Mail Facebook Twitter RSS

Inscrivez-vous à la Newsletter

Recevez chaque lundi la synthèse de l'actualité de toute la semaine



X

Euthanasie : laisser venir la mort n’est pas la provoquer

Pourquoi la loi Leonetti suffit

Publié le 02 janvier 2013 à 9:30 dans Politique Société

Mots-clés : , ,

euthanasie leonetti hollande

À la peine sur le terrain socio-économique, le gouvernement s’est engagé pour faire diversion dans des réformes dites « sociétales ». Mais son coup d’essai, le mariage pour tous, n’est pas un coup de maître. Censé rassembler les Français, ce sujet aux multiples facettes est en train de leur faire revivre les divisions des grands jours. L’autre promesse de campagne de François Hollande, la légalisation de l’euthanasie, semble plus consensuelle : d’après les sondages d’opinion, 90% des personnes interrogées y seraient favorables. Le gouvernement tient-il ici la loi « moderne et apaisée », qui lui fera pardonner ses errements ?

Il faut cependant savoir regarder plus loin que le bout de son nez. Examinons de près ces fameux sondages. La formulation des questions tout d’abord. À la question « Si vous étiez atteint d’une maladie incurable et en proie à d’extrêmes souffrances, souhaiteriez-vous qu’on vous aide à mourir ? », qui répondrait non ? Il est bien évident qu’une formulation aussi simpliste et tendancieuse appelle une réponse univoque. Considérons ensuite le panel des personnes interrogées. Ce ne sont pas des malades qui ont été consultés, ni leurs familles, mais des actifs, jeunes et bien portants. Reformulons la question, et posons-la aux principaux intéressés, des personnes âgées et malades : « Si vous étiez atteint d’une maladie incurable et que, pris en charge par une équipe compétente, vous étiez soulagé de vos souffrances, souhaiteriez-vous qu’on vous fasse mourir ? »… Nul doute que la réponse serait différente.

Complètement en décalage par rapport à la doxa qui pose que l’acharnement thérapeutique est le fait des médecins, l’Observatoire National de la fin de vie note que, en cas de maladie incurable et très avancée, quand se pose la question de la réanimation, ce sont plus souvent les médecins qui proposent la limitation ou l’arrêt des traitements actifs (LATA), et la famille ou le patient lui-même qui insistent pour les poursuivre. Cette forte demande thérapeutique est bien légitime. La médecine ayant permis de guérir un grand nombre de maladies graves, elle a éveillé dans le public un immense espoir de salut. Espoir qu’il est difficile pour les soignants d’anéantir brutalement, après qu’ils l’ont eux-mêmes suscité et entretenu, en se battant pied à pied contre la maladie et la mort. Tout le monde, patients comme soignants, partage ainsi la foi en une médecine qui combat la mort jusqu’au bout, même quand cette foi se transforme peu à peu en « obstination déraisonnable ». Ainsi les demandes d’euthanasie de la part des patients en fin de vie sont très rares. Dans les pays où l’euthanasie active est légale, moins de 3% des grands malades expriment une telle demande. Cette demande  est  souvent labile, formulée dans un moment de désespoir et de souffrance ; lorsque la douleur physique et psychologique est soulagée (ce que la médecine moderne, avec ses antalgiques et ses anxiolytiques puissants, permet dans l’immense majorité des cas), elle s’éteint en général d’elle-même. En 2011, à l’Institut Curie, centre de lutte contre le cancer, seul un patient a réclamé une euthanasie !

Si au moins on avait lu correctement la loi Leonetti ! Cette loi unique – rédigée après un remarquable travail préparatoire, c’est la seule loi de toute la Ve République qui a été votée à l’unanimité par l’Assemblée Nationale – autorise non pas l’euthanasie active mais ce qu’on appelle l’euthanasie « passive ». Il y a une grande différence entre laisser venir la mort et la provoquer. Dans le premier cas on accompagne le malade vers sa fin inéluctable en prenant en charge les symptômes pénibles (en particulier la douleur). Dans l’autre on procède à un acte délibéré, inouï par sa violence symbolique et même réelle. Décidée de sang froid, dans le but explicite de tuer, et administrée à un patient en situation de complète dépendance, l’injection létale est une absolue rupture morale qui bouleverse de fond en comble la relation thérapeutique. Les médecins ne sont pas des professionnels de la mise à mort. Ils ne sont pas des bourreaux – profession d’ailleurs frappée d’infamie dans le monde moderne : qui voudrait exercer cette charge dans une société qui supporte si peu l’idée de la mort qu’elle a aboli le châtiment suprême ? Nous ne sommes pas devenus médecin pour tuer mais pour, sinon guérir, au moins soulager la détresse de ceux qui se sont adressés à nous en un magnifique élan de confiance. Et quelle confiance les patients pourront-ils conserver envers leur médecin mis en position de dispenser la mort ? Comment ne pas l’imaginer en embuscade, guettant le moindre signe « d’indignité » (fléchissement de la raison, handicap sévère, grand âge…), pour proposer, au nom de principes suaves, une injection mortelle ? Comment ne pas redouter de s’entendre susurrer, au moins de façon subliminale, ces mots terribles : « Allez vieillard, sois digne ! Tu es au bout du rouleau, arrête de t’agripper à la vie… C’est pas humain, ce que tu fais… Et ça doit te faire beaucoup souffrir… En tout cas c’est pas joli à regarder… D’ailleurs tu dégoûtes les enfants… Si tu n’y arrives pas tout seul, on peut t’aider à en finir proprement… Détends-toi, ça va bien se passer ! » ?

Mais bien sûr, donner à la loi sur la fin de vie les moyens de sa réelle application suppose des dépenses substantielles. Formations des soignants aux techniques de soulagement de la douleur, ouverture de lits de soins palliatifs, revalorisation de la médecine non curative, développement de l’hospitalisation à domicile, soutien aux aidants… Tout cela a un coût. Coût certainement supérieur à celui de l’organisation d’une euthanasie médicalisée aux procédures encadrées par la société. À l’heure où le difficile problème des retraites va se reposer, à l’heure où le financement de la dépendance va devoir être à nouveau discuté, la légalisation de l’euthanasie pourrait devenir une « chance historique » de concilier droits de l’homme et efficacité économique. Dans un pays où l’espérance de vie croît chaque année, ce « progrès » en matière de droits de l’homme ouvre bien des perspectives, pas toutes dans le domaine que l’on dit… Que les naïfs au grand cœur se récrient ! Et surtout, qu’ils ferment bien fort les yeux pour ne pas voir les cyniques qui se drapent dans de belles déclarations. Quant à nous, médecins qui sommes en première ligne du combat contre la souffrance et la mort, nous le disons solennellement au gouvernement : nous ne nous laisserons pas abuser par un jeu de dupes où les perdants sont tout désignés.

Nathalie Cassoux est ophtalmologiste, médecin des centres de lutte contre le cancer, docteur ès sciences.

Anne-Laure Boch est neurochirurgien, médecin des hôpitaux de Paris, docteur en philosophie.

*Photo : neyssensas.

Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !
Participez au développement de Causeur, faites un don !

voir les commentaires / réagir         envoyer
 

A lire sur Causeur.fr

La rédaction de commentaires nécessite d'être inscrit

18

Déjà inscrit, connectez-vous

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?
 
  • 3 Janvier 2013 à 18h49

    kravi dit

    Oui, excellent, merci.
    Mais ça oblige à réfléchir, et pour les tenants du prêt-à-penser, c’est fâcheux.

  • 2 Janvier 2013 à 19h36

    christophecolomb dit

    Très bel article.
    Une loi votée, c’est presqu’incroyable, à l’unanimité. Un symbole de la démocratie éclairée ? Pensez-vous, une loi de plus, pas suffisamment expliquée, guère mise en application. C’est pourtant un modèle de réflexion, qui d’ailleurs, si je ne me trompe, est reproduite dans plusieurs pays étrangers. Parce que c’était « sous Sarkozy » on se débarrasse du superbe instrument ? On bricole insidieusement l’Ethique ? On préfère réinventer l’eau tiède imbuvable. Glaciale et glaçante.

  • 2 Janvier 2013 à 19h03

    MONCHERETBEAUPAYS dit

    L’eutanazi c’est le cocotier du bobo…

    Bravo Docteur…Hypocrate a encore quelques disciple…c’est bien…

    Pour continuer à réfléchir sur un sujet souvent traité avec un singulière légèreté lire: LA BATAILLE DE L’EUTHANASIE de Tugdual Derville…c’est remarquable de profondeur et d’équilibre…

  • 2 Janvier 2013 à 15h46

    Marie dit

    D’ailleurs pour poursuivre mon propos, il me semble que refuser cette loi est incivique (c’est du second degré, bien sûr)!

  • 2 Janvier 2013 à 15h45

    Marie dit

    Oui merci mesdames pour cet article à faire partager. On tente par tous les moyens d’ouvrir la boîte de Pandore, les crédules qui ne voient pas les risques de dérive de cette loi dite de progrès me font encore plus peur que les “législateurs ” qui la propose. Nous vivons une époque effrayante, ou il ne fait pas bon n’être pas jeune riche en bonne santé et productif!

  • 2 Janvier 2013 à 14h54

    Mangouste1 dit

    Mesdames,
     
    C’est un très bel article, merci.

  • 2 Janvier 2013 à 14h12

    Villaterne dit

    Lire les précédents articles de Théophane Le Méné et Gil Mihaely sur le sujet !
    Ce projet met de plus en plus en évidence l’hypothèse d’un malthusianisme inversé!

  • 2 Janvier 2013 à 13h16

    Bibi dit

    Les mauvaises langues prétendent que si Hillary avait pour nom Smith au lieu de Clinton, on aurait fait l’économie de l’IRM qui a révélé le caillot dont elle se remet.

  • 2 Janvier 2013 à 12h07

    charlot dit

    exceptionelle contribution à un débat exigeant. si seulement tous les intervenants avaient la même intelligence et subtilité. 

  • 2 Janvier 2013 à 11h12

    Patrick dit

    Bravo mesdames pour cet article. Vous dites ce que je pense depuis longtemps.
    La tentation de vouloir concilier les intérêts économiques et la fin de vie sera grande. Euthanasier les “vieux” contribuera à payer moins de retraites. Et l’âge d’euthanasie ne sera qu’une variable d’ajustement !
    Ce qui me rassure, c’est que le monde médical est pour l’essentiel opposé à l’euthanasie. Mon médecin de famille m’a dit : “je suis médecin, pas bourreau !”

  • 2 Janvier 2013 à 11h09

    schaffausen dit

    Remarquable article, qui dénonce les manipulations “sondagières” déjà mises en cause il y a quelques années par Patrick Champagne dans un livre intitulé, je crois, :”Faire l’opinion”.

    Bravo, mesdames.

  • 2 Janvier 2013 à 11h03

    Bibi dit

    La vie ou la mort? Le médecin est là pour le constater, pas pour en décider, me semble-t-il, et encore, il/elle peut se tromper. Comme dans ce cas:
    http://faitsdivers.blogs.sudinfo.be/archive/2012/10/18/la-morte-se-reveille-juste-avant-le-prelevement-des-organes.html

  • 2 Janvier 2013 à 10h57

    Bigre dit

    Belle hypocrisie !
    Laisser quelqu’un mourir c’est demander à la Nature de faire le travail à notre place : c’est du pure ponce-pilatisme qui ne sert qu’à se raconter qu’on garde les “mains propres”…

    • 2 Janvier 2013 à 11h14

      schaffausen dit

      Ce n’est absolument pas ce que dit l’article et je ne vois pas pas en quoi ces deux médecins sont hypocrites.
      Je ne sais pas où vous travaillez mais sûrement pas dans un service hospitalier.

    • 2 Janvier 2013 à 17h47

      Jacques de Guillebon dit

      D’ailleurs, il faudrait interdire à la nature de faire mourir les gens. La nature, hors la loi ! Virons-la ! Et même tuons-la !
      Cette salope.

      • 2 Janvier 2013 à 17h57

        Marie dit

        M’enfin, M de Guillebon :)

      • 2 Janvier 2013 à 18h06

        lisa dit

        Oui, d’ailleurs deux femmes ou deux hommes ne peuvent pas avoir d’enfant ensemble, c’est de la faute de la nature !

  • 2 Janvier 2013 à 10h14

    Vassili Tchouïkov dit

    Merci Mesdames.
    Merci.