Pierre Etaix, le grand cirque de ma vie | Causeur

Pierre Etaix, le grand cirque de ma vie

Entretien avec Pierre Etaix

Auteur

Patrick Mandon

Patrick Mandon
est éditeur et traducteur.

Publié le 14 août 2016 / Culture

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Cinéaste, clown, dramaturge, scénariste, acteur et aussi dessinateur : il y a une multitude de Pierre Etaix. Patrick Mandon les a tous rencontrés, pour notre plus grand bonheur.
pierre etaix

Pierre Etaix, par Hannah Assouline.

Pierre Etaix est un esprit raffiné, indépendant, précis à la manière de la délicate mécanique de son rire. Artiste multiple – Wikipedia le définit comme « réalisateur, acteur, clown, dessinateur et dramaturge français », il revisite le slapstick, genre d’humour créé par Max Linder et d’illustres américains, au début du siècle dernier. Considérant « l’immense édifice de [leur] souvenir », il éprouve une humilité non feinte, mais il est digne de ses maîtres. Après une rude bataille, il a retrouvé les droits d’exploitation de ses films, qui sont des œuvres de chevet. Rencontre avec un immense créateur doublé d’un enchanteur ironique et sans illusion.

Causeur remercie Odile Etaix, sa femme, et les éditions Séguier, qui publient un livre magnifiquement illustré : C’est ça Pierre Etaix, par Odile Etaix et Marc Etaix, fils de Pierre.

Causeur. Vous paraissez toujours étonné par l’admiration qu’on vous témoigne.

Pierre Etaix. Non, au contraire, je suis toujours très touché par cette admiration. Elle me prouve qu’il y a eu « résonance » avec le spectateur. Quand une idée me séduit, j’y travaille longuement – car il faut du temps pour mettre au point une scène, or le temps est ce qui fait le plus cruellement défaut aujourd’hui –, mais j’ignore quel effet, plus ou moins durable, elle produira. Et voilà qu’un inconnu m’assure qu’elle a atteint son objet, alors, je reçois cela comme un cadeau, bien sûr, mais pas plus ! L’humilité est la chose la plus importante quand on veut créer : on peut avoir de l’orgueil pour la création, pour l’acte de créer, mais nullement à l’égard de sa propre création. Je me croyais voué à la musique, je me suis vite rendu compte que j’y serais ridicule. Même chose pour la peinture !

Pourtant, de l’avis de tous ceux qui les ont vues, vos peintures sont dignes d’éloges ! Vous avez un don évident pour le dessin, vous êtes un graphiste très doué…

Un don ne vous appartient pas vraiment.

Il n’appartient pas non plus au voisin !

Peu importe, l’essentiel est ailleurs ! Ce que j’ai fait représente si peu ! Voyez mes maîtres dans l’art cinématographique, et dans le genre qui est le mien : Charlie Chaplin, Buster Keaton, Laurel et Hardy… Je ne suis même pas sous leur semelle ! Si on les replace dans leur époque, alors, on est ébloui par leur apport ; quant à moi, je me suis contenté de mettre mes pas dans leurs grandes traces, de poursuivre dans la direction qu’ils m’indiquaient, avec mes pauvres moyens.

Bien, je ne vous convaincrai pas… Venons-en à votre parcours. Vous n’êtes pas issu d’une famille du cirque, pourtant vous y avez été coopté, en quelque sorte.

J’avais une irrésistible volonté d’être clown au cirque. Ma première tentation artistique, que j’éprouve toujours avec la même force, a été la comédie clownesque, issue de la commedia dell’arte. Puis j’ai rencontré Housch Ma Housch, illustre représentant de cet art, qui avait été engagé par le Lido de Paris. Cette rencontre avec cet homme me fut un bonheur. Il s’intéressait à mon travail et m’a emmené à Moscou. Il avait reçu une solide formation à l’école du cirque de Kiev, mais on ne lui avait pas appris à être drôle, il n’y a pas d’école pour cela.

Existe-t-il une « nature » clownesque ?

On la porte en soi, mais d’où vient-elle ? L’hérédité nous l’a peut-être transmise, ou autre chose. Je crois qu’il s’agit d’un héritage sentimental : il éveille immédiatement une émotion, et nous réagissons comme il convient. Mon père me parlait de son admiration pour Buster Keaton. Je lui opposais Charlie Chaplin, il répondait : « Chaplin est grand, mais Buster Keaton… ! »

Naguère, qui aimait Buster dédaignait Charlie !

Chaplin s’adresse à l’humanité entière. Sa manière n’est pas toujours de « bon goût » mais peu importe, ce qu’il montre est universel. Keaton ne joue pas dans le même registre. Aujourd’hui, mon admiration pour les deux est totale. Le père de Keaton lui a enseigné l’acrobatie, il l’a soumis à des exercices diaboliquement difficiles. Sa capacité à se déformer lui avait valu le surnom de « serpillère », qui n’avait aucune connotation morale. On le jetait littéralement dans le public, il se relevait de toutes les chutes, reprenait son apparence : c’est l’apprentissage du cirque. 

Buster Keaton pratiquait ce qu’on nomme le « slapstick », terme difficilement traduisible : il fait surgir le comique de situations conflictuelles où dominent la brusquerie physique, la violence ou la maladresse, réglées comme une mécanique d’horlogerie. Il a toujours eu des admirateurs en France, alors qu’il est oublié en Amérique. Chaplin, lui, avait un contentieux avec l’Amérique.

Surtout, Chaplin était son propre producteur. Il avait d’ailleurs conseillé à Keaton de se dégager de l’emprise des sociétés de production, mais Keaton était alors en proie à une sévère dépression, provoquée par une déception sentimentale, il buvait, il n’a pas suivi le conseil. Chaplin, hanté par son enfance misérable, a toujours été lucide et prévoyant, alors que Keaton, malgré son rude apprentissage du métier de la scène, a bénéficié d’une enfance plutôt heureuse. 

[...]

  • Brexit : l'étrange victoire

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    publié dans le Magazine Causeur n° 96 - Juillet-aout 2016

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    Brexit : l'étrange victoire
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    • 17 Août 2016 à 9h05

      ReCH77 dit

      “Il n’existe pas de situation naturellement comique. C’est la dérision du tragique qui produit du comique, l’irruption de l’échec dans le sérieux.”

      Dans le collège genevois (équivalent de votre lycée) où j’ai passé une partie de mon adolescence, j’étais membre du ciné-club alors animé par un fan de Pierre Etaix. Grâce à ce fin cinéphile, j’ai découvert une partie de l’oeuvre merveilleusement singulière de ce grand monsieur qui m’a fait comprendre les possibilités infinies du Cinéma. Cher Patrick, je suis donc très jaloux de cette rencontre.;)

      • 17 Août 2016 à 11h55

        Patrick Mandon dit

        « Cher Patrick, je suis donc très jaloux de cette rencontre. ».
        Je vous comprends parfaitement : je me suis trouvé dans la compagnie de cet homme exceptionnel, qui incarne le cinématographe. J’ai passé près de quatre heures auprès de lui, j’étais comme une midinette. Je le reverrai prochainement, je lui ferai part de votre salut admiratif.
        Vous êtes donc genevois : excellente origine !

        • 17 Août 2016 à 17h47

          ReCH77 dit

          Pour15minutes… de complicité ;)

        • 17 Août 2016 à 20h59

          Patrick Mandon dit

          « Pour15minutes… de complicité ;) »
          Message reçu, reCH77 (je m’en doutais un peu) !

    • 16 Août 2016 à 11h53

      Patrick Mandon dit

      Vieux, Pierre Étaix ? La jeunesse même ! Celle de l’esprit, de la fantaisie, du rire mélancolique. Il a été souffrant, il guérit, il revient, et il pourrait encore nous étonner.
      lector a trouvé des pépites, les preuves éclatantes de l’immense talent de Pierre Étaix. Je m’aperçois que les extraits de ses œuvres sont nombreux dans l’internet. Cela ne doit pas nous dispenser d’acquérir ses films dans leur version ultime et complète : les dvd sont d’une qualité parfaite (le noir et blanc, en particulier, est admirable).

    • 16 Août 2016 à 0h45

      Lector dit

      sur le tard Chaplin et Keaton dans Limelight :

      https://www.youtube.com/watch?v=aPRW1VQxmTs

    • 16 Août 2016 à 0h41

      Lector dit

      un peu de poésie ? “Rupture” Etaix 1961

      https://www.youtube.com/watch?v=orX3qV2Bskw

      Ironic isn’t it !

    • 15 Août 2016 à 18h53

      saintex dit

      Ciel, mais j’etais encore enfant qu’il était déjà vieux !
      Et le grand Jacques, il ne l’aime pas ou il est fâché contre ?