Mitteleuropa, une utopie qui reprend corps | Causeur

Mitteleuropa, une utopie qui reprend corps

Entretien avec Michel Masłowski

Publié le 03 mai 2016 / Histoire Monde

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La crise ukrainienne puis celle des migrants ont renforcé le sentiment de solidarité entre les nations européennes désoviétisées. La zone tampon entre Russie et Occident se prend à rêver d’un destin politique commun.

Michel Masłowski (Photo : Hannah Assouline)

Causeur : Commençons par une question d’actualité : la crise migratoire dessinerait-elle de nouveau les contours d’une Europe centrale qui refuse fermement d’ouvrir ses frontières et le dit sans s’embarrasser de politiquement correct ?
Michel Masłowski1 : Oui et non. Il est certain que les migrants, surtout d’origine arabe et particulièrement les islamistes, suscitent une grande appréhension en Europe centrale. Mais ce n’est pas si différent dans les Balkans, en Italie ou en Espagne. Ce qui change, c’est la manière dont ces appréhensions se manifestent – en l’occurrence par le rejet décomplexé de cette immigration. Ce qui cimente l’Europe centrale, c’est la mémoire historique : il s’agit de pays qui ont été puissants à un moment de leur histoire pour devenir sujets d’un empire à la suite de diverses occupations et annexions. C’est là qu’au xixe siècle s’est élaborée, à l’opposé de l’État-nation à la française, une identité spécifique d’un « peuple nation » relié par la culture. D’une manière plus ou moins analogue, c’est un concept valable dans toute la région dont le noyau dur est constitué par le Groupe de Visegrád – Pologne, Hongrie, Tchéquie et Slovaquie – créé en 1994 pour faciliter leur entrée dans l’UE et ressuscité aujourd’hui contre la politique migratoire allemande.

Kundera disait autrefois que l’Europe centrale est « politiquement à l’Est, géographiquement au centre, culturellement à l’Ouest ». Comment actualiser cette définition ?
Kundera lui-même a fait marche arrière en constatant qu’il n’y avait pas eu d’entité telle que l’Europe centrale, parce qu’il n’y avait pas eu de collaboration entre ces pays. Il a alors parlé d’une analogie de destin. Et c’est vrai. Les tentatives de réunification des pays de cette région – au Moyen Âge et à la Renaissance –, n’ont pas été accomplies. En revanche, la structure commune du « peuple nation » est réelle, et il y a des utopies politiques actuelles qui renaissent sur ce fond-là.

Pourriez-vous nous en dire plus sur ces utopies ?
Ce sont par exemple les rêves du président polonais Kaczyński, qui cherche à renouer avec le passé romantique… Nous traversons actuellement une crise du modèle néolibéral qui n’épargne pas l’Europe centrale. Les jeunes, et particulièrement les jeunes d’Europe centrale qui n’ont pas connu le communisme, ont besoin de sens. Kaczyński a gagné les élections parce qu’il leur a donné un semblant de signification identitaire, en renouant avec une mémoire historique, qui comprend notamment la tentative de réunification de l’Europe centrale. Avant 1939, le rêve polonais était de créer une zone politique entre la mer Baltique et la mer Noire. Kaczyński voudrait probablement revenir vers cette idée et la réaliser par un système d’alliance. Victor Orbán y songe aussi. Fortement critiqué par tous les commentateurs politiques qui le considèrent comme absurde, assez mal pris par les voisins des Polonais, qui craignent de nouveau que la Pologne s’impose dans la région, ce rêve existe toujours : la mythique troisième voie entre une Russie trop autocratique et l’Occident trop libéral, sans valeurs ni âme.

[...]

  1. Professeur émérite de littérature polonaise à Paris-Sorbonne, ancien directeur du département de polonais. Membre étranger de l’Académie polonaise des sciences et des lettres, Michel Masłowski s’est spécialisé dans l’anthropologie culturelle de l’Europe centrale.

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    publié dans le Magazine Causeur n° 93 - Avril 2016

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  • La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 5 Mai 2016 à 7h19

      radagast dit

      Cet article et les commentaires infra sont très intéressants et mériteraient de plus amples développement.
      Comment expliquer simplement des choses qui se sont manifestées au cours de nombreux siècles!
      Mais la prise en compte des cultures et des civilisations nous changent agréablement de la doxa européiste uniquement préoccupée d’économie (ce qui est ou sera sa perte) .
      J’en retiens deux choses :
      Le rôle trouble et malsain de la Pologne dans l’affaire Ukrainienne (avec la complicité de l’Allemagne de Merkel) est patent.
      La France c’est l’Etat , il n’y a pas vraiment de “Peuple Français” (ce qui caractérise peut être les Français c’est leur goût des particularismes et de la différence), sans un Etat fort la France part en capilotade et c’est ce à quoi nous assistons maintenant.
      Que la faiblesse vienne de l’hégémonie européenne ou de la veulerie de nos dirigeants .

      • 5 Mai 2016 à 7h20

        radagast dit

        développements …

      • 5 Mai 2016 à 11h04

        Pierre Jolibert dit

        J’ai comme durru une sensation bizarre, que quelque chose manque alors que l’article parle de beaucoup de choses.
        J’ai mis du temps à saisir quoi me manquait, et pourtant c’est vraiment du réchauffé :
        la phrase du 1er § “il s’agit de pays qui ont été puissants à un moment de leur histoire pour devenir sujets d’un empire à la suite de diverses occupations et annexions” dit tout mais bizarrement sans le dire. Pourquoi ne pas dire “il s’agit de pays qui ont été des empires à un moment de leur histoire, etc.” ? pour ne pas faire de répétition ? ou parce que le mot est tabou ?
        Or, c’est précisément le tabou qui est renforcé dans la phrase de Brzezinski, que je désavoue carrément : sans l’Ukraine, la Russie est un pays comme les autres !? avec ou sans, avec la Crimée, ou quelques miettes de plus, c’est un empire, et puis voilà, tout simplement parce que le fait le plus banal qui soit dans l’histoire humaine, c’est l’empire !
        Un très bon point dans les propos de M. Maslowski, dans sa mention de ce sanctuaire de la Laure, qui lui fait bien sentir que l’Ukraine est russe, qu’elle soit ou pas dans la Russie, et contrairement à tout ce qu’il peut se donner le semblant de croire ou d’approuver dans les dires de M. Brzezinski.
        Et la Mitteleuropa (que j’aurais tendance à faire aller jusqu’à l’Appenin), c’est de la trace d’empire, et cette vision Baltique/mer Noire dont il est de nouveau question à la fin, et qui n’est pas pareille, est évidemment elle aussi une trace directe d’empire, et il n’est nul besoin de mobiliser l’idée d’un “inconscient collectif” pour en rendre compte.
        C’est l’empire le fait premier. La structure commune du “peuple nation”, toute structure qu’elle soit, c’est du second, du dérivé, pour ne pas dire du dérivatif.

        • 5 Mai 2016 à 11h47

          durru dit

          La carte que vous présentez, Pierre, c’est de la propagande de bas étage… Jamais la Moldavie n’a été polonaise, comme elle n’a jamais été turque. Seulement des relations de vassalité, le plus souvent formelles.
          Les empires sont des faits historiques incontestables. Mais à part quelques têtes brûlées (plus nombreuses dans certaines peuplades, c’est vrai), ce qui reste de nos jours ce n’est pas le souvenir (lire besoin) irrépressible de ces empires, mais bien les effets que leur existence a pu produire: mélanges de populations, interdépendances économiques, civilisation partagée…
          Pour revenir à votre citation de départ (premier paragraphe), c’est très partiellement vrai, si on regarde de plus près. Les Allemands rentrent très bien dans cette case, que ce soit par l’intermédiaire du Saint Empire, des Habsbourg, de l’Autriche-Hongrie ou de l’Allemagne même plus récemment. Les Polonais, vous venez d’en faire la démonstration. Les Hongrois, ils ont récemment fêté le millénaire de leur empire, que dire de plus :) Mais pour les autres? Tchèques, Slovaques, Roumains, Baltes, Slovènes… rien ne permet de parler d’empire à leur propos. Et pourtant, ils sont tous, à des niveaux variables, conscients de ce destin commun (volontaire ou imposé, cela n’a plus d’importance aujourd’hui).

        • 5 Mai 2016 à 12h29

          Pierre Jolibert dit

          Mais durru, quand je parle d’empire, c’est pour couvrir toutes les formes qui en existent, la plupart des empires n’ont jamais mis en œuvre ni même parfois imaginé une assimilation qui aurait fait de la Moldavie quelque chose de polonais.
          Ce n’est évidemment pas dans des intentions de basse propagande que j’ai mis cette carte, certes un peu au hasard, mais enfin qui correspond tout à fait à ce qui figure dans les pages de mes atlas relatives à ces hautes époques ;), mais dans des intentions de signalement de la plate réalité passée.
          J’attendais l’objection finale. Mais considérez bien que l’entretien lui-même ne parle tout du long que de la Pologne et de la Hongrie… et que sa visée tacite… inconsciente ?… serait peut-être d’oblitérer toute différence entre les héritiers directs des empires en question et les héritiers plus indirects, ce qui est en effet plus commode pour les pactes présents.
          La Bohême faisait partie du Saint-Empire et a pu tout à loisir jusqu’à un certain moment joué son rôle dans la pluralité multipolaire interne à cet ensemble fascinant (Charles IV à Prague, etc.). Il me semble que cet ancrage n’est pas étranger au sentiment mêlé qui lie Tchèques et Slovaques (les derniers ne blaguaient-ils pas un peu les premiers qui se la pètent avec leur application zélée de tous les codes et normes esthétiques qu’ils ont bien appris à l’école allemande ?)
          Et puisque vous parlez plus bas de l’entre-deux-guerres, ce qui est frappant en surface, car je ne prétends pas parler autrement que légèrement et superficiellement, je ne connais rien des détails que vous et d’autres fournissez régulièrement à ce sujet, c’est la floraison, qui précède 1914 d’ailleurs, des “Grandes Trucs” (Grande Bulgarie, etc.) : Clemenceau et Wilson croyaient faire advenir des Etats-Nations qui auraient réconcilié le Réel (selon eux) avec lui-même ; s’ils avaient pris les revendications dans un sens littéral, ils auraient vu qu’ils favorisaient des petits empires.

        • 5 Mai 2016 à 13h38

          durru dit

          Je ne parlais pas de “votre” propagande, c’est clair. Et la Moldavie n’a même pas eu à faire, un jour, à une quelconque administration polonaise, c’était ça mon propos. L’assimilation c’est bien plus loin…
          Ah, les “Grands Trucs” :) Le souci, c’est qu’on peut les voir de toutes les manières possibles et imaginables. Au départ, ces concepts ont permis le réveil des sentiments nationaux, qui ont été la pierre angulaire de la construction des Etats modernes. Que cela a engendré des dérives par la suite, c’est tout aussi évident.
          En 1918, sauf rares exceptions, le critère national a été privilégié au traçage des frontières. La “Grande” Roumanie, qui avait presque un quart de minorités, était néanmoins un Etat national, sans tendance impériale aucune (le peu qu’il y avait eu, ça a été étouffé rapidement par les Alliés). Une part importante des minorités étaient de celles qui ne pouvaient revendiquer un rattachement à un autre Etat (les Allemands, les Turcs ou les Juifs), tandis que les autres (Hongrois, Ukrainiens, Bulgares, Serbes) se trouvaient en minorité par rapport aux Roumains dans les régions frontalières. Non, de manière générale les frontières ont été honnêtes au sortir de la PGM.
          La Bulgarie, la Grèce, la Yougoslavie ou la Tchécoslovaquie étaient plus ou moins dans la même situation. La Pologne était dans une situation particulière, à la fois de par ses revendications historiques, le statut politique particulier de l’URSS à l’époque et l’absence d’Etat biélorusse ou ukrainien à proprement parler.
          Le vrai souci, ce qui a donné des conflits larvés et insolubles, c’était le mélange des populations, fortement encouragé par l’ancien pouvoir dominant (Habsbourg ou Ottoman), pour des raisons à la fois économiques et politiques. Ce n’est pas pour rien que la Macédoine s’appelle comme ça et qu’elle se trouve là où elle se trouve, si vous voyez ce que je veux dire.

        • 5 Mai 2016 à 14h01

          Pierre Jolibert dit

          Mais vous avez très bien fait d’attirer mon attention sur le caractère contestable de la hiérarchie des figurés employés par la carte, qui dans le détail ne correspond d’ailleurs pas à celles dont j’ai l’habitude, je suis allé trop vite. Et comme l’image est floue, on ne sait même pas ce que dit exactement la légende (je veux dire pour quelqu’un sachant la langue).
          Je suis prêt à un compromis sur la formule “les frontières de 1918 étaient honnêtes”, avec une réserve mentale sur l’amont.
          Je préfèrerais débattre sur votre dernier § qui est le point de notre véritable opposition, je pense.
          Pour vous préciser d’où ça parle, disons que superficiellement et légèrement, je suis de ceux qui pleurent de rage de ce qu’il n’y ait pas eu de paix séparée avec Vienne en 1916 et suivantes, et qu’on ait démantelé l’empire le plus faible pour laisser l’autre presque entier et qui pis est persuadé de son bon droit et s’illusionnant en toute bonne conscience sur la réalité de sa défaite.
          Et néanmoins je pense qu’une fois l’accompli acquis, si con soit-il, il ne fallait pas raisonner sur la base de la critique des traités comme le faisait sans doute toute une partie de la diplomatie française désenchantée à contretemps et qui faisait le jeu de la propagande autovictimifiante de Hitler (les pauvres Sudètes, etc.), et tout ce que vous dites sur la Petite Entente me touche beaucoup, et la mort de Louis Barthou me fait pleurer de rage.

    • 4 Mai 2016 à 7h36

      thierryV dit

      Aucun doute que le besoin de remoraliser les états nations au nom d’une culture héritée et mémorielle ,va entraîner des mouvements divers du côté de l’Europe occido-centrale . Ceci devrait avoir des conséquences sur le littoral occidental mais , pour ma part,je pense qu’il est trop tard .La France est devenue déterminante dans l’islamisation progressive de l’Europe.

    • 3 Mai 2016 à 15h31

      durru dit

      Sensation bizarre après la lecture de cette interview…
      D’un côté, l’argumentaire est bien construit, sans excès et sans trop de fioritures. Les grands sujets d’actualité sont bien évoqués.
      D’un autre côté, on oublie de dire que Mitteleuropa n’a rien d’une utopie. D’abord, en tant que concept culturel/civilisationnel, cela a été une réalité entre Baltique et Adriatique, tout au long du XIXème, et pas que. Ensuite, de point de vue politique, il y a bien eu un espace de coopération qui allait de la Baltique à la Mer Noire (rappelez-vous la manière par laquelle le gouvernement polonais a réussi à organiser son exil à Londres en ’39).
      Le fait que ces arguments civilisationnels et géopolitiques soient occultés rend l’argumentaire boiteux. Dommage.
      Quant aux prévisions sur la Russie, je préfère les passer sous silence.

      • 4 Mai 2016 à 2h31

        thd o dit

        On aura compris que les Polonais se sont sauvés via la Roumanie, où ils ont fort opportunément choisi de nommer Sikorski dirigeant.

        Mais les Français qui voulaient rejoindre l’AFN sont passés par l’Espagne, et personne ne vient prétendre que cela constitue une coopération politique définissant l’Europe latine.

        En quoi est-ce que cela aurait été une réalité au XIXe, alors que toutes les nationalités commençaient à s’éveiller et voulaient se débarrasser de l’AH ? Ces pays n’ont pas arrêté de se bouffer le nez et de se faire des coups tordus, y compris dans l’entre-deux guerres malgré la présence de l’ogre allemand.

        • 4 Mai 2016 à 7h52

          durru dit

          Pologne-Roumanie vs France-Espagne. Faudrait comparer ce qui est comparable. Pas de passage du trésor français par l’Espagne, pas de passage d’unités de l’armée régulière non plus. Et pas de traité d’aide mutuelle signé entre les deux pays non plus, à ma connaissance. D’un point de vue strictement politique, l’absence de la Pologne de la “Petite Entente” (Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie) est due strictement au petit conflit frontalier qui est ressorti en ’38.
          Pour ce qui est du XIXème, vous aurez quand même remarqué que je n’ai pas évoqué le plan politique. Je suis d’accord globalement avec vous, les nations de l’Europe Centrale ont eu du mal à s’entendre sur un plan politique. Même si les divergences n’ont pas été tellement exacerbées, mais bon, les résultats n’ont pas été fameux, c’est clair.
          Moi je parlais de la Mitteleuropa civilisationnelle, qui elle est un fait indéniable. Centré sur l’Autriche-Hongrie, couvrant l’Allemagne ainsi que la Pologne russe et la Roumanie indépendante (d’une manière plus relative), cet espace a produit un ensemble assez homogène. Dire qu’au XXème, de point de vue culturel, il n’y a aucun rapport entre l’Europe Occidentale (et notamment l’Allemagne et l’Autriche) et l’Europe Centrale et de l’Est (les anciens pays communistes), qu’il n’y a pas de partage de valeurs, c’est juste minable (dédicace Warboi sur l’autre fil, Merkel-Turquie).
          Je déplore simplement l’absence de l’évocation de cet aspect culturel indéniable dans l’interview. Peut-être que les Polonais, n’étant pas au coeur de ce Mitteleuropa, ne se l’approprient pas aussi clairement. Ce qui est, pour moi, assez étonnant, vu qu’en Roumanie, pays d’influence plus francophone que germanophone, et ayant été aussi en conflit ouvert avec les anciens maîtres de cet espace, il n’y a pas de tabou à revendiquer ce pan d’héritage culturel.