S’il serait parfaitement absurde d’en nier l’incomparable utilité, il faut bien avouer que les ambulances agacent. Vous êtes à une terrasse de café, absorbé dans la lecture d’une grande œuvre, évoluant dans un univers parallèle, et voilà que l’atroce stridence vous rappelle à la trivialité des ennuis de circulation. La décharge de stress qu’induit la sirène peut soudainement envenimer une controverse jusque là courtoise, et sa prévalence sonore vous ruiner une déclaration d’amour. Il y aurait bien moyen de remédier à ces inconvénients mais l’épaisseur et la vulgarité de notre époque est telle qu’il est à peu près certain que nos suggestions resteraient lettres mortes.

Pourtant, au vu de notre puissance technologique, il ne serait tout de même pas très complexe de substituer, à ce chromatisme exaspérant, de beaux cuivres solennels et grandioses, une complainte de Verdi ou un remix electro-hardcore de Carmina Burana. Et non moins réalisable de commuter la musique d’alarme en Requiem, si le patient venait à rendre l’âme durant son transport, les voitures voisines décélérant alors en signe d’hommage, les piétons se signant ou soulevant leurs couvre-chefs au passage, tandis que les pires porcs consuméristes seraient judicieusement amenés à une méditation sur la fragilité de l’existence.

En attendant, comme ces subtils aménagements ont peu de chance d’être réalisés, on peut comprendre qu’on soit parfois saisi par la pulsion de tirer sur une ambulance. Je m’autoriserai donc à évoquer Stéphane Hessel. L’odieux vieillard, en effet, n’en finit pas de radoter. À cet âge qu’on qualifiât autrefois de « vénérable », on serait censé, à mon avis, s’être un rien détaché des affaires du monde et se préoccuper surtout de préparer sa mort. Mais non, papi Hessel n’en finit pas de gesticuler dans la lumière pour venir postillonner ses navrantes sommations.

Après Indignez-vous ! (qui promouvait donc une attitude habituellement réservée aux vieilles dames), parce que son éditeur espère sans doute refaire le coup du best-seller réalisé sur vingt pages de lieux communs, Hessel titre à présent : Vivez ! Ces mots d’ordre exprimés avec impératif plus point d’exclamation ont vraiment un détestable écho de propagande pubarde et totalitaire. « Vivez ! » Voilà qui vous donne l’envie immédiate de contacter l’Agence Générale du Suicide, que le sémillant Jacques Rigaut avait fondée au temps du Surréalisme. Non, mais ! Je vis, si je veux !

On imagine déjà les prochains articles de ce catéchisme autoritaire post-moderne ; « Luttez ! », « Mélangez-vous ! », « Souriez ! », ou n’importe quel autre ânonnement simpliste destiné aux masses abruties de slogans. Il le rentabilise à mort, en tout cas, Hessel, son quart d’heure warholien, il l’étire dans tous les sens. C’est qu’on a eu droit à ses poèmes préférés, à ses entretiens et même, puisqu’il n’y a plus aucune limite au grotesque : Stéphane Hessel et le Dalaï Lama… Si, si… Le maître ès indignations avec le pape des bouddhistes, ces gens qui justement ne s’indignent jamais mais conservent au contraire un imperturbable sourire ironique devant un monde tenu pour essentiellement illusoire. Il arrive seulement, parfois, qu’ils protestent, les bouddhistes. Auquel cas ils s’immolent.

« Immolez-vous ! » aurait écrit un Stéphane Hessel bouddhiste, et c’eût été autrement plus cocasse. Mais la seule dimension bouddhiste que notre Hessel à nous possède, c’est cette invraisemblable propension à rejoindre la vacuité. Et il faut qu’il la rejoigne avec l’envahissant chahut d’un gyrophare.
Feu sur l’ambulance !

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