa vie pleine de trous à l’époque des trente glorieuses où l’abondance et la consommation incitent à toutes les paresses ?

       Chacun ses goûts, les amoureux transis du verbe lui trouveront un talent que madame Duras n’a jamais eu si ce n’est celui de plaire au politiquement correct, tout puissant après soixante huit, qui choisissait, jusqu’à aujourd’hui, ses égéries en fonction de leurs idées politique.

       Cette égérie du Mitterrandisme vaut mieux, c’est vrai.

       Mieux vaut les châteaux en Espagne avec Cervantès qu’en Suède avec madame Sagan. Sa petite musique de chambre, plus mélodieuse que les ronflements d’une Duras, ne fera jamais une symphonie, alors paix à son âme et à sa place, avec les instrumentistes doués. 

    • 2 Juillet 2016 à 8h05

      QUIDAM II dit

      Camus, Malraux, Sartre, Mauriac, Simenon, etc…
      En leur temps et jusqu’aujourd’hui :  Shakespeare, Molière, Racine, Hugo, Buadelaire, etc…

      Tous les succès sont-ils des malentendus ?… peut-être pour les bons auteurs de deuxième rang.

    • 2 Juillet 2016 à 7h52

      QUIDAM II dit

      Il n’est pas certain que Françoise Sagan tombe dans l’oubli mais, si elle devait demeurer dans les mémoires, est-on certain que ce sera pour de bonnes raisons littéraires et non pas en raison de la prégnance de cette fascination exercée sur les classes moyennes par une bourgeoisie mondaine cultivée, libérée, oisive et révolue ?

      Pour des raisons à caractère anthropologique ?
       

    • 2 Juillet 2016 à 7h27

      FM Arouet dit

      Un article sur Yves Bonnefoy serait aujourd’hui bienvenu.

    • 2 Juillet 2016 à 6h34

      isa dit

      Mondieur Leroy, vous êtes malade?
      Vous devriez enlever cet article.
      Avez- vous relu votre première phrase?