Guerre en Syrie: l’université française fait une victime | Causeur

Guerre en Syrie: l’université française fait une victime

Fabrice Balanche, dommage collatéral du népotisme

Auteur

Daoud Boughezala

Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 28 décembre 2016 / Société

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Le tribunal administratif vient de donner raison à Fabrice Balanche, universitaire spécialiste de la Syrie arbitrairement écarté d'une procédure de recrutement d'un maître de conférences à l'IEP de Lyon. Quand on a le tort de ne pas penser dans les clous ni de disposer du bon réseau, on a rarement les faveurs des jurys de sélection.
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IEP de Lyon. Sebleouf. Wikicommons.

La crise syrienne n’en finit plus de déborder sur l’Hexagone. Sur le terrain sécuritaire, il y a bien sûr ces « revenants » du djihad, dont le séjour prolongé sur les terres de l’Etat islamique n’a pas entamé la soif de sang. Et dans les salons feutrés de l’Université, la guerre civile qui déchire le pays du Cham a aussi ses victimes collatérales.

Palme aux médiocres

Prenez Fabrice Balanche, spécialiste de la géographie syrienne, auteur d’une thèse sur « Les Alaouites, l’espace et le pouvoir dans la région côtière syrienne ». Depuis le déclenchement du conflit en 2011, et bien avant que le rapport de force militaire ne bascule en faveur du régime, ce maître de conférences de Lyon-2 a fait entendre une petite musique différente de la doxa fabiusienne. Aux arguments moraux du Quai d’Orsay pariant sur l’inéluctable et imminente chute de Bachar Al-Assad, le géographe opposait la résilience du pays profond, tiraillé par des logiques sociales, tribales, politiques et confessionnelles irréductibles au bon vieux clivage Dictateur sanguinaire vs. Démocrates. Sans nier la responsabilité du clan Assad dans la militarisation de la révolution, ni minimiser les crimes de guerres des deux côtés, Balanche a toujours estimé inévitable la poursuite du dialogue avec Damas afin de combattre le djihadisme.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que Fabrice Balanche  n’a pas été récompensé de sa prescience. En novembre 2014, briguant un poste de maître de conférences profil « Monde arabe : histoire, géographie, institutions et gouvernance » de  l’Institut d’études politiques de Lyon, l’universitaire fait figure de grand favori. Parfait arabisant, fin connaisseur du Levant, il a en effet vécu de nombreuses années en Syrie et a dirigé l’Observatoire urbain du Proche Orient à Beyrouth. Sauf que… rien ne se passe comme prévu. Ultrafavori sur le papier, passé le premier écrémage du concours, le candidat se soumet au traditionnel entretien oral de sélection au milieu de six autres concurrents. Et là, surprise, alors que les rapporteurs du jury avaient relevé l’excellence de son dossier académique, Balanche voit son nom absent de la short list des finalistes annoncée en décembre. Dans un courriel envoyé au principal intéressé, le président du comité de sélection Lahouari Addi invoque… la surqualification du candidat ! Magnanime, le jury a non seulement voulu épargner à Balanche l’affront de figurer derrière une escouade de jeunes thésards moins expérimentés que lui, mais justifie son revirement par le risque qu’une fois désigné, il cherche un meilleur poste ailleurs… Étrange palinodie légitimant la palme aux médiocres.

Une victoire symbolique au tribunal

Contestant sa disqualification, Fabrice Balanche a assigné Sciences Po Lyon auprès du tribunal administratif… qui lui a finalement donné gain de cause. Annulant la décision de l’IEP,  le juge conclut que « la décision du 8 décembre 2014 par laquelle le comité de sélection n’a pas retenu sa candidature est insuffisamment motivée » et « méconnaît le principe d’impartialité et prend en compte des éléments étrangers aux mérites des candidats ». Lesquels ? Haoues Seniguer, qui avait obtenu le poste convoité au nez et à la barbe de Balanche, a le mérite d’avoir effectué sa thèse avec Cherif Ferjani, un proche de la ministre de l’Education nationale, lequel faisait justement partie du comité de sélection… De là à alléguer qu’il devrait sa promotion à on-ne-sait-quelle proximité politique, il y a un pas que nous ne franchirons pas…

Un fait demeure cependant troublant : Seniguer s’est vu titularisé depuis, malgré le recours immédiatement déposé par son concurrent malheureux Balanche. Aujourd’hui que la justice lui donne raison, ce dernier fait feu sur la rue de Grenelle : « Le ministère aurait dû surseoir à la titularisation en attendant le résultat du tribunal administratif. L’avocat de l’IEP a demandé deux fois un supplément d’instruction pour gagner du temps et permettre à M. Seniguer d’obtenir sa titularisation. Mais ce qui est pire c’est que le ministère n’a pas hésité à soutenir le mauvais mémoire de défense de l’IEP. », glisse-t-il à Causeur. Et le chercheur d’évoquer un possible délit d’opinion : « Vu mes analyses sur la Syrie, le jury étant composés de plusieurs sympathisants de « la révolution syrienne », je n’étais pas en odeur de sainteté auprès d’eux. Si j’avais porté un chiffon rouge autour du cou avec marqué Alep, cela aurait sans doute mieux marché pour moi… » De toute évidence, comme le sous-entend la décision du tribunal, l’hétérodoxie et l’absence de réseautage du « réaliste » Balanche ont joué en sa défaveur.

Perdu pour la France?

Maintenant qu’il a obtenu une victoire judiciaire, le cas de Fabrice Balanche sera automatiquement réexaminé par le comité de sélection de l’IEP en janvier. Contacté par le quotidien lyonnais Le Progrès, le maître de conférences désigné Haoues Seniguer dit tomber des nues : « J’ai appris la décision avec stupeur et incompréhension et je vais bien entendu défendre une place chèrement acquise, avec de nombreux sacrifices consentis toutes ces dernières années ».  Il est tout aussi entendu que si d’aventure le jury de sélection le nommait cette fois-ci maître de conférences à Sciences Po Lyon, Fabrice Balanche ne serait pas le bienvenu dans l’établissement : « Si le comité de sélection me nomme premier, ce qui à mon avis n’arrivera pas, imaginez l’ambiance… Non, le plus probable, c’est que le jury ne se déjuge pas ou à la limite classe premier un des candidats qui a entre-temps été recruté au CNRS puis Seniguer en deuxième, ce qui garantira sa place.» C’est ce qu’on appelle la politique du fait accompli : titularisé, bénéficiaire du statut de fonctionnaire, sauf improbable revirement, Seniguer ne pourra manifestement pas tomber de sa statue. On ne licencie pas un salarié de l’Etat comme on congédiait un domestique à des temps révolus.

Mais Fabrice Balanche boit néanmoins du petit lait à la lecture de la décision du TA. Gagnant symbolique, il entendait avant tout « donner un coup de pied dans la fourmilière parce qu’il y en a marre des recrutements bidons à l’université. Un gâchis humain énorme » auquel il impute la crise de notre système de recherche en sciences sociales en général, sur l’islamisme en particulier. « Les analyses sur la crise syrienne sont complètement verrouillées par l’islamo-gauchisme. Si on en est là en France par rapport à l’islam et au terrorisme, c’est aussi à cause des universitaires qui préfèrent avoir tort avec Sartre que raison avec Aron. », fulmine-t-il.

L’ironie de cette mésaventure, c’est que l’élimination de Fabrice Balanche au nom d’un prétexte farfelu – le risque d’un exil dans une université plus prestigieuse – a entraîné… son exil aux Etats-Unis ! Le spécialiste de la Syrie fait désormais les belles heures du Washington Institute for Near East Policy qu’il abreuve en études sur le cours de la guerre en Syrie et autres analyses de  la sociologie des zones sous le contrôle d’Assad.  Au pays du premier amendement, l’enseignant-chercheur se sent « totalement libre. Même si Edward Saïd et les islamo-gauchistes sont considérés comme des dieux à Columbia, on peut faire sa carrière ailleurs. Contrairement à la France, comme les universités sont privées, il y a une prime au résultat par rapport au succès de nos étudiants. » CQFD.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 31 Décembre 2016 à 15h05

      Bibi dit

      Le plus grand Art/Savoir de la thèse de doctorat et le choix du Directeur de Thèse.

    • 30 Décembre 2016 à 19h27

      plouc dit

      Sciences Po est l’ école qui fabrique les futurs crétins du parti socialiste !!!!
      pas besoin de se demander comment la petite arabe musulmane marocaine belkacem a eu son diplome de Sciences Po avec tous ces professeurs d’ obédience socialiste !!!

    • 30 Décembre 2016 à 16h25

      lisa dit

      Il y a eu des suppressions de commentaires ici ?

    • 29 Décembre 2016 à 8h23

      G.B. dit

      @ Lecœuretlaraison : désolée alors, il semble que j’ai mal compris votre réponse.
       

    • 28 Décembre 2016 à 23h35

      Roturier dit

      Népotisme et consanguinité, n’est-ce pas. Idéologiques et même éthniques…

      Ce bon vieux Marc Twain demandait « Qu’est-ce un chameau ? Un cheval dessiné par un comité ».

    • 28 Décembre 2016 à 17h29

      Pyrrhon dit

      Ce cas est caricatural, et probablement très “politique”. Mais une forme de népotisme se répète souvent dès qu’il y a une concurrence entre un “immigré” et un “de souche”!

    • 28 Décembre 2016 à 15h18

      Pol&Mic dit

      “Quand on a le tort de ne pas penser dans les clous ni de disposer du bon réseau, on a rarement les faveurs des jurys de sélection.
      …….!!!!!!!
      CQFD (avec des années de retard)

    • 28 Décembre 2016 à 14h42

      Christine dit

      L’École française, de la maternelle à l’université, est gangrenée par la même idéologie. 
      Les dissidents doivent raser les murs, regarder par terre et ne prétendre à rien pour pouvoir continuer à exercer, voire exister.
      Souvenons-nous de Pétré-Grenouilleau, Gouguenheim et d’autres.
      Elites ? Je commence à me lasser d’entendre ce vocable désigner les exécutants zélés de la mise à mort de la culture française. Ce sont des misérables qui œuvrent, dans les partis, à l’éducation ou dans les medias, pour que pas une tête ne dépasse, fût-ce au prix de la réalité
      et de la vérité.
      La controverse a déserté le paysage intellectuel. Y règne un consensus lâche et servile.  

      • 28 Décembre 2016 à 15h21

        clorouk dit

        Des élites, nous avons tous les oreilles rebattues. Mais nous savons tous que ce vocable est désormais utilisé par dérision et qu’il est devenu péjoratif. Faire partie des élites n’est plus une attente mais une menace. Peut être, par analogie avec la Nouvelle Vague, parlera-t-on bientôt de Nouvelle Elite?

    • 28 Décembre 2016 à 13h54

      Lecoeuretlaraison dit

      A relier à l’article de Barnavi sur le populisme;
      les élites veulent monopoliser les idées, interdisent toute remise en question
      Ils sont tellement arrogants qu’ils ne s’aperçoivent pas de l’énormité des choses qu’ils nous font avaler. Comme la description du “peuple” qui nous ramène 60 ans en arrière.
      Mais se remettre en cause serait démanteler l’édifice sur lequel ils sont installés. Déjà la chute de l’URSS leur a porté un sacré coup, alors ils s’accrochent aux avatars aux oripeaux du marxisme.
      Dans une alliance qui semble contre nature avec la haute finance -les escrocs de haut vol-

      • 28 Décembre 2016 à 16h39

        G.B. dit

        A la réflexion votre apostrophe, en bas, est hyper intéressante : dans la mesure où je critique l’Adèle de Kechiche vous me collez semble-t-il l’islamophobie qui-va-bien avec l’homophobie. Et vous n’avez rien trouvé qui fasse antisémite ?
        Et donc, bien qu’à 13:54 vous sembliez aller dans le sens de l’auteur, moi je pense que, vu votre déductionnisme bien fait pour plaire à Hollande vous devriez tenter le même concours que l’auteur, et faire des films, vous seriez même subventionné.
        Geneviève Boyer.  

        • 28 Décembre 2016 à 19h56

          Lecoeuretlaraison dit

          ????????????????????????????????????????????????????????????

          J’ai dû mal m’exprimer, ou alors je vous ai mal comprise dans votre premier commentaire.

          Je voulais simplement faire remarquer que le politiquement correct avait envahi pratiquement tous les domaines, jusqu’à faire croire à la population qu’elle avait elle-même élu certains candidats dans les concours où ils sont invités à voter.

          Et je n’ai bien évidemment rien contre celui ou celle qui a obtenu le titre ! C’est la méthode que je condamne.

    • 28 Décembre 2016 à 13h53

      LibertyV dit

      Que vient faire la référence à Edward Said, mort en 2003 et qui a très peu écrit sur les Alaouites, dans cette affaire de Syrie en 2016 ?

    • 28 Décembre 2016 à 12h00

      persee dit

      Très bon article . En effet quel est le crédit porté à la valeur de l’Université française ? C’est une souffrance  de voir que les zozos tiennent toujours  bien en main le véhicule idéologique .

    • 28 Décembre 2016 à 12h00

      Bagrat dit

      L’université est colonisée par les islamistes grâce à l’influence malfaisante de la Najat et de tous les socialos islamocollabos. Etre médiocre et de la diversité équivaut à un bonus pour prétendre à un poste universitaire. Mais l’heure de la Reconquête et du grand ménage approchent. Le relèvement de la France passera par une épuration des media , de la magistrature et de l’université.

    • 28 Décembre 2016 à 10h46

      IMpro dit

      C’est une réalité dans les sciences humaines: L’université est colonisée à tous les échelons par les Bourdieusiens en sciences sociales, les adeptes de Mucchielli (celui qui trouve toutes les excuses aux délinquants) en psycho et maintenant les genders et colonial-studies. Cela gangrène maintenant les disciplines littéraires qui se féminisent d’ailleurs à outrance. On voit maintenant fleurir partout des thèses sur la masculinité chez tel ou tel auteur classique et j’en passe. Même l’illustre Sorbonne, ancien bastion de l’objectivité disciplinaire (avec ce que cela comporte de difficulté) n’échappe plus à la règle; ça pouvait encore aller quand ça ne dépassait pas 10 à 15% de l’ensemble, mais il deviennent maintenant quasi majoritaires et toute une génération va devoir passer sous leurs fourches caudines: On imagine les dégâts à venir. Il est vrai qu’ils sont aussi dominants dans les universités américaines, mais le bon vieux système des checks and balances permet un rééquilibrage. En France, ça va devenir le désastre, même si des disciplines comme l’histoire résistent encore un peu. En philosophie, ces Khmers rouges/verts gagnent aussi du terrain, mais la tradition philosophie antique/philosophie allemande résiste encore contre la philosophie analytique anglo-saxonne qui tente une percée parfois significative dans certaines universités. Dans un jury où je siégeais, j’avais critiqué la prétention d’une candidate à passer tout son corpus au crible du politiquement correct et des post-colonial studies, j’avais notamment mis le doigt sur une citation d’Aimé Césaire qui accusait Adenauer d’être un post-nazi sans aucune distance avec le pape de la négritude. Je me suis vu reproché par une de mes collègues d’être un défenseur de la pensée occidentale! Heureusement les rapports restent et ils peuvent refléter l’âpreté des débats. Mais il semble, hélas, qu’il y en ait de moins en moins. On fait de plus en plus soutenir des travaux idéologiques sans rigueur scientifique

      • 28 Décembre 2016 à 12h36

        IMpro dit

        Je me suis vu reprocher… Pardon pour la faute d’orthographe, il faut se relire sans cesse. En fait je critiquais cette manière de ne pas remettre en question ces assertions stupides, même si elles proviennent des plus grands écrivains (encore que je n’apprécie pas moi-même Aimé Césaire qui est à mes yeux un auteur mineur). On m’a reproché donc d’avoir une attitude européocentriste (raciste?), ce à quoi j’ai répondu que je ne défendais pas particulièrement la pensée occidentale qui n’en a pas besoin, mais simplement l’objectivité, ce qui a choqué mes collègues maintenant prisonniers de cette nouvelle idéologie totalitaire islam-gauchiste comme ils l’étaient autrefois du marxisme universitaire omnipotent (‘un anticommuniste est un chien -Sartre).

    • 28 Décembre 2016 à 10h12

      steed59 dit

      ce n’est pas les recrutements qui sont bidons à l’université, c’est toute l’université elle-même qui est bidon

      et en plus ce monsieur fait l’apologie de l’autonomie des universités et leur concurrence entre elles. Il est fou !

    • 28 Décembre 2016 à 8h02

      L'Ours dit

      Excellent article et Universités Françaises pitoyables.
      Juste une petite erreur de vocabulaire. Il n’était hélas pas “impétrant”, c’est tout le problème.

    • 28 Décembre 2016 à 7h33

      G.B. dit

      Et le festival de Cannes, alors ? Qui sort tout soudainement du chapeau des jurys ? Est-ce que “La vie d’Adèle” était le meilleur film présenté en 2013 ? Par exemple.

      • 28 Décembre 2016 à 14h08

        Lecoeuretlaraison dit

        Et miss France, c’est vraiment la plus belle ?
        Et la chanson interprétée par l’Autrichien/ne portant robe et barbe, est-ce que c’était la meilleure de l’Eurovision ?

        • 28 Décembre 2016 à 16h02

          G.B. dit

          Qu’est-ce qu’elle a miss France ?
          Mais puisque vous me sautez dessus, j’en profite pour préciser que cet article est excellent, qui montre comment, dans tous les champs de notre société, qu’il s’agisse du cinéma ou de l’université, les français ont intégré les discours menaçants du pouvoir : pour garder sa place ou en obtenir une, il faut publiquement sacrifier ceux qui disent la vérité.