Européens, ne nous cassez pas les urnes !
Le 7 juin, votez utile, votez inutile, mais votez
Publié le 19 mai 2009 à 7:00 dans Politique
Mots-clés : Europe
Renchérissant sur Paul Thibaud, qui confessait sur les ondes de France Culture ne pas juger bon de se déplacer vers l’isoloir le 7 juin prochain, mon collègue de colonne, Luc Rosenzweig, appelait les Européens à l’abstention, rejoint dans la foulée par David Dupré qui avouait – faute avouée, à demi-pardonnée – donner son suffrage à la liste “Europe Démocratie Espéranto”.
Faut pas charrier, les amis. L’espéranto, je n’y crois pas. Quiconque a un peu d’esprit et de lettres le sait : c’est le volapük qu’il nous faut ! Inventée par un curé catholique de Baden, Johann Martin Schleyer, cette langue est si compliquée que ses défenseurs ne la parlaient même pas entre eux, lorsqu’à la fin du XIXe siècle ils se réunissaient en colloques et symposiums pour déterminer s’il fallait cinq ou dix ans pour l’imposer au reste du monde. Il y a, dans le volapük, ce que disait Paul Valéry de l’Europe, c’est-à-dire une conjonction des maximums : maximum de complications, de déclinaisons et d’inepties possibles.
Bref, de toutes les langues que l’esprit humain a inventées – du basic au langage C, en passant par le cobol et le pascal –, le volapük est la langue la plus conforme à l’esprit byzantin qui souffle sur le Berlaymont et ses alentours. Une langue qu’on ne peut pas parler, une langue dans laquelle aucune intelligibilité n’est possible et qui ne permet aucun échange, puisque chacun des locuteurs qui en userait se perdrait inéluctablement dans ses méandres brumeux et ses abstractions foireuses. Mais la plus littéraire des langues qui soit, car au final elle pointe, façon Sarraute et Ionesco, l’incommunicabilité des consciences. Miss Smith ne comprend pas Mr Smith : voilà l’Europe qui commence. Et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.
À cette Europe incompréhensible, unie comme les vingt-sept doigts de la main, le moindre est d’offrir la plus incompréhensible de toutes les langues : le volapük, tout le volapük, rien que le volapük. Le mérite le plus notoire de cet idiome est qu’il continue à rester obscur et confus lorsque l’on est assis sur sa chaise et que l’on y sautille comme un cabri.
Le problème est qu’aucune liste – du moins en France, je n’ai pas regardé ailleurs – ne propose le recours systématique au volapük dans les instances européennes. Vais-je, pour autant, aller tâtonner le goujon le 7 juin ? Bien sûr que non. Si je connais des thons, des carpes et même des tanches, je ne suis, jusqu’à nouvel ordre, pas assez intime avec un goujon pour oser le tâtonner. Même un peu. Fût-il européen. Et de bonne moralité.
Cela étant, en démocratie, on ne vote jamais tout à fait pour son idéal politique, à moins de se présenter soi-même à l’élection – ce n’est pas interdit. Dans la plupart des cas, on est obligé de composer avec la réalité. Non pas de faire comme si, à la manière kantienne. Mais de faire avec, façon Gilbert Bécaud dernier album. Le vote n’est pas la simple expression d’une adhésion totale à un représentant et à ses idées : il est un choix. Et comporte, par nature, une part de reniement de soi-même. C’est cet abandon de soi que Rousseau, l’un des pères putatifs du totalitarisme, dénonçait déjà dans son Projet de Constitution pour la Corse de 1763, puis dans le Contrat social, en critiquant le système parlementaire : la démocratie représentative va toujours à l’encontre de notre nature.
Lorsqu’on vote, on ne porte jamais son suffrage vers celui qui pense comme nous, mais toujours vers une approximation. À moins d’être le militant dont Régis Debray tirait le portrait en 1981 dans la Critique de la raison politique, on vote, toujours et parfois malgré soi, en désespoir de cause. Et l’on devrait se méfier comme de la plus grande peste de ceux qui veulent “réenchanter le politique” : le monde n’est pas une opérette, mais un juste et relatif milieu entre la peste et le choléra, la grippe porcine et la grippe aviaire, le rhume et l’eczéma. C’est au centre que nous avons, en définitive, à voter. Pas au centre de l’échiquier politique actuel, où l’on entend, par exemple, un Jean-François Kahn tenir les mêmes discours que Le Pen hier sur la sécurité et le risque des vagues d’immigration déferlant sur l’Europe. Même Sarkozy n’avait pas osé. Non, il s’agit de voter au centre : là où, même aveugle, nous pensons pouvoir toucher au plus proche du cœur de la cible que nous avons nous-mêmes déterminé.
Moi, par exemple, qui ai été élevé dans un républicanisme séguino-chevènementiste, j’essaie d’ajuster le tir. Ce n’est pas certain que je vais réussir, mais au moins j’aurai essayé. Ce que je sais, c’est que je ne voterai pas pour les listes Dieudonné. D’abord, parce qu’il n’en présente pas dans le Grand est, que je ne suis pas suffisamment gaga pour confondre le café-théâtre et l’isoloir et, last but not least (je ne sais pas comment on dit ça en hébreu) parce que le fameux lobby dont est censé dépendre Causeur ne m’a pas encore payé suffisamment pour les articles (superbes) que j’écris – Elisabeth, tu l’as mis où, le lobby ? Je ne voterai pas non plus pour Europe Écologie : je suis Strasbourgeois, d’accord. Mais je suis aussi patriote et je pense que lutter contre la présence du Parlement européen à Strasbourg au nom du “bilan carbone” comme le fait Daniel Cohn-Bendit, n’est rien d’autre que la plus grosse fumisterie de tous les temps. Et je ne vous dis pas comme c’est polluant, une fumisterie industrielle à ce point-là.
Peut-être voterai-je communiste, enfin Front de gauche. Rien que pour embêter Jérôme Leroy. Et le déboussoler encore un peu, moi qui me souviens de Malraux et du papier à cigarette dont les feuilles ne séparent jamais rien de rien. Ou PS, pour équilibrer le vote Kouchner.
Enfin, je voterai. Et je le ferai comme je vote aux cantonales, même si je sais pertinemment que le pouvoir d’un conseiller général est proche du zéro absolu quand le contingent d’aide sociale – c’est-à-dire les dépenses obligatoires – prend une place telle dans le budget des départements qu’ils n’ont plus aucune latitude pour mener leurs propres politiques. Car la réalité, c’est aussi ça : des marges de manœuvres partout de plus en plus réduites.
À Strasbourg, Peter Sloterdijk m’a un jour confié être étonné par les appartements de ses amis français : on s’y croirait, disait-il, comme dans un musée. Et il poursuivait : les Français font aussi de la politique comme dans un musée. Emportés par le romantisme, ils croient encore aux destins impériaux tout comme aux lendemains qui chantent.
J’avais été choqué par son propos. Je ne le suis plus. Peter avait raison : la politique ne chante pas. Elle ne chante plus les tubes que nous connaissions et, au juke-box démocratique, nous reste comme ultime devoir de ne plus sélectionner que notre petite musique. À notre rythme, mais peut-être pas très accordée.
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L'auteur
François Miclo est rédacteur en chef de Causeur magazine. Twitter : @fmiclo
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AVERELL dit
Votre texte arrive alors que je relis “España invertebrada” d’Ortega y Gasset, un livre écrit en 1922 et qui reste d’une belle actualité. L’une des particularités des grands livres est bien leur constante actualité, ils deviennent même toujours plus actuels à mesure que le temps passe. Dans ce livre, l’auteur note que le fondement de toute société est “la acción recíproca entre masa y minoría selecta”, une interaction dynamique et créative. Mais que se passe-t-il aujourd’hui ? Il n’y a plus d’interaction. Les élites – et supposons qu’elles existent encore – semblent ne plus avoir aucune prise et tourner sur elles-mêmes. Et les peuples cherchent une exemplarité, une exemplarité qui amènerait leur adhésion. “La ejemplaridad de unos pocos se articula en la docilidad de otros muchos”.
La plupart des courriers qui font suite à l’article de François Miclo sentent la fatigue. Toutefois celui de “a2lbd” m’évoque Ernst Jünger par sa hauteur de vue. On peut en critiquer certains détails mais il désigne un chemin où souffle l’air du large. Et j’apprécie le bon sens de “Nadia Comaneci”. En Inde on ne me désignait pas comme “Français” mais comme “Européen”, et j’en ai éprouvé un tel plaisir que je me suis juré de défendre l’Europe, coûte que coûte.
Je voterai en souvenir des pères de l’Europe, de Jean Monnet et de Robert Schuman. Je voterai aussi pour mes enfants qui, par leurs origines tant nationales que religieuses et par leur vie même sont des Européens. Le reste n’est que tâtements de pouls.
Franklin D. dit
Certes, Chirac a fait voter le référendum par le peuple pour des raison intérieures, mais il n’est pas le seul responsable, il y a aussi la Banque Centrale qui pratique des taux d’intérêt exorbitants, comme les autres banquiers. Et comme le dit Ludovic il y a une haine des nations finalement.
J’hésiterais bien quant à moi entre Mélenchon et Dupont-Aignan mais je me demande s’ils ont la carrure.
Ludovic Lefebvre dit
Cette horreur d’Europe fédérale n’a pour unique leitmotive de détruire les nations européennes. Qui peut encore rêver de cette ingérance, chaque jour affichée, de cette Europe des banques, de cette catastrophe économique ?
Des banquiers effectivement, des gens détestant les peuples européens, des utopistes si plongés dans l’onirisme qu’ils ne veulent voir le désastre, des Roms qui sefont payer des caravanes en France, des traficants de drogue .
nadia comaneci dit
To Franklin
Il ne faut pas le faire voter pour rien, pour de mauvaises raisons de politique intérieure. C’est à Chirac que j’en veux, pas à ceux qui ont voté non en toute conscience. Il a mis quelques centaines de millions d’européens dans une crasse noire.
nadia comaneci dit
Despostisme, dictature… gardons les grands mots pour les grands maux. 27 pays doivent fonctionner ensemble, ce n’est pas une mince affaire. Lisbonne n’est pas la panacée universelle mais il met un peu d’ordre dans la maison Europe. En l’absence de propositions concrètes autres qu’incantatoires ou gentiment farfelues il faudra s’en contenter.
Franklin D. dit
à a2bld
Comme disait Montaigne “le progrés et le mouvement consistent souvent pour l’être humain à se construire de nouveaux bagnes” (intellectuels ou pas).
Ahlala, ce cliché des nonistes immobilistes est tellement pauvre.
Franklin D. dit
Moi, je propose de changer le peuple quand il vote mal, ou de le faire revoter jusqu’au bon vote. Nadia, quand le peuple vote mal, c’est toujours pour de mauvaises raisons pour les phares de la sagesse qui nous guident, quand il vote bien, il va vers le progrès.
Cela me rappelle une jeune femme qui faisait l’Europe à sa manière, un copain de jeux danois, une copine de lit italo-allemande, un parti en Russe, un genre confident-mâle lesbien italo-français d’origine pied noir…etc
C’était une manière de faire du lien européen, en quelque sorte…Plus agréable
David Desgouilles dit
Ok, pas de suffrage censitaire.
Despotisme donc.
Et pas forcément éclairé.
nadia comaneci dit
Le monde a continué à tourner mais l’Europe est bloquée. Au risque de chagriner Obama que la situation présente arrange joliment, il faudra bien en sortir en faisant autre chose que sauter sur sa chaise en disant “le non, le non, le non”.
Quant au suffrage censitaire, quelle drôle d’idée… Pas sûr du tout qu’il ait assuré le oui. Le trouillomètre à zéro n’est pas l’apanage d’une classe sociale.
David Desgouilles dit
Et bien, non. Le non était possible aussi. là preuve.
D’ailleurs, je ne sais pas si vous êtes au courant mais le TCE rejeté, le traité de Lisbonne rejeté aussi par les Irlandais, le monde a continué à tourner.
Pas de catastrophes atomiques, pas de pluies de grenouilles, rien de tout cela.
Nadia, allez jusqu’au bout, réclamez la fin du suffrage universel. Plaidez pour le rétablissement du suffrage censitaire.
nadia comaneci dit
On a fait un enjeu majeur d’un traité très technique qui concernait avant tout l’entrée des pays de l’Est et les adaptations qu’elle induisait. Une Europe à 27 ne fonctionne pas comme une europe à 9.
En jouant sur de vieux ressorts bien connus de frilosité et de repli, certains cyniques ont, pour des raisons très politiques, agité sous les yeux des Français ou des Bataves qui n’en demandaient pas tant des épouvantails à moineaux rebaptisés libéralisme sauvage et souveraineté nationale. ça marche à tous les coups. Mordre la main qui vous nourrit ne date pas d’hier.
On avait oublié de dire à votre “bon peuple” que voter non bloquait cette Europe à laquelle nous devons une bonne partie de notre propérité passée, présente et à venir. Contrairement à ce que prétendait le fourbe Fabius, il n’y avait pas de plan B.
Et voilà Sarkozy obligé de jouer à saute-moutons par dessus un vote qui ne condamne pas un traiticule mais l’Europe elle-même. CQFD, il était profondément crétin d’organiser un vote où la seule réponse possible était le oui.
David Desgouilles dit
En lisant Nadia, on ne peut guère être étonné par la désaffection vers les urnes aux moments des élections européennes.
Non contents de désavouer un peuple qui a pourtant, lors du référendum, fait preuve d’un civisme à la hauteur de la participation (+ de 70 %), on lui assène la phrase suivante :
Oui mais là ça compte pas : vous avez mal voté.
La prochaine fois, ne mettez que le bulletin OUI comme proposition.
Jardidi dit
Nadia, ce que vous écrivez est incroyable. Il faut imposer l’Europe de force, selon vous? Le bon peuple est incapable de comprendre son intérêt?
nadia comaneci dit
Erreur de politique élémentaire du champion du monde des dissolutions ratées et des référendums baclés, j’ai nommé Chirac le grand, le seul, l’unique. A moins que, plus malin qu’on ne le croit, il ait tout calculé pour
1 – Se faire réélir à 82%
2 – Saborder sciemment l’Europe qu’il n’a jamais vraiment portée dans son coeur.
Mais j’ai du mal à croire qu’il y ait une parcelle de génie politique dans ce grand corps encombré de lui-même. Donc, je reviens de facto à ma première hypthèse. Avoir soumis ce traiticulet à la sacralisation référendaire est criminel.
(comamnésie est déjà beaucoup mieux. Je vous engage à poursuivre dans la voix du comaéthyilique etc.)
beam dit
Nadia commamnesie
vous vous souvenez du référendum démocratique du 29 mai 2005 ?
nadia comaneci dit
To Beam
Dire que la l’Europe est au bord de la tyrannie est du même tonneau que comparer Sarkozy au général Tapioca, la France au San Theodoros et NDA à de Gaulle.
(“Nadia Commanelechcu” Mais de qui donc ai-je bien pu lécher l’arrière-train sans même m’en rendre compte ? Pas le vôtre j’espère ?)
beam dit
A Ludovic Levebvre, comment peut on la changer alors ?
Ludovic Lefebvre dit
Encore une fois, ce n’est pas par la politique que nous changerons l’Europe en une construction digne de ce nom, c’est à dire souverainiste et en partenariat. Chaque loi va à l’encontre et lorsque ce n’est pas suffisant, les lois sont changées, les referendums niés.
Jardidi dit
La mondialisation libérale ne détruit-elle pas la démocratie?
A partir du moment où nos élites peuvent investir ailleurs, les salariés n’ont plus de moyen de pression et sont condamnés, soit à la misère en travaillant, soit à la misère sans travailler, esclave ou plèbe, voilà la tendance. Cela va concerner à peu près tout le monde puisque le niveau d’instruction en Chine et en Inde progresse très vire.
Les enjeux sont donc gigantesques et l’Europe semble être devenue l’expression d’une apparente toute puissance de nos classes dirigeantes. Celles-ci ont un passé d’une violence extraordinaire et s’enthousiasmer à, par exemple, un racisme européen, une colonisation européenne, l’assassinat des handicapés européens, un esclavage européen ou demain, à de nouveaux sous-hommes européens, aux massacres européens me paraît très bizarre. L’union des élites européennes, au passé si monstrueux, ne peut déboucher que sur deux directions, l’esclavage du reste du monde, comme au moment de la colonisation ou, si elles ne sont plus assez puissantes, sur le retour de l’esclavage dans l’Union européenne.
La montée en puissance d’autres pays, le vieillissement accéléré de l’Europe elle-même mènent à la seconde hypothèse. Le seul enjeu raisonnable est de contrôler nos élites, cela ne me paraît possible qu’en France parce que nous sommes, nous, capables de couper la tête de notre roi.
La passivité permet au PS, Modem, UMP de continuer leur jeu de massacre et, si ce n’est vous, ce sera vos enfants ou petits-enfants qui souffriront énormément. Face à l’aggravation continuelle de la situation, il n’existe que trois choix, se résigner, lutter sans romantisme ou quitter l’Europe.
beam dit
A Nadia Commanelechcu
C’est de la France et d’Europe que la démocratie s’éloigne de plus en plus.
Et ce n’est pas les élections prochaines qui sauvegarderont la démocratie, puisque ce sont ces mécanismes qui augmenteront l’accélération dans l’impasse centralisatrice (qui est par nature antidémocratique)