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Faut-il fermer la Fed ?

Keynes-Hayek, deuxième round

Publié le 24 novembre 2010 à 12:00 dans Économie

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Il n’est pas impossible que vous ayez lu ou entendu le terme de Quantitative Easing quelque part. Comme c’est un poil plus important que le dernier lapsus de Rachida Dati mais que la presse spécialisée hexagonale semble préférer éviter soigneusement d’aborder un sujet auquel le lecteur (mais surtout le journaliste) risque de ne rien comprendre, j’ai pensé utile de vous fournir quelques éléments complémentaires.

Un petit rappel préalable s’impose. Le mandat de la Fed1 – qui est à quelques détails de forme près le mandat de toutes les banques centrales – consiste à assurer le maximum d’emploi (et donc de croissance) sous contrainte de stabilité des prix (et donc du pouvoir d’achat du dollar). Pour ce faire, les banques centrales mettent en œuvre une politique – la politique monétaire – que l’on résumer un peu grossièrement de la manière suivante : si la Fed pense qu’il y a de l’inflation – c’est-à-dire que le dollar perd de sa valeur – elle cherche à faire remonter les taux (donc, le coût du crédit) pour freiner la croissance et stabiliser la valeur du dollar. Si, a contrario, la croissance est trop faible (il y a du chômage) la Fed cherche à faire baisser les taux pour stimuler la croissance2. Le taux que pilotent les banques centrales c’est le taux du marché interbancaire – c’est-à-dire le taux moyen auquel les banques se prêtent de l’argent entre elles. En faisant baisser (monter) ce taux, les banques centrales incitent les banques commerciales à prêter plus (moins) d’argent à l’économie et espèrent ainsi réguler l’investissement des entreprises et la consommation des ménages. Pour faire baisser les taux d’intérêt, les banques centrales disposent d’une arme fatale : la planche à billet (ou du moins son équivalent électronique moderne). Le mécanisme, connu sous le nom d’opération d’Open Market, consiste à créer des dollars ex-nihilo et à utiliser ces dollars pour acheter des obligations d’Etat sur les marchés financiers. Les dollars fraîchement créés viennent créditer les comptes bancaires de ceux qui ont vendu leurs obligations, alimentent l’industrie bancaire en argent frais et permettent ainsi d’augmenter l’offre de dollars sur le marché interbancaire… ce qui fait baisser le taux.

Par exemple, lorsque la bulle Internet a explosé, la Fed a fait baisser massivement le taux des Fed Funds (le taux du marché interbancaire chez Oncle Sam) pour inciter les banques à prêter et pousser les entreprises et les ménages américains à s’endetter et à consommer. Les Américains se sont donc endetté, ont acheté des maisons et ont fait grimper les prix tant et si bien qu’Oncle Sam s’est retrouvé avec une bulle immobilière sur les bras – une sorte d’inflation en gros. Du coup, la Fed a fait remonter le taux des Fed Funds pour freiner la bulle. Ça a très bien fonctionné : elle a même réussi à faire exploser la bulle et à pulvériser au passage toute l’industrie bancaire américaine. Face à la panique et à la récession qui a suivi, Ben Helicopter Bernanke, le patron de la Fed, a de nouveau fait baisser les Fed Funds en injectant dans l’économie américaine en quelques mois plus de dollars que la Fed n’en avait créés depuis sa fondation en 1913 mais là – stupeur – il semble que les entreprises et les ménages américains n’aient plus tellement envie de s’endetter et que les banques – qui ont senti le souffle du boulet passer un peu trop près à leur goût – n’aient plus tellement envie de prêter.

La Fed s’apprête à injecter 600 milliards de dollars dans l’économie

D’habitude, quand une politique économique ne fonctionne pas (c’est-à-dire la plupart du temps), la solution préférée de nos gouvernements consiste à refaire la même chose en plus gros. Appliquée à la Fed, la traduction de ce principe d’économie politique coule de source : si la baisse des taux et la création monétaire qui l’a accompagnée n’ont pas réussi à faire redémarrer l’économie américaine, il faut imprimer plus de dollars et faire baisser les taux encore plus bas. Seulement là, les Fed Funds sont déjà à zéro.

C’est là que le Quantitative Easing intervient. En gros, le QE est aux opérations d’Open Market classiques ce que le missile balistique est aux obus de 75 : on ne cherche plus à inciter les banques à prêter de l’argent, on fait baisser les taux de force en achetant massivement des obligations sur le marché. Or, là, on en est à la deuxième couche. Cette fois-ci c’est quelques 600 milliards de dollars que la Fed s’apprête à injecter dans l’économie comme une fermière du Périgord injecte du grain dans le gosier de ses oies.

Si QE1 avait pas mal de supporters, QE2 fait clairement débat. Je schématise : à ma gauche, principalement des keynésiens3 (notamment Paul Krugman) qui considèrent que la demande américaine est trop faible et que seule une intervention massive de l’Etat (plans de relance de type New Deal) et des banques centrales (QE1, 2, 3…) peut sauver l’économie. À ma droite, des libéraux et très notoirement l’école autrichienne qui, comme Hayek4 autrefois, s’y opposent au motif que ces politiques sont inefficaces (on ne force pas un cheval à boire s’il n’a pas soif) et que cette deuxième phase de Quantitative Easing ne fait que préparer de l’inflation, la prochaine bulle et la récession qui suivra.

Le débat fait rage un peu partout et ceux qui s’intéressent à ces sujets futiles (qui ne concernent après tout que nos le devenir de nos économies, de nos emplois, de notre épargne… bref, que des choses tout à fait secondaires n’est-ce pas ?) peuvent désormais le suivre en direct sur la blogosphère. Depuis la chute des idéologies totalitaires du siècle dernier et la faillite des grands systèmes collectivistes, on n’avait plus vu de telles lignes de fractures et des débats aussi fondamentaux sur le devenir de nos sociétés. La pensée mainstream issue de la synthèse néoclassique – c’est-à-dire, pour faire simple, la synthèse des idées macro-économiques de Keynes, de la micro-économie néoclassique et des monétaristes (Milton Friedman) – tournait en rond sans véritable adversaire. Aujourd’hui, débat il y a. On en est revenu au débat de Keynes contre Hayek et, en soi, c’est plutôt une bonne nouvelle.

Sans ambiguïtés, je me range dans ce deuxième camp. La dernière banque centrale à avoir tenté l’expérience du QE c’est la Bank of Japan au début des années 90 et la période qui a suivi est restée dans la mémoire collective nippone comme la « décennie perdue »5. Au-delà du Quantitative Easing, c’est tout un système qui doit être remis en cause. Le titre d’un papier publié récemment par trois spécialistes des questions monétaires – « La Fed a-t-elle été un échec ?6 » – en dit suffisamment sur les interrogations que l’on peut légitimement avoir sur l’organisation de notre système monétaire et financier en général et sur le rôle des banques centrales en particulier. Entre dévaluation massive des monnaies et aggravation des cycles économiques (la soi-disant-crise-des-subprimes en étant la dernière illustration) le bilan de ces institutions surpuissantes n’est en effet pas glorieux et de plus en plus de voix s’élèvent pour remettre en cause leur pouvoir exorbitant. Entre un retour à l’étalon-or et la privatisation pure et simple des monnaies, le débat promet d’être intéressant.

  1. La Federal Reserve, la banque centrale américaine
  2. Vous avez lu, ici et là, que la Fed cherchait à faire baisser la parité du dollar pour stimuler les exportations américaine. C’est faux. La baisse de la parité du dollar n’est pas l’objectif (même si c’est bien le résultat)
  3. De John Maynard Keynes, économistes britannique et probablement un des penseurs les plus importants du XXème siècle. Son œuvre constitue le socle théorique qui justifie l’intervention de nos gouvernements dans le pilotage de l’économie
  4. Friedrich August Hayek, un des plus remarquables penseurs libéraux de l’histoire qui fût en son temps l’un des principaux adversaires de Keynes
  5. Qui dure maintenant depuis deux décennies
  6. “Has the Fed Been a Failure?” – George Selgin, William Lastrapes et Larry White
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76

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  • 27 November 2010 à 16h04

    eclair dit

    @fatback,
    je vous repose la question comment faites vous pour migrer vers une privatisation de la monnaie?

  • 27 November 2010 à 13h36

    Bobby Ewing dit

    @Fatback : Hilarant ! J’en connais une autre de ce bon vieux Joseph Staline ,comme quoi ces deux-là étaient fait pour s’entendre :” Il est déjà bien suffisant que les gens sachent qu’il y a eu une élection .Les gens qui votent ne décident rien .Ce sont ceux qui comptent les votes qui décident de tout .”

  • 27 November 2010 à 11h24

    fatback dit

    Les derniers commentaires de ce fil me rappellent une citation de ce bon vieux Winston Churchill: “The best argument against democracy is a five-minute conversation with the average voter. “

  • 27 November 2010 à 2h15

    Bobby Ewing dit

    La FED devrait déjà changer de nom , car elle n’est en rien fédérale et ne dispose d”aucune réserve ; Ensuite elle doit être fermée et ses dirigeants lapidés avec des lingots d’or .

  • 26 November 2010 à 18h50

    Aymenon dit

    a tenté de

  • 26 November 2010 à 18h49

    Aymenon dit

    Les banques contrôlent l’économie des USA depuis presque 100 ans. Kennedy a tenté transformer la Fed mais il s’est fait buter. Et on vient nous parler de Chavez…

  • 26 November 2010 à 18h37

    Aymenon dit

    LHr

    “Une petite précision utile sur le statut de la FED aurait été bienvenue : c’est un organisme privé, un consortium de banques privées…”

    C’est absolument vrai! Et ce n’était pas un hasard!

  • 26 November 2010 à 17h03

    eclair dit

    @fatback et comment vous faites pour migrer dans une privatisation des monnaies?

  • 26 November 2010 à 15h52

    fatback dit

    LHr,
    Le Board of Governors est une agence fédérale. Les gouverneurs sont nommés par le POTUS et confirmés par le Sénat. Le président et le vice-président du Board of Governors sont nommés par le POTUS. Plus nationalisé que ça tu meurs.
    .
    Baraglioul,
    Il y a bien des gens qui pensent qu’Areva est un boîte privée ;)

  • 26 November 2010 à 12h27

    Baraglioul dit

    Tiens, j’aurais dû lire les commentaires de Fatback avant de poster : je dis la même chose que lui.

  • 26 November 2010 à 12h23

    Baraglioul dit

    @LHr,

    Les banques centrales étant investies un monopole légal, elles participent de l’autorité publique.

    D’autre part, l’on ne pourrait parler de “monnaies privées” que si chaque banque pouvait émettre sa PROPRE monnaie (Francs Société Générale, Ecus BNP…), l’intérêt étant que, les conséquences dommageables d’une sur-émission (perte du pouvoir d’achat de la monnaie) retombant sur la seule banque émettrice, elle serait incitée à adopter une gestion “responsable”.

  • 25 November 2010 à 16h26

    a2lbd dit

    Fatback

    Ok merci.

  • 25 November 2010 à 16h01

    fatback dit

    a2lbd,
    L’injection de liquidités sert à faire baisser les taux. Que ce soit dans une opération d’open market classique ou pour du QE.
    Dans une opération d’open market classique, la Fed achète des obligations sur les marchés pour que les vendeurs créditent leurs comptes bancaires. Ce faisant, elle créée mécaniquement des réserves excédentaires au bilan des banques. Ça réduit la pression sur le marché des Fed Funds et donc ça permet à tout le système bancaire de prêter plus.
    On appelle QE une opération d’open market dont l’objectif n’est plus de faire baisser les Fed Funds mais de faire baisser les taux longs en achetant par gros paquet tout ce qui traîne sur le marché. Indirectement les rachats des Mortgage-Backed Securities s’apparentent à du QE même si, comme vous le notez très justement, l’idée était plus de sortir ses actifs du bilan des banques.
    Hayek se fiche éperdument de l’intérêt des nations : ce qui l’intéresse c’est l’intérêt des gens. Il était par ailleurs fermement opposé à la politique monétaire et au monopole des banques centrales. C’est la base même de la théorie dite autrichienne du cycle (ABCT).

  • 25 November 2010 à 14h43

    LHr dit

    Une petite précision utile sur le statut de la FED aurait été bienvenue : c’est un organisme privé, un consortium de banques privées, qui émet donc une monnaie privée.

    Son terme de “banque centrale” est usurpé, tout comme sa légitimité.

    Alors oui il faut fermer la FED, pour mieux la nationaliser.

  • 25 November 2010 à 14h37

    a2lbd dit

    @fatback

    Merci pour la précision mais j’avais cru comprendre qu’il y avait une différence entre baisse des taux et injections massives de liquidités.

    Dans un cas, les banques peuvent se refinancer à moindre coût et donc, en jouant habilement (notamment en améliorant leur spread) assainir leur situation en fond propres. Dans le deuxième cas, elles se débarrassent de créances pourries qui sont rachetées par l’état. Donc les débiteurs doivent non plus aux banques mais à l’état et peuvent à leur tour souffler. D’autre part les banques connaissent immédiatement une amélioration de leurs fonds propres. Aussi elles peuvent prêteraussitôt. Là où je vous suis c’est qu’effectivement il leur faut trouver des emprunteurs, ce qui en période de marasme devient problématique l’agent économique étant adverse au risque.
    Voilà ce que j’avais compris en fonction des différentes lectures sur Bernanke mais bien entendu, je peux errer.

    Pour ce qui est de Keynes/Hayek, il me semble que le premier a plus fondé sa théorie sur l’universalité de l’irrationnel humain et donc les outils qu’il a théorisés seraient fort efficaces dans le cadre d’une gouvernance mondiale. L’autre en revanche a une approche plus géo-politique prenant en compte les intérêts particuliers des nations et donc préconisant d’utiliser l’outil monétaire comme une arme/un bouclier dans la jungle économique.

    Mais je peux me gourer.

  • 25 November 2010 à 14h05

    fatback dit

    Air,
    Sur la révolution industrielle je crains que vous ne vous fourriez le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Un article pourrait bien être publié prochainement sur Causeur pour rétablir quelques faits historiques à ce propos…