Luchini en boucle | Causeur

Luchini en boucle

Alceste chez Kerdruc

Auteur

Thomas Morales

Thomas Morales
est journaliste et écrivain...

Publié le 09 octobre 2016 / Culture

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fabrice luchini SIPA

Fabrice Luchini, La Grande Librairie sur France 5, SIPA 00747716_000017

La mire se lève un dimanche de septembre sur le canapé rouge de Drucker. Tête de communiant neurasthénique. Il est en forme. Nous allons assister à un grand match. Sobriété vestimentaire. Veste en daim sur chemise blanche. Ruse classique du comédien, l’esbroufe n’a jamais payé, du moins en début d’émission. Jambes croisées. Coude derrière la tête. Immobilité suggérée, belle parade d’intimidation. Air lointain presque vague. C’est bon signe. Modestie de façade. Ne surtout pas mépriser son adversaire tout en gardant l’ascendant psychologique sur lui. Règle élémentaire du chevalier servant, inlassable promoteur de ses multiples spectacles et DVD (voir liste ci-dessous). Ne pas se cramer dès l’entame du combat. Se renouveler, ne pas imiter Johnny, éviter le sujet Hollande, ne pas s’appesantir sur Macron, tout en balançant quelques propos vaguement droitiers.

Ne pas décevoir les grands auteurs

La promotion a été longue ces derniers mois. L’acteur a laissé beaucoup de force à Cannes, en mai. Il sait qu’on ne lui accordera aucun round d’observation. Le public est sans pitié pour ce champion de l’audimat. Les téléspectateurs veulent une victoire par K.O. Le panache, ce lourd fardeau qu’il traîne depuis quinze ans, de chaînes de télé en stations de radio. La frénésie du langage, même pour un professionnel aussi aguerri, est une science parfois inexacte. Le boxeur des mots peut être saisi, à chaque instant, d’une fringale. Alors, Luchini entre sur les plateaux, la mine inquiète, en se disant : « Qu’est-ce que je vais pouvoir encore leur raconter ? ». Un peu gêné mais contraint par le cirque médiatique de faire le beau. Le jeu en vaut-il la chandelle ? Il bourre le Théâtre Montparnasse tous les soirs. Ses nombreux fans connaissent son numéro par cœur. La voix doit, malgré tout, porter toujours plus loin même lorsqu’on joue à guichets fermés.

Les auteurs (Rimbaud, Baudelaire, Molière, Flaubert, Labiche,…), en repli stratégique, veillent au grain. Sur qui d’autres compter ? Luchini ne veut pas les décevoir. C’est son côté bon élève, laborieux, sublimé par la fougue de la Goutte-d’Or et le parfum enivrant des shampouineuses. Bourgeois et prolétaire. Lucide et démago. Sincère et opportuniste. Brillant et bas-de-plafond. Exalté et reclus. Tout ça, à la fois. Ne jamais négliger la défense, ses arrières. Une erreur de débutant qu’il ne commet plus. L’acteur travaille sans relâche son foncier. Chaque jour, le texte, rien que le texte en bouche, en boucle, pour atteindre cette fluidité. Le style, en somme. Habitué aux performances de l’acteur, le téléspectateur exige toujours plus de son puncheur favori. Il attend le feu d’artifices. Le réactionnaire joyeux. Le trublion désespéré. Philippe Muray et Sylvie Vartan. Eric Rohmer et Max Pécas. Lara Fabian et Barbara. Il espère des envolées métaphysiques mâtinées de James Brown que l’on se racontera le lendemain, au comptoir ou au bureau. Ce soir, Luchini est en confiance. Sobre. Il est bon de varier les registres sans totalement désappointer ses afficionados. Kerdruc, de toute évidence, sous le charme. Il mouline autour de l’artiste, envoie quelques gauches sans intention de blesser, il l’aime son acteur. Le public du studio se laisse emporter par cette conversation convenue non dépourvue de quelques redondances. L’athlète déroule.

Il fait ses gammes, comme à la maison. L’apprenti-coiffeur, Labro, l’Ile-de-Ré, Perceval, Jouvet, Guitry, Céline, La Discrète, les acteurs bien-pensants, les moralistes, etc… Ce soir, il ne force pas, en mars dernier, il s’était un peu trop lâché. La fatigue ou la raison ? « Tout peut arriver » avec cet ado en blazer dont la première apparition au cinéma à 17 ans tient du phénomène. Prodigieux de bouffonnerie et, déjà, du plaisir des mots. Fin du combat. L’acteur a bien travaillé. Place à la vraie scène maintenant, au Théâtre Montparnasse, jusqu’au 21 novembre.

DVD – Coffret Fabrice Luchini : L’Hermine + Gemma Bovery + Alceste à bicyclette + Les Femmes du 6e étage – Studios Gaumont –

DVD – Ma Loute de Bruno Dumont – Memento films – En vente le 18 octobre 2016 –

Fabrice Luchini, Poésie ? – Théâtre Montparnasse jusqu’au 21 novembre 2016 -

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    • 9 Octobre 2016 à 20h32

      thierryV dit

      Monsieur Luchini est beaucoup plus discret depuis que l’ambiance s’alourdit dans notre pays. Il aimait se positionner dans les émissions à grosse audience en contre-pensee dominante et élitiste. Ca avait de la gueule et ca faisait rire avec une pointe d’admiration pour ce batteleur de génie. 
      Il en est tout autrement aujourd’hui. Ce monsieur évite de forcer le destin vu qu’il joue gros sur son image. On pourra le comprendre mais alors qu’il revienne à son cœur de métier et evite des incursions stériles, memes brillantes, en politique. 

    • 9 Octobre 2016 à 19h57

      alain delon dit

      Luchini serait un peu le troisième frère Bogdanov de la littérature, cela dit pas sûr qu’il bluffe encore son monde

    • 9 Octobre 2016 à 10h30

      Habemousse dit

      Luchini acteur, oui, Luchini, récitant, oui, Luchini comédien trois fois oui, Luchini écrivain, non !

      Un ami que j’avais invité m’a offert son dernier livre « Comédie Française, ça a commencé comme ça… »

      Ce n’est pas un livre c’est du Luchini, agrémenté de deux ou trois commentaires intéressants sur Céline et Rimbaud, mais pas de quoi fouetter un chat. Un comédien fait revivre un auteur et ses œuvres avec plus ou moins de bonheur, il ne crée rien qui n’a déjà été créé, ce n’est qu’un amplificateur haut de gamme qui distribue, par le biais de son coffre, au plus grand nombre, ce que l’être humain écrit de meilleur, et c’est déjà très bien.

      Notre président est allé dans sa demeure des environs de Blois se faire adouber « homme d’esprit » : en neutralisant les saillies de l’acteur et en faisant croire qu’il est de son côté, celui de la finesse, il a fait d’une pierre deux coups : bravo aux conseillers ; à quelques mois des élections ce « ralliement », même forcé par la main, est important pour faire taire les moqueurs.

      L’indépendance d’esprit se couche plus vite que l’éclair devant la flatterie, M. Jean de La Fontaine était bon observateur. 

      • 9 Octobre 2016 à 11h59

        agatha dit

        Du côté de Marseille, ce ralliement de Blois nous avait complètement échappé.

        • 9 Octobre 2016 à 12h30

          Habemousse dit

          Je comprends, vous êtes trop occupée à déboucher le Vieux-port.

        • 9 Octobre 2016 à 13h49

          agatha dit

          Oui, ça occupe, et surtout ça fait 2 mn d’images pour les journaux télévisés du soir, éditions nationales, s’il-vous-plaît.
          Bonne journée, Habemousse.

        • 9 Octobre 2016 à 14h12

          Habemousse dit

          « …ça fait 2 mn d’images pour les journaux télévisés du soir… »

           Il n’y a pas de petits profits, bonne journée , Agatha.