Farouk Hosni, ministre égyptien de la Culture, parviendra-t-il à prendre la tête de l'Unesco ?

L’Unesco, en temps normal, tout le monde s’en fiche. Il a fallu la candidature de Farouk Abdel-Aziz Hosni, actuel ministre égyptien de la Culture, à la tête de cette usine à gaz onusienne, pour qu’elle devienne un sujet de news et l’enjeu d’une bataille au couteau dans l’arrière-cuisine du pouvoir. Pourquoi donc tant de bruit ? Tout simplement parce que le candidat égyptien, qui part favori après le premier tour, est responsable de plusieurs déclarations anti-israéliennes et antisémites. Mais si BHL, Claude Lanzmann et Elie Wiesel sont sur le pied de guerre, Israël regarde ailleurs. En clair, l’Etat hébreu a donné son feu vert. L’entente de Netanyahou avec Moubarak sur ce dossier évoque vaguement l’attitude de Berne vis-à-vis de Tripoli. C’est donc l’occasion pour Bibi de réaliser un vieux rêve israélien : devenir la Suisse du Proche-Orient.

Né à Alexandrie en 1938, le héros de cette affaire se lance dans une carrière de peintre et devient rapidement un artiste engagé – dans la fonction publique. Ainsi, à l’âge de 26 ans, il occupe un emploi de « modérateur culturel » au Département général des Beaux-arts au ministère de la Culture. Il est ensuite nommé directeur du Palais de la culture d’Alexandrie, poste qu’il quitte pour celui diriger le Centre culturel égyptien à Paris (1971-1978) où il est également attaché culturel. Par le plus grand hasard, c’est lors de ce séjour diplomatique en France qu’il son art est pour la première fois couronné par le prix du festival de Cagnes-sur-Mer (1972). Quant au prix « de la culture et de la paix » qui lui a été décerné en 1993 par l’université internationale de la Söka Gakkai au Japon, ma nullité en matière de peinture abstraite contemporaine m’interdit de me prononcer. Entretemps, Hosni a passé quelques années à Rome à la tête de l’Académie égyptienne des Arts à Rome. En 1987, sa carrière est couronnée par portefeuille de la Culture qu’il détient sans discontinuer jusqu’à aujourd’hui.

On ne fait pas une telle carrière en affichant des opinions dissidentes. Être ministre de la Culture dans un pays où les intellectuels sont antisémites comme ils sont de gauche en France et où une visite à l’ambassade d’Israël au Caire suffit pour être lynché, cela demande quelques efforts. Quelques-uns, comme le prix Nobel Naguib Mahfouz ont pu se permettre d’avoir des opinions nuancées mais la légitimité morale et artistique de Farouk Hosni est trop limitée pour qu’il s’autorise de tels chichis. Il s’est donc plié aux figures imposées par la doxa locale : citons, entre autres, « l’infiltration des médias internationaux par les Juifs ». Il a également déclaré qu’« Israël n’avait jamais contribué à la civilisation à quelque époque que ce soit car il n’a jamais fait que s’approprier le bien des autres », mais il est vrai que ce n’est pas très éloigné de ce que pensent beaucoup de belles âmes alter ici. Son embarrassant CV comporte aussi une invitation lancée au négationniste Roger Garaudy. Bref, comme l’a noté Caroline Fourest dans Le Monde, « il a beau s’en défendre et dire respecter la ‘culture juive’, Farouk Hosni est à l’image des apparatchiks de sa génération : incapable de distinguer la question juive de la politique israélienne ».

L’honnêteté impose cependant de rappeler qu’il a aussi été le défenseur sans faille d’une certaine laïcité. Il a qualifié le voile musulman de « pas en arrière pour les femmes égyptiennes. » « Si les femmes doivent se couvrir, les hommes devraient le faire aussi, vu qu’il n’y pas de différence entre des cheveux féminins et masculins », a-t-il dit.

Le cas Hosni a menacé de tourner à la crise diplomatique, à partir du moment où le président Moubarak a décidé de soutenir sa candidature, puis face aux premières critiques, d’en faire une question de prestige et d’honneur national pour l’Egypte.

Avant le 30 mai 2009, date limite de dépôt des candidatures, Le Caire s’est attelé à la besogne en mettant particulièrement la pression sur la France, pays hôte du siège de l’Unesco, et sur Israël, dont la magnanimité était d’autant plus indispensable que l’offensive anti-Hosni a été menée par d’éminents intellectuels juifs. De son côté, le candidat suspect s’est pris d’une soudaine passion pour les vieilles synagogues égyptiennes.

Il est clair qu’Israël ne peut guère s’offrir le luxe d’une crise majeure avec l’Egypte. Il n’en reste pas moins que dans ce jeu, l’Egypte possède d’innombrables atouts. Le Caire n’a même pas besoin de rappeler son soutien à l’Etat hébreu lors des derniers incidents à Gaza, la lutte commune contre le Hamas, le trafic d’armes et le Hezbollah, la menace iranienne qui pèse sur les deux pays, et enfin les efforts égyptiens pour faciliter la libération du soldat Shalit. Sans oublier la petite cerise sur le gâteau offert à un Netanyahou fraîchement élu : la bénédiction de Moubarak qui a chanté les louanges du chef du « gouvernement israélien le plus à droite de l’histoire » lors de sa dernière visite aux Etats-Unis il y un mois. N’oublions pas non plus que le secrétaire général actuel de la Ligue arabe est l’Egyptien Amr Moussa, dont l’hostilité à Israël est tempérée par les « conseils » de Moubarak. Bref, si le président égyptien demande à un Premier ministre israélien de lui rendre un petit service, c’est une proposition qu’il ne peut pas refuser.

Pour la France, l’Egypte et son président représentent un atout-maître. Bien au-delà de son rôle au cœur du grand projet méditerranéen d’Henri Guaino, Moubarak est le garant de la stabilité du plus grand pays arabe. La fin de règne du vieux président égyptien est une source de grandes inquiétudes, et on n’exclut pas, dans les chancelleries européennes, un scénario à l’algérienne pour l’après-Moubarak. Le moment est mal choisi pour infliger un camouflet public et international au président et à son ministre ennemi des Frères musulmans. Paris a donc déployé une intense activité pour aider M. Hosni. Le président lui a même prêté sa plume : comme l’a révélé Natalie Nougayrède dans Le Monde, c’est bien Henri Guaino qui a écrit la tribune publiée par Le Monde le 22 mai dans laquelle Hosni plaide son cas et tente de dissiper les « malentendus ». Ce qui n’a pas arrangé les relations diplomatiques entre Guaino et BHL qui continuent à se traiter de noms d’oiseaux par médias interposés. Ambiance.

Tout cela ne va pas améliorer la crédibilité de l’Unesco, qui apparaît pour ce qu’elle est : la récompense de dignitaires en fin de carrière de régimes essoufflés. C’est ainsi que fonctionne la démocratie mondiale – one state, one vote. Si ça fait plaisir à notre ami Moubarak, un antisémite à paris, ça ne changera pas la face du monde.

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