La fabrique de machines de guerre humaines | Causeur

La fabrique de machines de guerre humaines

L’impossible retour à la vie civile des nouveaux soldats US?

Publié le 06 juin 2016 / Monde Société

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Les Américains n’ont jamais autant combattu que lors des quinze dernières années. Déployés à de multiples reprises en zone de guerre, des dizaines de milliers de soldats ont développé des aptitudes de combat exceptionnelles, qui, dans le même temps, ont rendu très difficile leur retour à la vie civile.

Des soldats américains dans la province afghane du Kunar, en juin 2012. (Photo: SIPAUSA30082416_000015)

Dans une scène d’American Sniper, réalisé par Clint Eastwood, le héros du film, Chris Kyle (interprété par Bradley Cooper), tout juste rentré de son quatrième déploiement en Irak, se pose sur le divan d’un psy. Ce dernier lui demande s’il éprouve de quelconques remords à propos de sa période au front, et Kyle de répondre qu’il regrette seulement de ne pas avoir pu sauver plus de Marines. Sous-entendu : il serait prêt à y retourner, pour tenter de se « racheter », et ce malgré les horreurs qu’il a côtoyées lors de ses multiples missions en Irak. Autrement dit, Kyle ne semble pas souffrir d’un SPT classique mais, au contraire, exprime la volonté de retourner au front, un environnement où il se sent plutôt à l’aise et à sa place. C’est en effet l’un de point fort de ce film tiré de l’histoire (presque) vraie du sniper américain ayant atteint le plus de cibles : Eastwood ose montrer un « héros de guerre pas malgré lui », un guerrier qui aime les armes, la vie militaire et le combat.

Et cette histoire est en ce sens symptomatique des guerres américaines version post-11 Septembre. Sur les 2,6 millions de soldats US impliqués dans les guerres d’Afghanistan et d’Irak, 107 000 ont été déployés trois fois ou plus. Pour ces hommes, souvent issus de troupes d’élite, la guerre s’apparente presque à une seconde nature. Et le brusque retour de ces « Rambo » à la vie normale représente sans doute leur plus grande bataille. Eux ne sont pas traumatisés de la même manière que leurs pères d’armes, appartenant généralement à des unités ordinaires, qui n’avaient souvent effectué qu’une seule mission en zone de conflit. Leur expérience acquise au fil des allers-retours au front les a amenés à développer des capacités et un état d’esprit propres aux soldats aguerris. Le problème réside dans le fait qu’il n’existe pas d’interrupteur cérébral leur permettant de passer du mode « combat » à celui de « vie normale ». Alors même qu’ils sont rentrés chez eux, les vieux réflexes de la guerre subsistent : vigilance de chaque instant, prise de décision éclair sans réflexion préalable, besoin d’agir rapidement…

La guerre était leur quotidien et ils s’y sont accoutumés. De plus, comme le suggère le film d’Eastwood et le personnage de Kyle, ces hommes ont cherché à quitter la vie civile, qu’ils n’aimaient pas ; ils voulaient également s’enrôler par goût du risque et non uniquement pour se payer des études ou mettre un peu d’argent de côté. Avant même d’aller au front, ces hommes étaient déjà un peu à part. Ainsi, après avoir goûté à la guerre, le calme de la vie civile devient source d’ennui, de frustration, voire de mal-être. Une analyse des données de l’armée américaine, réalisée par l’université d’Harvard, a montré que ces soldats ont beaucoup moins de risque de se suicider lorsque qu’ils sont en mission, alors que ce taux s’envole dès qu’ils en reviennent. « C’est l’exact opposé de ce que l’on peut observer dans les cas de traumatismes traditionnels, où plus d’exposition au combat annonce plus de problèmes », constate Ronald Kessler d’Harvard, cité par le New York Times. Le plus grand défi pour ces soldats est alors d’apprendre à se débarrasser de ces aptitudes et ces réflexes qui leur ont permis de survivre en milieu hostile. « Je ne quitte pas souvent ma maison, confie au NYT Jeff Ewert, un ancien Marine revenu d’Irak. Je limite mes sorties car je sais combien il est simple de franchir la ligne rouge, d’agir sans réfléchir. »

Déshumanisation

Malheureusement, certains l’ont franchie, cette ligne rouge. En 2012, le sergent Robert Bales, 38 ans, arrive en Afghanistan après trois déploiements en Irak. C’est un soldat exemplaire, décoré à plusieurs reprises pour son engagement et sa bonne conduite. En mars, à peine un mois après son arrivée dans la province de Kandahar, il sort de sa base de nuit et tue froidement seize civils, dont neuf enfants, sans raison apparente. Alors que l’armée américaine requiert la peine de mort pour ses actes, son avocat, John Henry Browne, assure que son client souffre de SPT dû à ses déploiements successifs et que ce dernier avait été posté en Afghanistan contre sa volonté. Il a également pointé du doigt l’armée, qu’il accuse de négligence vis-à-vis de la santé mentale de ses vétérans. Lors du procès du « massacre de Kandahar » en 2013, Bales évite de justesse la peine capitale en plaidant coupable, et sera finalement condamné à perpétuité.

Or, si l’on regarde le cas de Bales dans les détails, on constate rapidement qu’il est à l’opposé du personnage filmé par Clint Eastwood : les motivations et les parcours de deux hommes n’ont rien à voir. Bales a été impliqué dans une fraude et l’armée américaine était pour lui la seule option pour échapper aux poursuites judiciaires. En plus, il a intégré un régiment d’infanterie certes prestigieux – le plus vieux de l’armée américaine – mais ce dernier ne peut être considéré comme une unité d’élite. Chris Kyle, en revanche, a non seulement choisi le métier des armes, mais il s’est tourné vers les commandos de marine (les Navy SEALS).

Alors oui, tous les soldats déployés plusieurs fois en zone de guerre ne se sont pas transformés en tueurs sanguinaires. Fort heureusement. Mais ce n’est pas du côté du département des anciens combattants qu’ils trouveront un accompagnement de qualité. Selon un sondage réalisé par le Washington Post et la Kaiser Family Foundation en octobre 2015, une majorité de vétérans (58%) jugent « passable », voire « faible », l’action de ses services. C’est dire le chemin qu’il reste à accomplir aux autorités des Etats-Unis pour réussir à aider et traiter ces soldats qui, tout comme le personnage d’American sniper, « aiment ça ».

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 9 Juin 2016 à 17h49

      MGB dit

      Nan, je rigole !
      L’armée française a les mêmes problèmes que les Américains. Il me semble qu’on néglige un facteur essentiel : les “guerres” que nous menons” sont des guerres extérieures et nos bidasses ne savent pas vraiment pourquoi ils se battent, alors que leurs adversaires le savent parfaitement. A quoi ca sert d’aller se faire trouer la paillasse ou blesser en Afghanistan, en Afrique, contre un ennemi insaisissable ? En réalité, ils ne savent pas pourquoi, ils se battent. En plus, le taliban, l’islamiste, mais il est là, en France !

    • 9 Juin 2016 à 17h43

      MGB dit

      Ah, si j’avais l’âge, j’irais bien me faire une bonne petite guerre…

    • 8 Juin 2016 à 8h31

      salaison dit

      les “guerres” !…… oui mais toujours ailleurs! jamais chez eux !

    • 7 Juin 2016 à 13h30

      caffer dit

      Je respecterai toujours ceux qui ont risqué leur vie pour un salaire modeste et peu de reconnaissance à leur retour au pays.
      Mais cela ne peut pas justifier ce panégyrique des soldats américains dans les opérations exterieures depuis une vingtaine d’années.
      Aux USA, le recrutement de hommes de troupe n’est en réalité pas sélectif.
      De plus, les méthodes de combat américaines se caractérisent par un emploi massif de tous les moyens humains et matériels, considéré comme la seule manière de régler un problème militaire.
      Déjà en 1944 en Europe, l’armée américaine privilégiait cette méthode ; au point qu’après avoir dépassé, Paris, l’armée américaine avait devant elle un boulevard, ouvert par la débandade de la Wehrmacht. Certains ont pu alors dire que Berlin était à une journée de route.
      Les stratèges US pensèrent cependant que l’essentiel devait alors consister à amasser des forces considérables afin de ne pas s’exposer à une conte-attaque allemande.
      D’où cette pause dans la progression, qui eut pour effet de permettre précisément à l’armée allemande de se reprendre et d’organiser en particulier la résistance dans les Ardennes. Alors que cette armée aurait indiscutablement été incapable en août 44 de repousser l’offensive des alliés (lire à cet égard l’Histoire de la Seconde guerre mondiale, Fayard, 1973, de l’excellent Liddell Hart).
      Cette propension à l’accumulation des forces contre toute logique d’affrontement adapté à l’ennemi dévore en réalité l’intelligence des militaires, sans parler des pertes.
      Il n’y a qu’à voir l’accoutrement du militaire américain, qui ploie sous un équipement surdimensionné, et le comparer à son ennemi sur le terrain, légèrement armé et pratiquant le harcèlement et la pose d’explosifs meurtriers. L’armée française est atteinte, s’agissement de l’équipement, par le même défaut.
      On se rappellera l’armée française en Algérie. Connaissance du terrain et emploi raisonné des moyens matériels ont permis la victoire militaire, sinon politique.

      • 7 Juin 2016 à 17h05

        Specht dit

        « De plus, les méthodes de combat américaines se caractérisent par un emploi massif de tous les moyens humains et matériels, considéré comme la seule manière de régler un problème militaire. »

        Est-ce encore vraiment le cas, la période du carpet bombing — 26 gigatonnes de bombes larguées sur le Vietnam par les seuls B-52, 3 gigatonnes sur Dresde en 60 minutes par 1 500 bombardiers — semble révolue. Les interventions en Irak et en Syrie sont très ciblées, effectuées par une faible quantité totale d’avions (moins de 200). Et les troupes concernées sont avant tout des soldats d’élite, qui opèrent par petits groupes en intrusion/extrusion rapide. Ceux-ci ont un équipement minimum adapté à la mission.
        Les troupes ennemies sont peu entraînées et mélangées aux civils, d’où leur accoutrement parfois extravagant (pas de casque, certains combattent en claquettes) mais ont l’avantage du nombre, de la dilution parmi les civils, et de la dissémination. C’est leur éparpillement et leur indifférenciation qui posent le plus de difficulté, surtout en combat urbain. Ces forces accusent de lourdes pertes face à une armée professionnelle guidée par une pensée stratégique centralisée, comme le montrent les récentes défaites de Daesh, dues principalement à l’engagement de forces iraniennes organisées, à l’enseignement tactique des Russes aux forces régulières syriennes, et en Irak à celui des Russes et de la coalition américaine aux forces irakiennes (en plus de l’établissement d’un centre de commandement). La lenteur de la progression s’explique par l’intrication politique et la confrontations d’intérêts contradictoires.  

    • 7 Juin 2016 à 11h28

      golvan dit

      Je ne crois pas que beaucoup de gens sachent que l’école de voile des Glénans, au large de Concarneau avait été fondée pour aider à “resocialiser” les jeunes résistants après 1947 !
      La question du retour à la vie civile est donc un sujet très ancien.
      Sans oublier au passage les “demi-solde” de retour des guerres napoléoniennes… 

    • 6 Juin 2016 à 21h39

      Parseval dit

      J’ai l’impression que depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le temps fait du sur place : on passe notre temps à redécouvrir des choses déjà conceptualisées, établies, prouvées, etc.
      Par exemple, à propos d’un thème qui recouvre largement le sujet de l’article :
      « Il semble bien que ce soit depuis 1945 qu’on puisse estimer que le tournant psychologique a été pris. C’est à cette date que, d’un coup, le considérable effort technologique mondial en vue de la guerre s’est vu brutalement reconverti au service de la paix, en même temps que des millions hommes qui avaient été formés aux tâches de la destruction et de la victoire, se sont vus démobilisés, rendus disponibles, dans un monde qui n’était plus semblable à celui qu’ils avaient quitté des années auparavant pour l’univers clos du guerrier. Eux-même avaient changé, acquis de nouvelles formations techniques (…)
      Les anglo-saxons les premiers se rendirent compte du bouleversement qui allait se produire sur le marché du travail et dans l’ordre social. Ils voulurent le prévoir et c’est ainsi qu’ils inventèrent pour les hommes après l’avoir inventé d’abord pour le matériel, la notion de “Reconversion”.
      Sans doute les Américains mirent-ils en œuvre des moyens considérables pour organiser la réadaptation au milieu normal des anciens combattants. Ils s’agissait de caser au mieux à leur nouveau niveau ceux qui avaient progressé dans l’ordre de la Connaissance ou même du simple savoir faire : les laisser dans leur ancien domaine professionnel ou d’activité eut conduit à des névroses capables de convulser le corps social tout entier d’une nation. »
      A. Kaufman & J. Cathelin, Le Gaspillage de la liberté, 1964, p. 1–2.

    • 6 Juin 2016 à 21h18

      Specht dit

      « Ainsi, après avoir goûté à la guerre, le calme de la vie civile devient source d’ennui, de frustration, voire de mal-être(…) » : c’est absolument exact, et ce sentiment se retrouve à toutes les époques, chez des personnes qui ont aimé faire la guerre non par goût de répandre la mort, mais par la situation et les qualités qu’elle engage.

      Quelle chance de le lire ici. L’écrivain Richard Millet (et d’autres) s’étaient attiré l’indignation générale en décrivant cette particularité.  

    • 6 Juin 2016 à 20h06

      Ananias dit

      “La guerre était leur quotidien et ils s’y sont accoutumés”.
      “Démineurs” de Kathryn Bigelow traitait déjà du même sujet.

    • 6 Juin 2016 à 20h06

      Cardinal dit

      Rien de nouveau, les soldats français prisonniers en Allemagne se sont plaint d’avoir été particulièrement mal reçus et abandonnés à leur sort à leur retour en 1945.
      Eux n’étaient pas allé se battre volontairement comme le Sergent Bales, ils n’avaient pas eu le choix.
      Ils pensaient, sans doute bêtement, que mobilisés pour défendre le pays qui ne leur avait pas donné les armes nécessaires pour combattre les Huns le gouvernement aurait peut être pu s’occuper de leur réintégration au pays.
      Avant de toujours et encore regarder outre atlantique il serait bon de regarder chez nous et notre façon de traiter ceux qui se battent pour ce pays, comme les harkis en 1962, autre exemple pas plus glorieux que celui de 45.
      Le plus curieux dans cet article est que l’auteur nous cite UN cas, celui du Sergent Bales, tout en nous disant que 2,6 millions de soldats US (tous volontaires) ont été impliqués en Afghanistan et en Iraq ?
      Chose typique de nos medias d’ailleurs faire d’un seul cas une universalité.  

      • 7 Juin 2016 à 12h02

        Gil Mihaely dit

        Le texte s’appuie d’abord sur les résultats des recherches et des enquêtes et les cas cités servent à “incarner” les phénomènes décrits et permettent de discuter des ces détails qui, par définition, échappent aux statistiques. Il ne s’agit donc pas d’une « extrapolation à partir d’un seul cas » comme le suggère votre commentaire.

    • 6 Juin 2016 à 17h36

      C. Canse dit

      Évident.