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Femmes pas fatales

James Ellroy, antimachiste militant. L’été noir, 2

Publié le 17 juillet 2011 à 17:00 dans Culture

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« Elles me trouveront seul et me parleront dans le noir »
James Ellroy, La malédiction Hilliker

James Ellroy, depuis qu’il est apparu au début des années 1980 avec Brown’s requiem, s’est imposé dans le paysage littéraire mondial comme un grand auteur de roman noir et un grand écrivain. Il y a même désormais un snobisme Ellroy qui consiste à ce que la moindre parution de ses textes soit l’occasion, notamment en France, de happening littéraires qui confinent, entre lectures publiques et interview complaisants, à un culte de la personnalité dont joue le principal intéressé, endossant parfaitement le rôle de l’ultra-réac type, du chrétien « rebirth » au mode de vie janséniste qui a renoncé à la came et à l’alcool, et tient sur la morale et la politique des discours qui feraient passer Bush Junior et Pat Buchanan pour des organisateurs de partouzes pédophiles avec messes noires à la fin. Il est toujours amusant, au demeurant, de voir comment une certaine presse française si vigilante avec tout ce qui peut ressembler de près ou de loin à un dérapage politiquement incorrect, notamment dans le polar qui se doit d’être antifasciste, forcément antifasciste, accepte et même célèbre la moindre saillie homophobe, anticommuniste voire cryptoraciste dans les déclarations d’Ellroy, qui s’amusent visiblement à instrumentaliser les médias en jouant à jusqu’où aller trop loin.

Heureusement, une fois ce brouillage levé, il reste une œuvre capitale qui, depuis la trilogie de Lloyd Hopkins jusqu’à celle d’ Underworld USA en passant par le Quatuor de Los Angeles, a su imposer un univers et un style radicalement nouveaux. Pour Ellroy, le roman noir est le moyen d’explorer l’histoire d’un pays, le sien, un pays finalement encore adolescent et qui a de l’adolescence à la fois la violence et ce mélange paradoxal de naïveté et de perversité. Sa peinture de Los Angeles comme ville symbole de cette violence-là lui a permis de repenser l’histoire récente des Etats-Unis, celle qui a vu Hollywood devenir une industrie clé, celle qui a permis les noces de la mafia et de la politique, celle qui a fait surgir des figures terrifiantes comme Hoover, le patron du FBI et Hugues, le milliardaire paranoïaque. Ou encore celle qui conduisit au maccarthysme, à la Baie des Cochons, à l’assassinat de Kennedy, à la grandeur et à la décadence de Richard Nixon, à l’activisme des Blacks Panthers et des commandos anticastristes. Ce mélange de personnages réels et de fiction qui traverse les romans polyphoniques et génialement hypertrophiés d’Ellroy donnent une force inoubliable à sa vision que l’on ne peut comparer aujourd’hui qu’à l’œuvre d’un Don DeLillo.

Ni fatales, ni éplorées

Mais pour le lecteur attentif ou sensible, au-delà de la débauche de violence et de cynisme, au-delà des manips sordides et des carnages programmés par la raison d’état qui font l’essentiel du roman national américain, il y a d’étranges personnages qui détonnent chez Ellroy. Comme les autres, ils sont violents, corrompus, désespérés mais ils ont une faiblesse : les femmes. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’une quelconque obsession sexuelle, d’un donjuanisme où la testostérone viendrait un instant remplacer l’adrénaline.

Non, nous sommes davantage dans la passion, au sens premier, religieux, du terme. C’est cet inspecteur dans LA Confidential qui rentre le soir de Noël dans sa Studebaker et s’arrête devant une maison où il entend qu’on bat une femme : il descend, fracasse le mari cogneur et le laisserait pour mort si son collègue ne le retenait pas. Ou dans Underworld USA, c’est cet agent du FBI spécialisé dans la traque anticommuniste et fou amoureux de « la déesse rouge », une activiste juive pour l’égalité des droits civiques.
Cet amour fou pour les femmes qu’il voit toujours comme les cibles privilégiées de tous les prédateurs fait de James Ellroy une exception dans le roman noir. Elles ne sont chez lui ni fatales ni éplorées. Elles sont des présences vivantes, des figures fortes et vulnérables à la fois, capables de sacrifices dans un univers totalement corrompu qui a perdu jusqu’au sens de ce mot.

La clé de son œuvre est là. On le savait depuis son livre autobiographique, Ma part d’ombre. Il y raconte comment l’adolescent voyeur, voleur et toxicomane qu’il fut dans sa jeunesse est resté pour toujours hanté par la mort de sa mère, assassinée un jour de 1958 alors qu’il avait dix ans, sans que le coupable ne soit jamais retrouvé. Et comment cette mort lui a inspiré le roman qui allait le rendre célèbre, Le dahlia noir qui tourne autour d’un fait divers retentissant, l’assassinat en 1947 d’une starlette d’Hollywood, Elisabeth Short, lui aussi non élucidé.

Six résurrections aléatoires

Alors, pour comprendre son rapport désespéré aux femmes, Ellroy a publié cette année La malédiction Hilliker, du nom de jeune fille de sa mère. Ce n’est pas un roman noir mais ça y ressemble : ce sont des mémoires sensuels, poignants, somptueux. Ellroy y retrace son itinéraire d’écrivain rendu possible grâce à l’image fondatrice de la mère assassinée et de la culpabilité qui en a découlé, Ellroy ayant souhaité intérieurement sa mort dans un accès de rage enfantine. C’est aussi le récit de la poursuite d’une rédemption par les femmes, un hommage brutal et vibrant à ses amantes et à ses épouses comme l’écrivain et journaliste Helen Knode, épousée en 1991 mais dont le couple se détruit sous les poussées de panique d’un Ellroy sombrant dans la dépression.

Avec ses six chapitres qui sont six mouvements, six élans, six chutes et six résurrections aléatoires, La malédiction Hilliker est une autofiction à l’américaine, c’est à dire brutale, raffinée, obscène, mystique mais contrairement à celles qui sévissent chez nous, jamais, au grand jamais complaisantes : « Avec le recul, il se peut que mon emprise se résume à une caresse. Je découvrirai la réponse dans mes rêves et dans quelques éclairs de lucidité. Elles me trouveront seul et me parleront dans le noir ».


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  • 18 July 2011 à 14h05

    goutlieb dit

    J’avoue que je comprends pas vraiment le succès critique d’Ellroy, qui est au roman noir américain ce que The Shield est à la série policière américaine: trop de retournements de situation, trop de dramaturgie, une écriture quasi hystérique qui saoule plus qu’elle ne passionne.

    Je préfère largement l’oeuvre d’Edward Bunker – respectivement The Wire – qui est beaucoup plus réaliste et à dimension humaine.

    • 18 July 2011 à 18h50

      pirate dit

      Et pour cause puisque The Shield est totalement inspiré des personnage de Ellroy, et Bunker est ancien taulard venu à la littérature sur le tard. Le Recidiviste (adapté au cinéma avec Dustin Hoffman) est inspiré de sa propre histoire, ainsi qu’Animal Farm.

  • 18 July 2011 à 11h24

    Mangouste1 dit

    “Je n’ai lu que la version française, et jusqu’au bout s’il vous plait”

    Respect! 

  • 18 July 2011 à 9h39

    agatha dit

    Oui, bien sûr, mais le seul problème c’est que, personnellement, je lis Ellroy et Don De Lillo en français. Alors qu’ils inventent tout deux une langue qui torture la logique et le rationnel communs, qui innove, qui brise le moule.
    Les lire en français, c’est comme faire une expérience psychédélique, les lignes se brouillent, s’enchevêtrent. On dirait des textes écrits par un myope et traduits par un presbyte.

    • 18 July 2011 à 10h13

      pirate dit

      le pire à ce sujet est White Jazz, mais peut-être en effet je devrais tenté l’expérience, j’avoue que ça ne m’est jamais venu à l’idée.

    • 18 July 2011 à 10h41

      Mangouste1 dit

      Moi aussi, Agatha, je les lis en français et j’y prends un grand plaisir, sauf dans le cas de “White Jazz” que je n’ai pas pu finir : peut-être qu’en anglais? Qu’avez-vous pensé de la version originale, Pirate?

    • 18 July 2011 à 10h59

      agatha dit

      J’ai fait une faute d’orthographe grossière, tant pis.
      Pour White jazz, jamais lu, mais ça promet.

      • 18 July 2011 à 11h08

        pirate dit

        Je n’ai lu que la version française, et jusqu’au bout s’il vous plait, admirez l’effort, parce que c’est de l’écriture automatique sous amphet. Jepense que le traducteur a dû pleurer sa mère en voyant le manuscrit originale, il faudra que je me trouve à Lyon une librairie qui fait dans l’édition anglaise à l’occasion. Je lit presque jamais en anglais, le seul que j’ai fini c’est Qui a Peur de Virginia Woolf, qui est un modèle de vacherie.

  • 18 July 2011 à 9h33

    Mangouste1 dit

    Pirate,

    Cette violence exacerbée, allant parfois jusqu’au caricatural, ne serait-ce pas la conséquence du choc subi le jour où il apprit le meurtre de sa mère ; ce jour où il vécu pleinement le contraste entre le visage policé que l’Amérique se donnait à cette époque et ce qu’elle vivait en réalité derrière cette façade? Plus forte est la lumière qui vous aveugle, plus sombres paraissent les ombres. 

    • 18 July 2011 à 10h25

      pirate dit

      j’en sais rien , je ne suis pas psy. Ellroy avant de devenir lui, n’a pas le parcours d’une oie blanche, la violence il l’a fréquenté dans la rue, sur les terrains de golf, à travers la dope (du reste il a l’écriture enfiévré d’un dopé) la rue… la violence qu’il décrit est un fantasme à partir du meurtre d’Elizabeth Short (le Dahlia, retrouvé coupée en deux au niveau de la taille) et sur lequel il a glosé toute sa vie parallèle évident avec le meurtre de sa mère. D’ailleurs si je me souviens bien, dans le Grand Nulle Part, il fonde les deux assassins en un seul. Mais Ellroy s’inspire des journaux également, le braquage dans le Grand Nulle part s’est réellement déroulé. Excepté qu’il en a fait une boucherie… je ne sais pas, c’est peut-être sexuel chez lui. Mais bon tout ça c’est de la psy de comptoir

      • 18 July 2011 à 10h36

        Mangouste1 dit

        Qui a écrit qu’on “ne se remettait jamais tout à fait de son enfance?”

      • 18 July 2011 à 10h43

        Mangouste1 dit

        Le roman, c’est de la psychologie, Pirate.

  • 17 July 2011 à 22h11

    BLANCHE dit

    Je vais reprendre en main American Tabloid, qui m’est tombe des mains plusieurs fois, au bout… de 3 pages.

    • 17 July 2011 à 22h13

      BLANCHE dit

      c’est pas bien dit, je sais…

      j’y arrive pas…

  • 17 July 2011 à 18h07

    isa dit

    je n’avais pas vu que c’était vous Monsieur Leroy qui aviez écrit sur ellroy.

    C’est un de mes auteurs favoris depuis que j’ai lu ce que j’avais trouvé un vrai de vrai polar “le dalhia noir”.

    En revanche je n’ai jamais ressenti ce côté réac dont vous parlez car dans la trilogie (Tabloîd,…) il explique au contraire la pourriture des liens extrême-droite /Mafia, et il décrit ses personnages dans leur ignominie la plus intime. A tel point que j’ai souvent dû arrêter ces livres là, durs, très durs.

    • 17 July 2011 à 18h45

      pirate dit

      C’est le reproche que je fais le plus à Ellroy, sa complaisance dans la violence. Je me souviens de ce passage décrivant, lors de la baie des cochons, un officier cubain passant les prisonniers à la tronçonneuse, ou dans American Tabloïd sa description uber abusé du vietnam. Ca m’avait d’autant marqué qu’à la même époque j’enchainais sur un chef d’oeuvre autour du même sujet, Sympathy for the Devil de Kent Anderson, qui lui est vraiment allé là bas, et comme Force Spécial, et le fossé entre ces deux là sur ce sujet était le même qui existe entre quelqu’un qui fantasme la violence et s’en sert comme exhutoire littéraire et celui qui l’a vécu et la respecte pour ce qu’elle est. Ellroy fait dans l’opératique, comme Coppola quand il décrit la mafia ou la guerre, pour autant les deux livres de Kent Anderson, Sympathy for the Devil et Chien de nuit (un polard, toujours basé sur l’expérience personnel de l’auteur, puisque après le Vietnam il est devenu flic dans un coin désherité de l’amérique) ressemble à des films. Et Kent Anderson est tout sauf un lefty. Maintenant pour Ellroy il a appuyé sur ce sujet parce que ses héros sont parfois violement raciste, qu’il emploie des termes comme “bronzé-ville” et que la gauche américaine l’a cloué au piloris pour ça, sans jamais comprendre qu’il fond ses personnages et son univers à l’époque qu’il décrit. Alors que des types comme Crumley, Bukowski ou Fante (père et fils) ne sont guère plus à gauche mais sont vénéré par la dites gauche américaine du fait de leurs parcours personnels.