L’Europe selon Henri Frenay : la politique d’abord ! | Causeur

L’Europe selon Henri Frenay : la politique d’abord !

Histoire d’un projet avorté

Auteur

Esther Benfredj

Esther Benfredj
est titulaire d'un master de sciences politiques (Université Jean Moulin, Lyon III) et d'un LL.M. en droit international (Université de Montréal).

Publié le 22 octobre 2012 / Politique

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Henri Frenay Europe politique

Le prix Nobel de la paix a été décerné à l’Union européenne. Ce choix pour le moins surprenant salue à juste titre la vocation fédératrice de l’UE à l’heure où son effondrement est souvent évoqué. Ironie politique, l’actuelle capitale européenne, Bruxelles, est celle d’un pays rongé par les conflits politiques et économiques opposant Wallons et Flamands, symbolisant ainsi parfaitement la situation de l’Union. À l’origine du dysfonctionnement de l’Europe : une organisation soumise à la sphère économique et non guidée par un projet politique et militaire commun pourtant comme le proposait Henri Frenay pendant la Seconde Guerre mondiale.

Délibérement occulté par les gaullistes et les communistes, Henri Frenay connut un destin exceptionnel. Fondateur en 1940 de Combat, premier mouvement de Résistance intérieure française, Frenay fut le chef de l’Armée des ombres pour paraphraser Joseph Kessel. Pour les communistes, il incarne celui qui les priva du pouvoir de se revendiquer comme étant les premiers résistants face à l’occupant nazi. Des mythes mensongers virent ainsi le jour sous leur propagande funeste, destinée à souiller la mémoire du véritable héros. Aux yeux des gaullistes, il est coupable d’un péché originel : sa résistance est née en France au milieu de tous les dangers sans répondre, injure suprême, à l’appel du 18 juin dont les échos faiblement captés ne comptent pour rien dans la création et le développement extraordinaire de Combat. Ceci ne pouvait lui être pardonné par De Gaulle. Certes, Frenay avait rallié le gaullisme mais un gaullisme de raison. Il refusa de se plier à la prétendue doctrine politique, inventée par la suite, qui impliquait une soumission totale à la personne du général : « Je hais par-dessus tout le sectarisme gaulliste, écrivit-il en avril 1944. « Par-dessus tout ? Oui parfaitement, car pour moi le gaullisme… c’est la France… et la France, si elle était sectaire, ne serait plus la France… »1. Fort d’une pensée indépendante, Frenay n’adhéra pas à la supercherie gaulliste qui, rappelons-le, donna notamment naissance à une bureaucratie de technocrates connue sous le nom d’ENA.

Avant Jean Monnet et Robert Schuman, Frenay avait eu l’idée d’une union entre les pays européens. En 1941, il avait écrit dans Les Petites Ailes : « Nous voulons en Europe une fédération d’Etats égaux avec une Allemagne guérie de sa mégalomanie ». En juillet 1942 avec Bourdet et Hauriou, il poursuivait dans le journal Combat : « Les Etats-Unis d’Europe, étape vers l’unité mondiale seront bientôt une réalité vivante pour laquelle nous combattons ». Si cette dernière phrase peut faire sourire, l’idée de l’Union européenne était bel et bien lancée : pour la première fois dans l’histoire mouvementée du continent, celle-ci émanait d’un citoyen et non d’un empereur au faîte de sa gloire, traduisant par conséquent la mise en œuvre d’un intérêt commun voué au progrès des peuples. Surtout, l’idée européenne germait dans l’esprit d’un citoyen d’un pays vaincu et occupé, et non dans celui d’un conquérant vainqueur, ce qui en modifiait radicalement la philosophie.

Pour concrétiser son projet, Frenay rédigea un mémorandum à l’attention du général De Gaulle dans lequel il expliquait que l’Europe continentale se transformerait à nouveau en champ de bataille et que son sort en dépendrait pour la suite. Comment dès lors ne pas s’indigner de l’absence de celle-ci au sein des instances militaires et politiques qui auront à en en sceller le sort ? Le socle de l’unité européenne était alors d’autant plus facile à poser que la présence de nombreux gouvernements en exil à Londres aurait permis la tenue d’une conférence internationale. Mais en 1942, la proposition de Frenay était loin de faire l’unanimité au sein des milieux français à Londres. Remis à de Gaulle et à Pleven, commissaire aux Affaires étrangères, ce mémorandum ne reçut aucune réponse. Dès 1942, les Gouvernements des Etats européens en exil auraient pourtant pu fonder dans la capitale britannique une alliance politique et militaire commune et prendre un demi-siècle d’avance sur le calendrier de l’Histoire. Cette union, si elle avait été couronnée de succès, aurait-elle pu empêcher l’URSS de plonger une partie de l’Europe dans les ténèbres communistes ?

Europe : la politique d’abord !

Contrairement à l’Europe née sous l’impulsion de Monnet et Schuman, fondateurs de la Communauté économique du charbon et de l’acier (CECA), l’Europe de Frenay devait, dans un premier temps, s’articuler autour d’une alliance politique et militaire communément décidée. De cette alliance était censé découler un partenariat économique européen : la sphère économique aurait dû, en fin de compte, dépendre du politique et non le politique de l’économique, inversion initiatrice du dysfonctionnement de l’actuelle UE. Au début des années 1950, une initiative connue sous le nom de Communauté européenne de défense (CED) avait toutefois été proposée. Face à la menace des troupes soviétiques postées à ses frontières, l’Allemagne, privée d’armée depuis la fin de la guerre, demanda aux alliés le droit de se doter d’une force militaire. Si le principe du réarmement allemand fut soutenu par les membres de l’OTAN, la France et la Belgique s’y opposèrent. Le président du Conseil René Pleven proposa alors une alternative : le plan qu’il élabora consistait à fonder une armée européenne, placée sous le commandement d’un ministre européen de la Défense dépendant de l’OTAN. De concert, gaullistes et communistes refusèrent, en 1954, ce projet qui aurait pourtant permis à l’Europe de concrétiser une alliance militaire et politique commune bien que chapeautée par l’OTAN. Frenay milita en ce sens lorsqu’il fonda l’Union Européenne des Fédéralistes en 1948. Cette idée aurait permis aux Etats européens de réaliser une idée similaire sans être tributaire de l’OTAN puisque cette organisation n’existait pas en 1942. Ainsi que le fit remarquer sans succès celui-ci à de Gaulle : « Au lieu de revendiquer pour la France un petit strapontin à la table des Grands, il est possible d’obtenir le grand fauteuil à la table des Petits, et, d’un coup, De Gaulle aurait le droit de parler en leur nom, c’est-à-dire au nom de l’Europe qui, au lendemain de la guerre, poursuivra sur le chemin de l’unité, où, ici, elle aura été engagée ». L’échec de la CED auquel est également associé Pierre Mendès France conduisit Frenay à renoncer à toute action européenne tant il avait déjà goûté au miel amer des fonctionnaires européens.

Aujourd’hui, une certaine logorrhée législative tente de combler l’absence initiale d’un véritable projet politique européen. Quantité de traités, de lois et de directives se sont ainsi succédé pour tenter de panser les plaies de l’Europe sans parvenir à pleinement satisfaire l’ensemble des populations des Etats membres. Les avancées économiques et juridiques de l’UE, créées par le Traité de Maastricht en 1992, ont progressivement instauré une certaine « tyrannie des technocrates», déformant la vision plus idéale de ses créateurs.
De plus, l’essor de partis aux tendances extrémistes s’accroît au sein de l’Union : l’Europe manquerait-elle alors à sa vocation originelle ? Ces mouvements acquièrent actuellement une forte popularité démontrant que l’amenuisement de la souveraineté étatique, et non l’excès de celle-ci, constitue, entre autres, la cause de leur développement. Portant atteinte à la souveraineté de l’Allemagne, le Traité de Versailles, conclu en 1919, n’avait-il pas permis à un petit caporal autrichien d’attiser la frustration allemande pour fonder le IIIème Reich ? Si l’Etat souverain fut le meilleur instrument d’adaptation des sociétés à leur environnement, ne faudrait-il pas repenser autrement la souveraineté ? L’Etat pourra alors plus facilement s’adapter à la scène internationale, et à la scène européenne qu’il faudra munir d’un réel projet politique, pour le bien-être et le progrès des peuples, finalités premières à atteindre.

*Photo : alibaba0.

  1. Henri Frenay, La Nuit finira, Paris, Editions Robert Laffont, 1973. L’une des critiques les plus cinglantes du général de Gaulle fut écrite par Henri de Kérillis, seul député de droite à avoir refusé la signature des Accords de Munich en 1938. Voir à ce propos De Gaulle dictateur, Montréal, Librairie Beauchemin, 1945.

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    • 24 Octobre 2012 à 17h46

      Alpin dit

      @Esther Benfredj,

      Merci pour cet intéressant papier,et puisqu’il s’agit de d’Henry Fresnay,voici qu’un compagnon de la libération,as de la chasse disparait après un vie bien remplie:

      “Roland Paulze d’Ivoy de la Poype, pilote du régiment de chasse de l’armée de l’air Normandie-Niémen, est mort mardi à Saint-Tropez (Var), à l’âge de 92 ans, a annoncé mercredi 24 octobre la chancellerie de l’Ordre de la Libération. Grand Croix de la Légion d’honneur, Croix de guerre 1939-1945, avec douze citations, et Héros de l’Union soviétique, il était l’un des Compagnons de la Libération les plus décorés.

      Le Normandie-Niémen fut la première formation de chasse française de la seconde guerre mondiale, avec 273 victoires homologuées au cours de 5 240 missions et 869 combats. Seule unité de la France libre engagée sur le front russe aux côtés de l’Union soviétique à partir de 1942, elle comptera vingt et un Compagnons de la Libération et quatre Héros de l’Union soviétique, une décoration accordée aux étrangers au compte-gouttes par l’URSS. Quarante-deux de ses quatre-vingt-dix-sept pilotes seront tués.

      Né le 28 juillet 1920, dans le Puy-de-Dôme, Roland Paulze d’Ivoy de la Poype avait gagné à 20 ans l’Angleterre, une semaine après avoir entendu l’appel du général de Gaulle. Membre de la Royal Air Force, il fut volontaire pour le groupe de chasse Normandie, qu’il rejoint en novembre 1942 en Russie.”

      “Après la guerre, Roland de La Poype avait entamé une carrière d’industriel, créant en 1952 le berlingot de shampooing Dop. Quinze ans plus tard, il avait inventé la Méhari, avec sa carrosserie plastique aux couleurs inédites pour l’industrie automobile : rouge, vert, orange ou beige couleur désert. Enfin, en 1970, il avait ouvert le Marineland d’Antibes, sur la Côte d’Azur, pour faire “connaître la vie des grands animaux marins”.

      Après sa mort, il ne reste plus que vingt-trois Compagnons de la Libération en vie.”

      “Le Monde” 24-10-2012

      La mémoire de ce pays ,qui n’est pas honteuse.

    • 24 Octobre 2012 à 12h13

      hcf dit

      Merci Esther de rappeler l’importance de l’action d’Henri Fresnay, bien oubliée.
      J’ai lu deux de ses livres, La nuit finira et Volontaires de la nuit.
      Ainsi que le livre de Charles Benfredj: L’Affaire Jean Moulin.
      Ces ouvrages m’ont permis de connaitre le rôle éminent d’Henri Frenay bien rarement évoqué je trouve, le politiquement correct l’ayant remisé aux oubliettes de l’Histoire.
      Encore merci. Henri Chappat

    • 23 Octobre 2012 à 21h36

      Thalcave dit

      Article fort intéressant. Il rejoint l’actualité de l’Union Européenne, et plus encore de l’Eurozone.
      L’échec de la CED avait un sens profond. Si des populations se constituent en un ensemble politique, c’est qu’ils y trouvent un bien commun d’une telle éminence qu’il vaut de grands sacrifices pour le défendre. Or c’est à cela que sert une défense nationale. L’histoire montre que les Grecs menacés dans leurs vies et leurs libertés par l’invasion perse, ont su s’unir entre les cités mais aussi entre les classes sociales. L’utilité des hoplites et des rameurs dans l’effort de défense, fut reconnue par les chevaliers, seuls militaires jusque là, qui leur reconnurent par le même mouvement des droits politiques.
      Face à l’évidence de la menace soviétique, l’Europe n’a pas reconnu de bien commun; ce sont les Etats Unis qui se sont chargés de la tâche avec des européens comme simples supplétifs. La France et le Royaume-Uni ont perdu toute crédibilité et toute influence : l’exact contraire de ce qui s’était passé après le traité de Versailles où ils étaient vus comme des puissances militaires.
      Aujourd’hui, l’UE est une construction économique et l’Eurozone, une construction monétaire. Et on s’étonne qu’elles ne trouvent pas de bien commun comme déjà l’Europe n’en avait pas trouvé en 1954 lors du vote sur la CED. Pourquoi l’Europe du Nord accepterait elle une solidarité avec l’Europe du Sud pour transférer en permanence des fonds comme l’Allemagne fédérale l’a fait pour l’Allemagne de l’Est, si elle n’y trouve pas un bien commun. Et s’il y en avait un, il y aurait une armée européenne comme il y a eu des soldats de l’an II au moment du danger.
      L’échec de la CED a été la reconnaissance de l’absence d’intérêts réciproque en profondeur. Le Traité de Rome n’a été qu’un habillage qui masquait cette vacance qu’on retrouve aujourd’hui.
      Peut-il au demeurant y avoir un bien commun entre des peuples si différents dans leurs mentalités et leurs valeurs profondes?

    • 23 Octobre 2012 à 10h43

      a2lbd dit

      Mlle Benfredj,

      La conclusion est excellente. Pour autant Frenay ne pouvait avoir que tort. Quand on est visionnaire avant les autres, on est dans l’erreur.

    • 23 Octobre 2012 à 6h43

      Alex73 dit

      Le problème est que l”Europe politique les peuples n’en veulent pas, alors on a cherche a leur impose en passant par l’Europe économique puis monétaire…
      Les français ont préféré De Gaulle a Frenay, ils avaient sans doute leur raison…
      Avoir été un grand résistant idéaliste et courageux ne fait pas de vous un grand homme politique…

    • 22 Octobre 2012 à 21h04

      saintex dit

      Mme Benfredj,
      Cette phrase me laisse perplexe.
      “gaullistes et communistes refusèrent, en 1954, ce projet qui aurait pourtant permis à l’Europe de concrétiser une alliance militaire et politique commune bien que chapeautée par l’OTAN”.
      Je ne comprends pas comment et en quoi une soumission avec le nouvel empire (USA) en 1954 aurait pu différer de la soumission qui est intervenue ultérieurement.

    • 22 Octobre 2012 à 21h04

      eclair dit

      vu que les contributeurs nets ne veulent plus mettre la main à la poche. L’europe est un peu morte pour le coup.
      Les états mettent la main à la poche juste pour refinancer les banques.

      Techniquement l’europe est morte là. 

    • 22 Octobre 2012 à 20h43

      Impat1 dit

      Vous n’aimez pas la littérature, Olyvier?

      • 23 Octobre 2012 à 15h13

        Olyvier dit

        + 1 !
        J’aime la France probablement un peu plus encore – la France, nation littéraire selon Finkielkraut je crois.

    • 22 Octobre 2012 à 20h06

      Chris3819 dit

      Sans croissance ni emploi, l’Europe n’est que misère et immigration, violence et désolation.

    • 22 Octobre 2012 à 17h17

      Olyvier dit

      L’Europe, c’est la domination allemande sur le continent. Tout le reste est littérature.

    • 22 Octobre 2012 à 16h42

      Angel dit

      Bonjour Esther,

      Frenay quel personnage digne d’un roman de Cervantes.
      Mais s’il vous plait ne le comparer pas aux 2 cloportes que furent Jean Monnet et Robert Schuman dont les dignes heritiers en mediocrite sont VGE ,Delors et tous les euocrates actuels. Ces memes eurocpeistes qui souillent l’Idee d’une veritable Europe des Peuples. et ce de l’Atlantque a l’Oural.

    • 22 Octobre 2012 à 16h39

      Angel dit

      B