Le “doigt d’honneur” de Clinton à son propre camp | Causeur

Le “doigt d’honneur” de Clinton à son propre camp

En préférant Kaine à Sanders ou Warren

Auteur

Geoffroy Géraud-Legros
Journaliste et intellectuel réunionnais.

Publié le 25 juillet 2016 / Monde

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Tenant pour rien la percée de Bernie Sanders, Hillary Clinton a choisi pour colistier l’un des plus droitiers des démocrates. Effrayée par l’épouvantail Trump, la gauche démocrate suit.

Hillary Clinton et Tim Kaine (au second plan) à Miami le 23 juillet dernier (Photo : SIPA.AP21926781_000007)

« Night of Chaos », « Disastrous day One » : le commentaire est presque unanime lorsqu’il s’agit de décrire le tumulte de la convention républicaine de Cleveland, marquée par la défection de Ted Cruz, principal adversaire de Donald Trump lors de la course aux primaires, poids lourd du parti républicain et porte-parole de son aile la plus religieuse. Constamment ciblé par Donald Trump, qui, entre autres gentillesses, laisse entendre que le père de son rival, un réfugié cubain, fut « impliqué dans l’assassinat de Kennedy », Cruz a subi une nouvelle humiliation en pleine convention. Face à des délégués déjà échaudés scandant « endorse Trump » et « vote for Trump », l’ex-candidat favori des médias républicains n’a décidément pas appelé à voter pour le vainqueur des primaires. « Votez en conscience », a déclaré le sénateur du Texas, face à un parterre de plus en plus hostile et rejoint, camouflet supplémentaire, par un Donald Trump goguenard qui a immédiatement attiré les caméras et les regards.

C’est sous les insultes (« traître ») que Ted Cruz dut quitter l’estrade pour rejoindre son épouse Heidi, elle-même entourée de militants scandant « Goldman Sachs » — nom de l’ancien employeur de Mme Cruz, honni de l’« antisystème » Trump. En retrait, Chris Christie, autre candidat à l’investiture copieusement injurié par Trump au cours des primaires (« gamin », « catastrophe économique », « trimballeur de casseroles », « il a la tête d’un mec qui vote pour Obama », etc.), mais néanmoins rallié au panache hirsute du milliardaire, se prenait le visage entre les mains, comme pour retenir le geste, achilléen, de s’arracher les cheveux.

L’ambiance risque de ne pas être au beau fixe lors de la convention démocrate de Philadelphie qui débute ce lundi 25 juillet 2016. En matière d’annonce, Hillary Clinton peut d’ores et déjà compter sur le soutien de Bernie Sanders, son rival, « socialiste » déclaré, arrivé second aux primaires et celui d’Elizabeth Warren, figure populaire de l’aile progressiste et inspiratrice d’« Occupy Wall Street ». Mais après avoir obtenu le ralliement de ces leaders d’une gauche démocrate en plein réveil depuis la crise de 2007-2008, et après avoir, un temps, laissé espérer la nomination de l’un d’entre eux au poste de vice-président, la vainqueure des primaires a provoqué la fureur des progressistes en choisissant le très droitier Tim Kaine pour composer son ticket.

Un coup de barre à droite inspiré, peut-être, par le spectacle de la division dans le camp républicain : sans doute Mme Clinton se sent-elle désormais les coudées franches pour écarter son aile radicale. La convention démocrate sera-t-elle un autre moment de chaos ? « Des dizaines de milliers de manifestants convergent vers Philadelphie », rapportait le magazine The Hill dans son édition du 24 juillet. Il s’agit, pour la plupart, de supporters de Bernie Sanders. À leurs yeux, Hillary peut encore adjoindre « Bernie » à son « ticket ».

Le précédent de 1944

La lutte pour la vice-présidence a dans le passé valu au parti démocrate une « nuit terrible » — et déterminante pour l’avenir de la gauche américaine. En juillet 1944, à Chicago, après trois tours marqués par des irrégularités, une fraude massive et la corruption de plusieurs délégués-clef, le vice-président sortant Henry Wallace, « l’homme aux 600 millions d’emplois » que Galbraith considérait comme « la seconde figure du New Deal après Roosevelt » est privé de sa victoire. Soutenu par les grands syndicats américains, crédité de 65 % d’intentions de vote au sein de l’électorat démocrate et vainqueur des deux premiers rounds de la convention, il n’obtient pas, face aux fraudeurs, le soutien qu’il attendait de Roosevelt ; nommé pour un quatrième mandat, c’est pourtant ce dernier qui avait demandé au populaire Wallace de rempiler dans la « same old team ».

Mais le vieil homme est malade ; alité, il est pressé par les conservateurs du parti de modifier son « ticket ». Peut-être inquiet de la radicalité de son second, qui n’hésite pas à citer la révolution d’Octobre dans le prolongement des révolutions américaine et française, le vieil homme cède aux puissances de la banque et de l’industrie.

Au sein du camp démocrate, celles-ci sont représentées par le pétrolier Pauley, trésorier du parti, et par Jimmy Byrnes, un ségrégationniste pour qui « le lynchage n’est que la conséquence, directe ou indirecte, des viols », et est nécessaire « pour que le Nègre se tienne à carreau en Amérique ». L’archi-favori Wallace avait aussi beaucoup déplu à Winston Churchill : les deux hommes avaient eu un échange tendu au sujet de la « supériorité naturelle et historique des Anglo-saxons et de leur civilisation » chère au Premier ministre britannique, à laquelle Wallace opposait un agenda de « décolonisation intégrale ». Un différend qui se décline dans l’opposition contemporaine entre les tenants du militarisme démocrate, peint aux couleurs de la « destinée manifeste », et le pacifisme universaliste de la gauche américaine. Celui-ci est d’ailleurs bien différent du traditionnel isolationnisme nationaliste des républicains qui, de Robert Taft à Donald Trump, craint avant tout que l’implication des États-Unis dans les affaires du monde ne renforce le «big government » fédéral.

Les partisans de la guerre froide et d’un coup d’arrêt au New Deal s’étaient donc entendus pour faire nommer un parfait inconnu, Harry Truman, au poste de vice-président. Truman avait dans sa jeunesse tenté de prendre sa carte au Ku Klux Klan — il avait été « blackboulé » du fait de ses sympathies « papistes » — et avait débuté en politique à 50 ans, après une série d’échecs dans le petit business. Son parrain, le baron démocrate Tom Pendergast, assurait l’avoir choisi dans le but de « démontrer qu’avec une machine bien huilée, on pouvait envoyer le dernier des garçons de bureau au Sénat ». Inexpérimenté, il ne s’était entretenu qu’une seule fois avec Roosevelt avant sa mort. Président, il tomba immédiatement sous la coupe de Byrnes et des businessmen démocrates.

Rien n’illustre mieux les logiques autodestructrices du capitalisme que l’ascension de Truman, homme d’affaires raté, au rang de promoteur du « siècle américain », aux dépens de Wallace, businessman de génie dont la firme fut vendue plus de 8 milliards de dollars à Dupont de Nemours à la fin des années 1990, qui rêvait d’inaugurer « le siècle de l’homme de la rue ».

Le protectionnisme ? Un truc de « loser » !

Tim Kaine, avocat passé par Harvard, fervent catholique — il fut missionnaire au Honduras auprès des Jésuites — et pro-life, n’a, lui, rien d’un débutant en politique. Élu maire de Richmond, (l’ancienne capitale de la Confédération) en 1998, puis gouverneur de l’Etat de Virginie de 2006 à 2010, il siège au Sénat depuis 2012. « Passionné par le libre-échange » — ce sont ses propres termes —, il considère que le protectionnisme procède d’une « mentalité de loser ». Il est, au sein du parti démocrate, l’un des plus fervents partisans des accords de partenariat transpacifique (TPP)…

« La nomination de Kaine (…) serait un gigantesque doigt d’honneur aux 13 millions d’Américains qui ont voté pour Bernie Sanders », avertissait Norman Solomon, directeur du réseau des délégués de Bernie Sanders dès avant l’officialisation du « ticket » dans les colonnes de Common dreams. Interviewé par NBC ce 24 juillet, Sanders refusait de son côté de qualifier Kaine de « progressiste » et réaffirmait sa préférence pour un tandem Clinton-Warren. Néanmoins, alors que son équipe annonce qu’une série de « manifestations non-violentes » seront organisées lors de la convention, le sénateur du Vermont s’est abstenu de jeter de l’huile sur le feu. Le premier objectif demeure, selon lui, de battre le candidat républicain. « Quand vous avez en face de vous un mec qui veut devenir président des États-unis et qui est contre la science, alors il faut faire quelque chose ».

À l’heure où s’ouvre la convention démocrate, l’épouvantail Trump reste le meilleur allié d’Hillary Clinton…

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    • 30 Juillet 2016 à 11h59

      Rico dit

      C’est un combat sans réel challenger,un peu comme ce champion sorti de nulle part que l’on fait mousser pour attiser l’intérêt d’un public-électorat qui n’ y croit pas plus que chez nous avec l’UMPS.

      Trump a juste servi de faire valoir au système si ce n’est a Hillary,enivrée d’un pouvoir qu’elle désire plus que tout et humiliée par le comportement minable de son époux.

      Je reconnais la pugnacité de cette femme peut être plus humilié a l’époque qu’on ne le pense et qui veut obtenir réparation. 
       
      Le pouvoir en place comme chez nous,fort de ses rouages et de ses compromis politiques,ne fait que choisir et guider l’opinion contre le challenger-hors système et le gagnant connu d’avance a l’image d’un contrat signé de “gentil et de méchant” dans un match de catch.

      Pourtant,j’apprécierai de voir un Trump diriger les EU…pour voir.

      Mais avec une majorité d’électrices féminines et surtout de communautés rêvant toutes d’une suprématie supérieur au “blanc” malgré son pouvoir encore en place…ces chances a Trump sont quasiment nul sans oublier la mediasphere-bobos-intellos aux bottes de ce pouvoir,mais ça on connait nous autres.

         
       

    • 27 Juillet 2016 à 11h05

      Zinho dit

      Après “le premier président noir”, la “première femme président” sans doute en attendant “le premier président latino”…
      Hilary Clinton est un personnage humainement antipathique et socialement programmée pour le POUVOIR ET le FRIC.

    • 26 Juillet 2016 à 18h22

      munstead dit

      Le titre est amusant pais témoigne d’une belle méconnaissance de l’électorat et la constitution US . HC ne pouvait tout simplement pas prendre Sanders et Warren alors qu’elle est déjà accusée d’être trop à gauche. Kayne a une réputation d’homme droit, d’origine modeste, qui saura faire le lien avec le Sénat (ce qui est la fonction essentielle du VP).

    • 26 Juillet 2016 à 13h39

      beornottobe dit

      Qui est le nuveau maÎtre du “VAUDEVILLE” américain??????

    • 26 Juillet 2016 à 11h55

      clark gable dit

      Mon dieu que des élections sans intérêt aux USA ce coup ci , a coté nos prochaines présidentielles ce sera Hollywood et Las Vegas réunis !

    • 26 Juillet 2016 à 9h21

      Naif dit

      Bernie Sanders s’est fait hué lors de la convention en appelant à voter pour la menteuse…

    • 25 Juillet 2016 à 20h54

      Parseval dit

      « En préférant Kaine à Sanders ou Warren »
      Mais est-ce que Sanders voulait être son colistier ? En lisant la liste des conditions pour candidater au poste, on peut en douter :
      • They had to turn over every password for every social media account for every member of their families.
      •They had to list every piece of property they’d ever owned
      • copies of every résumé that they’d put out for the past 10 years
      • Every gift they’d ever received
      For the finalists in the hunt to be Hillary Clinton’s running mate, it was five weeks of questions and follow-up, and follow-up to the follow-up questions, starting from when they were summoned one-by-one to meet with campaign chairman John Podesta and lawyer Jim Hamilton and told to bring along just one trusted person who’d serve as the point of contact.

      Last Friday was interview day at Clinton’s D.C. home, the final exam that some of the VP candidates had spent weeks with their staffs preparing their pitches for. Clinton, with Podesta seated nearby as the only other one in the room, would start the session by talking them up.

      Then she’d ask: “Why do you want the job?”

      • 25 Juillet 2016 à 22h40

        himavat dit

        mais si elle même avait eu à répondre à un tel questionnaire …

    • 25 Juillet 2016 à 19h15

      desi75015 dit

      Les 2 suscitent une détestation reptilienne. On oblige les ricains à choisir.
      Ne rigolez pas, pour vous c’est l’année prochaine le même topo : Hollande vs Sarko

      • 26 Juillet 2016 à 10h46

        Ex Abrupto dit

        J’en suis malade d’avance. Alors soyez rassuré, je ne rigole pas….

    • 25 Juillet 2016 à 17h42

      kriktus dit

      Bref l’auteur soutient Clinton.

    • 25 Juillet 2016 à 16h36

      Donna se meurt dit

      Intuitivement, ça ne semble pas un mauvais calcul pour Hillary d’élargir son électorat vers la droite.
      Car face à Trump, même une chèvre avec une bannière étoilée serait élue.
      J’aimerais bien soutenir Trump, tant il est incorrect, offusque les bien-pensants, et dit des horreurs dont le dixième, en France, le bannirait à vie des médias.
      Mais ça n’a ni queue ni tête, et le personnage est vraiment trop barré de la cafetière.

      • 25 Juillet 2016 à 20h49

        Simbabbad dit

        Ne croyez pas trop les médias américains et encore moins les médias français pour se faire une idée de la situation aux États-Unis. Ces messieurs dames prédisaient qu’aux primaires Hillary Clinton était en gros la seule candidate et que sa désignation était réglée d’avance, alors que Trump était un clown qui ferait un tour de piste et serait très vite dégagé.

        Résultats: avec comme on peut le lire ici un parti Démocrate à fond pour Clinton à la limite de la tricherie (on verra après enquête), celle-ci a malgré tout eu le plus grand mal à dégager un “vieux mâle blanc” (huées dans la salle Démocrate) s’autodéfinissant comme “socialiste” (aux USA!), alors que dans dans le même temps et malgré un parti Républicain à fond contre lui à la limite du sabordage, la vague Trump a tout emporté.

        Ajoutons à cela l’affaire des mails de Clinton dont on parle peu en France mais qui établit que Clinton a aidé les terroristes pendant des années pour détruire les nations orientales et le fait qu’elle a toujours fait de très mauvaises campagnes, et le résultat est loin d’être établi d’avance.

        Vous n’avez pas idée de la dictature du politiquement correct aux USA, c’est devenu invivable.

        • 27 Juillet 2016 à 11h10

          Zinho dit

          Ce qui est marrant c’est que le mépris des débuts, Trump était la chance de HC qui allait le battre à plate couture tant il était ridicule, facho, macho…. ce mépris s’est inversé à 180° : c’est bel et bien la candidature Clinton qui est une opportunité pour Trump !!!

    • 25 Juillet 2016 à 16h25

      Simbabbad dit

      “l’épouvantail Trump reste le meilleur allié d’Hillary Clinton”

      Et l’épouvantail Clinton reste le meilleur allié de Donald Trump.

    • 25 Juillet 2016 à 15h48

      Wil dit

      Depuis ce qui week-end la patronne du parti démocrate a démissionné suite à la publication par Wikileaks de 19000 e-mails échangés entre les dirigeants du parti démocrate dans lesquels ont voit qu’ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour qu’il perde dans la primaire,traitant même Sanders de “trou du cul”.
      Apparemment,les partisans de Saunders vont faire des manifestations pendant la convention démocrate dehors et dans l’enceinte du bâtiment où elle se tient.
      Le plus drôle,ou le plus pitoyable c’est selon,est de voir la façon dont la médiacratie française traite ce “wikileaks gate” et plus généralement toutes les affaires louches qui touchent les démocrates dans cette campagne et donc SA candidate Clinton comme celle de ses e-mails persos révélant des infos top secrètes qui ont prouvé sa malhonnêteté par rapport aux “petites phrases” de Trump dont cette médiacratie ne manque jamais de faire écho.
      Les e-mails de Clinton ont été très peu traité par les médias français et encore moins expliqué alors que ça fait des mois que l’affaire est sortie.
      Wilileaks a publié les e-mails impliquant les dirigeants démocrates vendredi.Aucun mot ce week-end dans les médias français avant dimanche quand on apprend la démission de la chef du parti.Donc,on peut imaginer que s’il n’y avait pas eu démission de la chef de parti on en aurait même pas parlé.Par contre Trump qui dit suite aux attentats islamistes en France qu’il faut renforcé les contrôle des français qui viennent aux USA,ça on l’a vu tout le week-end sur i télé comme pour dire:”Regardez le vilain Trump!boouuuuuh!”
      Ces derniers jours,pendant la convention républicaine ont nous a dit sur tout les médias français comme le méchant Trump divise son parti.Et quand on regarde le résultat de la convention,Trump a été élu avec + de 1700 votes de délégués et Cruz en a eu +440.
      Il y a beaucoup de partis en France qui voudraient être divisés comme ça.
      C’est pas grave.On se prend pour un journaliste et ont peut dire n’importe quoi

      • 25 Juillet 2016 à 16h44

        himavat dit

        des fois l’ été, Causeur publie pas dans le top, ça fait épreuve de sortie d’ une école de journalisme, c’ est propre, avec deux trois citations de dépêches, queslques “éléments de langage” et hop!
        la grande idée “le précédent de 1944″
        malheureusement, la situation de 1944 et la situation présente n’ on RIEN (en gras, souligné) de comparable

        l’ auteur oublie (entre autre) qu’ il y a des indépendants potentiels