Fondation Louis Vuitton: chic et toc | Causeur

Fondation Louis Vuitton: chic et toc

Non, Bernard Arnault, le public n’est pas une marchandise

Auteur

Suzanne Binhas
Etudiante en Urbanisme et Aménagement du territoire

Publié le 07 janvier 2017 / Culture

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La Fondation Louis Vuitton, octobre 2016. SIPA. 00777712_000077

Sur le papier, l’exposition Chtchoukine qui se tient à la fondation Louis Vuitton jusqu’au 20 février 2017 est sans rivale. Pensez donc : 130 chefs-d’œuvre impressionnistes, post-impressionnistes et modernes soit un authentique trésor, celui que Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, collectionneur russe et francophile rassembla une vie durant. Gauguin, Derain, Matisse, Le Douanier Rousseau, Picasso… J’allais pouvoir m’en mettre plein les yeux ! Mais pour autant cette excitante promesse ne me fait pas perdre mon sens pratique. Prudemment, j’achète donc mon billet d’entrée en ligne une semaine à l’avance. Comme dans d’autres musées, je dois choisir un horaire précis parmi une liste de créneaux, ça sera donc le mardi 20 décembre à 12h30. Le jour dit, un mauvais vent m’accompagne lors de la traversée du jardin d’acclimatation jusqu’à la Fondation Louis Vuitton. Un édifice audacieux (ou plutôt “un geste architectural fort” comme on dit maintenant), tout en larges courbes, que ne renieraient pas les émirs dubaoïtes. Le bâtiment a été habillé par Daniel Buren de filtres colorés alternés et rectangulaires, rappelant ainsi le motif à carreaux, emblématique de la marque Louis Vuitton… Bel exemple d’intérêt bien compris entre un homme d’affaire avisé et un artiste qui sait d’où tirer son inspiration pour ne pas contrarier son mécène.

Il est 12h20, je cherche la file d’attente destinée aux visiteurs déjà détenteurs d’un ticket. Introuvable. L’agent de sécurité questionné me répond qu’il n’y a qu’une seule file pour tous les visiteurs et qu’il faut donc faire la queue en attendant que « le flux soit régulé ».

« Vous n’êtes pas dans un vieux musée, Monsieur »

Après 25 minutes d’attente dans un froid glacial, je pénètre enfin dans la fondation. Le hall d’entrée est digne d’un centre commercial en période de soldes : énormément de monde, des indications confuses censées orienter les visiteurs vers le restaurant, la boutique, l’auditorium… Je m’approche du comptoir d’accueil où il est précisé que chaque billet donne droit à un audio-guide. Je réclame donc mon dû et m’entends répondre que pour profiter de ce service, il faut être détenteur d’un smartphone et télécharger une application. J’explique que je n’ai pas pris d’écouteurs mais cela ne pose aucun problème puisque l’hôtesse me répond qu’il est tout à fait possible d’écouter à voix haute les indications dispensées par l’application… Je reste perplexe, ce musée du XXIe siècle qui se veut reflet de son époque, aurait-il poussé son souci de contemporanéité jusqu’à adopter le mode d’expression des lascars du RER B qui font profiter à tous les voyageurs du dernier titre de Nekfeu en mettant leur portable à pleine puissance ?

La personne qui m’accompagne a le tort de ne posséder qu’un modeste téléphone portable et fait part de son incompréhension quant à la promesse d’un audio-guide. Réplique cinglante et définitive : « Vous n’êtes pas dans un vieux musée, Monsieur ». Et tac ! Quant à l’intérêt d’acheter préalablement un billet nominatif, daté et comportant une heure précise l’hôtesse nous répond -agacée- que ce billet n’est en aucun cas un coupe-file et que si nous nous sommes gelés, c’est pour la bonne cause. Il s’agit en effet de « ne pas saturer les salles d’exposition de visiteurs afin que chacun puisse en profiter dans les meilleures conditions ». Nous tournons les talons et entrons (pas dans les meilleures dispositions, il est vrai) dans l’exposition, prêts à oublier ces déconvenues grâce aux merveilles qui nous attendent. Las ! Les salles sont toutes plus bondées les unes que les autres, on s’y bouscule. Il faut jouer des coudes pour espérer s’approcher des tableaux. Les visiteurs déambulent un smartphone dans une main avec le son à voix haute, et un appareil photo dans l’autre. En fait de « meilleures conditions » c’est l’entassement et le bruit qui dominent. La Fondation Louis Vuitton a fait le plein de visiteurs et une belle recette (16€ le ticket plein tarif) mais nous nous sommes hagards, déboussolés, frustrés, fatigués. Nous écourtons la visite.

Bernard Arnault qui cultive son image de mécène devrait pouvoir comprendre que la politique du chiffre qu’il pratique à merveille à la tête de LVMH, est un non-sens appliquée aux arts. Le public, comme les œuvres, méritent que l’on ne les traite pas comme des marchandises.1

 

 

  1. Contactée par Causeur.fr, la Fondation Louis Vuitton n’a pas encore répondu à nos questions

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 10 Janvier 2017 à 9h24

      QUIDAM II dit

      Le bourgeois aime l’art ! !
      Et le voeux le plus cher de l’enfant du bourgeois est d’être un artiste !… surtout s’il est sous-diplômé en panique de déclassement.

    • 8 Janvier 2017 à 13h38

      l’oiseau bleu dit

      Chère Suzanne Binhas
      Vous exagérez. J’ y suis allé -deux fois – et tout s’est très bien passé à chaque fois. Il y a même un minibus électrique qui pour un Euro vous y conduit à partir de l’angle Avenue Friesland Place de l’Étoile. 
      Pour vous consoler fouillez ici :   http://www.collectionchtchoukine.com/serguei-chtchoukine
       

      • 8 Janvier 2017 à 18h38

        IMHO dit

        Il est vrai qu’un article dans Causeur sans pointe de fiel, c’est fade .

        • 8 Janvier 2017 à 18h54

          lisa dit

          le coup de pied de la mule ?

    • 7 Janvier 2017 à 20h16

      srul dit

      qui lui a demandé d’écrire de telles conneries dans ce journal?

      • 8 Janvier 2017 à 14h25

        ZOBOFISC dit

        C’est vrai, c’est très exagéré, moi j’y suis allé, virtuellement certes, avec le contorsionniste

         http://www.fondationlouisvuitton.fr/evenements–radio/lil_buck_at_fondation_louis_vuitton.html

        et ben y-avait personne ! Bon j’ai pas trop vu les tableaux parce que Lil était toujours devant à jouer les « Valentin le désossé » mais j’ai été impressionné par la « muséographie » : un tableau tout les 6 mètres, des murs blancs, quand je dis blanc, c’est pas n’importe quel blanc, c’est un blanc….. comment dire, ……. Un blanc BLANC. Et puis les couloirs, vides, interminables, pour aiguiser l’appétit.

        Je dis ça parce que je suis jaloux avec mon petit musée de province que je suis en train de me construire à Saint-François avec beaucoup de difficultés. Moi aussi j’aurais 130 tableaux, mais dans 250 m² alors, c’est sûr que ça va être beaucoup plus serré. Et puis moi, mes murs ne sont pas blancs, j’ai pas les moyens de me payer un BEAU blanc, ils sont bordeaux, bleus, beiges comme dans tous les musées de province et si j’ai la moitié du quart des deux tiers des visiteurs de Monsieur ARNAULT je serais content, très content.

        Donc, en substance, un vieux musée.

        C’est que je ne suis pas Bernard ARNAULT moi, ma grand-mère s’appelait ARNAUD mais avec un D à la fin. C’est loupé ! 

    • 7 Janvier 2017 à 18h31

      IMHO dit

      Si j’ai bien compris Bernard Arnault est un mécène .
      Si je suis bien renseigné un mécène donne des sous par amour de l’art .
      Alors pourquoi le mécène fait-il payer pour voir des oeuvres d’art ?
      C’est comme l’histoire de Kelly ” quand Kelly boit, tout le monde boit, quand Kelly paie tout le monde paie “.

      • 7 Janvier 2017 à 18h52

        alain delon dit

        Le mécène apporte son aide financière aux artistes, créateurs ou scientifiques, cela ne veut pas pour autant dire qu’il est philanthrope ou communiste.

        Quant à Kelly, si vous la payez vous en faites ce que vous voulez

        • 8 Janvier 2017 à 8h31

          Archebert Plochon dit

          Arnault est à Mécène ce qu’Hollande est à Auguste, hein… mais vous vous trompez je crois Delon, dans l’idée de mécénat il y a l’idée de bien public, d’évergétisme, comme on dit. Or là, il ne s’agit que du supplément d’âme de pauvres épiciers cocus. Le style “Dubai” ne trompe pas.

        • 8 Janvier 2017 à 10h49

          alain delon dit

          “le style Dubai”

          Mes compliments pour cette heureuse formule!

          Quant au mécène, le vrai, old school, il me semble qu’il s’agissait souvent d’un prince ou d’un puissant qui, s’il portait effectivement cette idée du bien public (“l’ami des Arts”) s’offrait surtout le luxe de jouir en privé du talent de son protégé

        • 8 Janvier 2017 à 13h28

          IMHO dit

          ” évergétisme ” ! Ah ciel, quel mot ! J’en suis transporté !
          Mais plus simplement quand on dépense son argent gracieusement, on est censé le faire avec grâce et donc contenter mêmes les simples témoins de votre munificence .

        • 8 Janvier 2017 à 13h52

          ZOBOFISC dit

          “évergétisme, comme on dit” ?
          Mais je ne dis jamais évergétisme, je ne sais même pas ce que ça veut dire.
          Si vous m’aviez balancé ce mot hors du contexte, j’aurais pensé à priapisme.
          Donc, l’évergétisme, c’est le truc des gros cons prétentieux qui veulent impressionner les bobos gogos. L’évergétisme est au bobo, ce que la Rolex et de la Ferrari sont au plouc.  

        • 8 Janvier 2017 à 18h55

          IMHO dit

          εὐεργετέω / euergetéô signifie « faire du bien ». L’évergétisme consiste, pour les notables, à faire profiter la collectivité de leurs richesses, en embellissant la ville, en donnant des spectacles
          en faisant des dons, et complète le clientélisme .
          Patrick Balkany est un évergète . C’est un mafieux évergète qui en faisant un grand Don a donné la première impulsion à la construction du pont Verrazano à New-York, auquel on a donné son nom .

        • 8 Janvier 2017 à 20h07

          ZOBOFISC dit

          Quel rapport entre le pont Verrazano et Balkany ? Je ne comprends pas. Y-a un calembour ?

        • 8 Janvier 2017 à 20h48

          alain delon dit

          Je pense que notre ami qui a chaud fait référence à Milton Balkany, un escroc de Brooklyn.

        • 9 Janvier 2017 à 8h32

          Archebert Plochon dit

          @delon : la formule “style dubai” est dans l’article, le crédit est pour S. Binhas ;)

        • 9 Janvier 2017 à 9h11

          alain delon dit

          Cela n’enlève rien à votre style flamboyant ;)

    • 7 Janvier 2017 à 17h05

      laborie dit

      Raison pour laquelle je visite les expositions, de nuit, avec le coupe-file Joseph Goebbels, Ministre du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande. Ach so!…

      • 7 Janvier 2017 à 17h49

        alain delon dit

        …bon, mais il va falloir attendre encore un moment avant de voir la rétrospective parisienne d’Arno Breker pour utiliser votre passe.

        • 7 Janvier 2017 à 18h00

          laborie dit

          J’y compte bien!…

        • 7 Janvier 2017 à 18h02

          alain delon dit

          Laborie, à tous ceux qui savent vivre

        • 8 Janvier 2017 à 14h41

          ZOBOFISC dit

          ARNO chez ARNAULT :
          Ce serait amusant ! 

        • 8 Janvier 2017 à 15h50

          alain delon dit

          Mauvais goût, mais amusant en effet

    • 7 Janvier 2017 à 11h20

      Syagrius dit

      Je ne suis pas suspectable de la moindre sympathie pour Bernard Arnault, dont le regard chaleureux de crotale me glace. Cependant, je trouve votre critique tout à fait contestable en ce sens qu’en fin de compte vous reprochez à cette expo d’avoir trop de succès et de ne pas être bien organisée. Très bien, mais de là à dire que BA en a fait un business sans se soucier le moins du monde des gens qui la fréquentent, cela me semble excessif. Que ce barnum soit à sa gloire, c’est évident, mais ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain.

      • 7 Janvier 2017 à 12h15

        alain delon dit

        Je vous rejoins, cette critique est valable pour toutes les expositions “tête d’affiche” parisiennes dans les grands musées, notamment au Grand Palais. Et de surcroît pendant les vacances de Noël…
        Puisque vous êtes étudiante, chère Suzanne, attendez vos vacances d’été (début avril) pour profiter de la vie culturelle parisienne