Le huitième congrès des Régions de France va s’ouvrir ce jeudi à Lyon. Il se fait à l’initiative d’Alain Rousset qui dirige l’ARP, (l’association des régions de France) et qui est aussi président de la région Aquitaine. Le président de la région Alsace, Philippe Richert, va se sentir bien seul puisque toutes les régions de France métropolitaine sont socialistes. Quoique : peut-être qu’il ne se sentira pas aussi seul que cela, finalement, puisque la décentralisation et la régionalisation sont devenues depuis belle lurette l’alpha et l’oméga de la réorganisation du territoire national, la revanche des Girondins de droite et de gauche dans la lutte multiséculaire qui les oppose aux centralisateurs, ces affreux centralisateurs qui estiment que seul le cadre de l’état-nation garantit tant bien que mal l’égalité entre les territoires et les citoyens.

Les Girondins ont réussi à faire croire que la décentralisation était synonyme de libertés locales accrues quand elle est surtout l’occasion de créer des baronnies, des fiefs, des clientèles. Ce n’est pas un hasard si les affaires de corruption dans les années 90 ont explosé et ont trouvé essentiellement leurs origines dans les régions disposant de nouvelles mânes financières sans vraiment de contrôle.

Vous l’aurez compris, je n’aime pas les régions. Je n’ai jamais aimé les régions, pour tout dire. Sans doute parce que je suis un archéojacobin lyrique. J’aime bien la France, les départements et les communes. D’ailleurs, au passage, vous remarquerez qu’il y a des routes nationales (nationale 7, il faut la prendre qu’on aille à Rome à Sète), des routes départementales (les plus charmantes pour sillonner le vieux pays), des routes communales (pour lutiner les blondes de notre enfance au milieu des coquelicots dans les fossés où l’on a hâtivement posé les vélos) mais qu’il n’y a pas (encore) de routes régionales. Ca viendra, puisque les régions paient déjà pour l’entretien des nationales. C’est que la région est entrain de devenir l’avenir de l’Union Européenne, voire sa dernière chance. Les Etats-Nations, sauf les petits, sont décidément des morceaux trop durs à digérer pour elle et donc pour l’économie mondialisée qui cherche à unifier partout les modes de consommation et de production tout en favorisant les « niches » identitaires. Ce n’est pas contradictoire : il s’agira juste pour McDo, par exemple, de rajouter du piment d’Espelette dans le big mac à la place du ketchup le jour prochain où la bêtise décentralisatrice ira jusqu’à créer une région basque transfrontalière.

Parce que la décentralisation, elle est en pleine forme en France. On en est à l’acte III, comme on dit. L’acte I, c’était Gaston Deferre en 1982 quand la région est devenue une collectivité territoriale de plein exercice et l’acte II, celui de Jean–Pierre Raffarin qui a constitutionnalisé tout ça en 2003. En même temps, comme le déficit budgétaire s’aggravait déjà considérablement, on a procédé à partir de ce moment là à des transferts de compétences qui furent surtout des transferts de dépenses.

Mais on aura beau faire, il y a dans la deuxième gauche, si dominante aujourd’hui au PS, cette idée très discutable que plus la décision se rapproche de l’électeur, plus celle-ci est démocratique et que l’échelon local est un contre-pouvoir au pouvoir central. C’est sans doute vrai à l’échelle de la commune ou du département, et encore, mais cette idée de proximité devient absolument spécieuse dès qu’il s’agit de la région qui en France ressemble plus à un petit état qu’à une collectivité locale.

Et dire qu’il y eut, en plus, à un moment, de la part de la commission Balladur de 2009 l’idée de passer de 22 à 15 régions pour, tiens, tiens, tiens, « être de taille européenne ». A l’époque, les socialistes qui pressentaient leur victoire totale aux élections de 2010, avaient hurlé à la manipulation politicienne de la droite pour limiter la casse. Et pourtant, aujourd’hui, Alain Rousset et l’Association des Régions de France ne réclament rien d’autre. Alain Rousset parle même d’une « Europe des Régions » : comme ça, les choses son claires. Si en plus, comme c’est prévu dans cet « acte III », les régions vont acquérir le pouvoir « d’adapter la loi », ca va même aller très vite.

Il est vrai que l’idée de s’intégrer dans l’Union Européenne par le biais des régions est une idée formidable. On voit déjà le pouvoir de balkanisation de la commission de Bruxelles qui, en poursuivant sa politique suicidaire d’austérité, est en train de faire exploser l’Espagne, la Belgique et le Royaume Uni avec des démangeaisons flamandes, catalanes et écossaises de plus en plus fortes.
Ce sera un peu plus compliqué en France, où si l’on peut se sentir Breton, Alsacien ou Corse, ceux qui éprouvent un fort sentiment rhône-alpien, centrien, pays-de-loirien, ou pacaien sont plus rares. Mais ça viendra, on peut compter assez vite sur le clivage entre les régions riches et les régions pauvres pauvres pour faire éclater l’ensemble. Combien de temps les riches franciliens devenus quasi autonomes accepteront-ils de payer pour les pauvres nord-pas-de-calaisiens ?

On peut en effet compter sur l’UE pour aider à oublier cette désastreuse solidarité qui faisait la nation française, cette vieille chose belliqueuse et universaliste. Après tout, l’UE est prix Nobel de la Paix, non ? Même si cette paix-là fait en l’occurrence davantage penser à la citation de Tacite : « Ubi faciunt solitudinem, pacem appellant », ou si vous préférez, « Où ils ont créé le désert, ils appellent cela la paix. »

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Jérôme Leroy
Écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur. Derniers livres parus: Nager vers la Norvège (Table Ronde, 2019), La Petite Gauloise (Folio Policier, 2019)
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