Et que ça saute !

Tant qu’à casser les usines, autant le faire soi-même

Publié le 14 avril 2010 à 6:00 dans Société

Usine

La désindustrialisation, ces derniers temps, prend l’allure de la mer quand elle remonte au Mont-Saint-Michel : celle d’un cheval au galop. Pas un jour sans qu’un nom vienne s’ajouter à cette litanie du renoncement français à rester une grande puissance industrielle. Metaleurop, Arcelor, Continental, Celatex, Philips, Freescale, Sullair, Sodimatex. On peut aussi constater un deuxième souffle particulièrement puissant depuis la fin des régionales dans l’annonce des fermetures à venir : SCA (couches pour bébé), Schneider Electric, Lejaby (lingerie), Jacob Delafon, France Champignons, Manitowoc (ex-Potain), Gardy (disjoncteurs), Panavy (boulangerie industrielle). On dirait le poème d’Aragon, Le conscrit au cent villages, quand il égrène les noms des villages du vieux pays comme autant de lieux de résistance.

Sauf que là, c’est tout le contraire. Chaque nom correspond à une bataille perdue et à des suppressions d’emplois qui se chiffrent, au minimum, entre cent et trois cents personnes. On mènerait une guerre outre-mer avec de tels chiffres en pertes humaines, il y aurait une révolte pacifiste généralisée et aucune société ne le supporterait. Ce n’est pas la même chose, me direz-vous ? Comparaison n’est pas raison ? Ces hommes et ces femmes ne meurent pas ? Non, c’est vrai, pour la plupart, à condition d’exclure les suicides par pendaison, par alcoolisme et les dépressions qui valent bien les syndromes post-traumatiques des combattants de la guerre d’Irak.

L’emploi industriel : une guerre perdue ?

Mais s’ils ne sont pas morts, ils ne vivent plus non plus : ils sont devenus des invisibles. Quelqu’un à qui viendrait l’idée saugrenue de se promener dans certaines régions de l’Est ou du Nord, dans le Denaisis, le Valenciennois ou la Lorraine, constaterait que certaines villes, littéralement, ont l’air d’avoir subi un bombardement, avec d’immenses poches de vides qui apparaissent au coin d’une rue, derrière un terril ou la silhouette cylindrique et démesurée d’un gazomètre mort.

Le candidat de 2007, élu président de la République sur l’idée de rendre sa dignité au travail, à la “France qui se lève tôt”, a évidemment fait le contraire. Nous disons “évidemment” non pas comme une accusation mais comme un constat désabusé. En admettant que le volontarisme de Sarkozy ait été sincère, en admettant qu’il n’ait pas commis le pêché originel de la nuit au Fouquet’s , en admettant qu’il n’ait pas vu la contradiction entre des dispositions fiscales favorisant davantage la spéculation que l’investissement dans l’économie réelle, il n’en demeure pas moins qu’il était effectivement évident qu’il allait avoir sur la question de l’emploi industriel une marge de manœuvre à peu près identiques à celle des assiégés texans de Fort-Alamo, avec Christian Estrosi dans le rôle de Davy Crockett et les multinationales dans le rôle des armées du général Santa-Anna.

La mutation du capitalisme en néo-libéralisme, pour aggraver les choses, a trouvé un allié objectif : le discours écolo-décroissant qui gagne insidieusement les consciences (après le gramscisme de gauche et le gramscisme de droite, on pourrait parler d’un gramscisme vert) transforme la France en une gigantesque friche.

Cette alliance objective, je l’ai vue, alors que j’accompagnais mon regretté ami Frédéric Fajardie qui recueillait les témoignages des ouvriers de Metaleurop promis à la grande broyeuse. Quand on écrira l’histoire de la fin de ce site, il faudra bien remarquer comment le groupe suisse Glencore a pu s’appuyer en 2003 sur les écologistes du cru qui ne cessaient de dénoncer la pollution, au plomb notamment, engendrée par le site sur les villes environnantes. Maintenant, le site est très beau, les salades sont vertes dans les jardins ouvriers de Noyelles- Godault mais il n’y a plus que des chômeurs pour les manger.

Emile Pouget n’a pas gagné contre la CGT. Pas encore

Depuis quelques années, les ouvriers désespérés menacent de s’en prendre à l’outil de travail. Le tabou avait été brisé par les Celatex de Givet dans les Ardennes (Martine Aubry était ministre du Travail…) en 2000.

C’est nouveau, quoiqu’on en dise. Dans la culture syndicaliste française, les méthodes luddites ou anarchistes sont toujours restées marginales. On a, sous nos cieux, pour le meilleur ou pour le pire, toujours préféré la CGT de Benoît Frachon, Henri Krasucki ou Georges Séguy qui sauvèrent la baraque en 1946 et 1968 – “Il faut savoir terminer une grève”, à Emile Pouget, auteur d’un célèbre livre Le sabotage qui fut la bible flamboyante des despérados libertaires à la fin du siècle dernier. Ceux qui ont passé leur vie à maudire la CGT feraient bien de lire ce qui aurait pu arriver si les idées de Pouget avaient pris le dessus comme ce fut par exemple le cas en Catalogne ou la CNT-FAI, syndicat anarchiste pur et dur, pratiqua l’action violente et la destruction des machines si l’appropriation était impossible. Ils étaient d’ailleurs tellement bien entrainés à cette violence sociale et politique qu’ils furent, lors de la guerre d’Espagne, parmi les combattants les plus aguerris.

Mais écoutons Emile Pouget, en 1898 : “Le sabotage ouvrier s’inspire de principes généreux et altruistes : il est un moyen de défense et de protection contre les exactions patronales ; il est l’arme du déshérité qui bataille pour son existence et celle de sa famille ; il vise à améliorer les conditions sociales des foules ouvrières et à les libérer de l’exploitation qui les étreint et les écrase… Il est un ferment de vie rayonnante et meilleure. Le sabotage capitaliste, lui, n’est qu’un moyen d’exploitation intensifiée ; il ne condense que les appétits effrénés et jamais repus ; il est l’expression d’une répugnant rapacité, d’une insatiable soif de richesse qui ne recule pas devant le crime pour se satisfaire… Loin d’engendrer la vie, il ne sème autour de lui que ruines, deuil et mort.” On est loin de Bernard Thibault en duo avec Sophie de Menthon …

Alors, quand on apprend que les ouvriers de chez PIP spécialisés dans la prothèse mammaire (oui, je sais…) à La Seyne sur Mer, menacent de faire sauter des tonnes de silicone, faut-il penser qu’Emile Pouget est devenu l’inspirateur de cette colère ?

Qu’on se rassure, en face…

Epuisée, démoralisée, la classe ouvrière dans ces combats désespérés ne demande qu’une chose : partir avec la plus grosse indemnité possible. Le Grand Soir sera pour un autre jour. Un fatalisme, peut-être pire que tout, fait que l’on décide de tirer sa pelote le mieux possible dans l’effondrement. Qui leur en voudrait ? Depuis vingt ans, on leur explique qu’ils vont passer dans une économie de service.

On sait ce que ça veut dire, la reconversion tertiaire pour ces gens-là, et eux aussi le savent : à la place d’une nation de mineurs et de sidérurgistes, on devient un pays de coiffeurs et de cireurs de chaussures, de vendeurs de beignets sur les plages et d’esclaves de plate-forme téléphonique. Vas-y camarade, deviens auto-entrepreneur…

Il n’est pas dit que cette fierté ravalée, cette humiliation infligée par le tout-marché ne ressurgisse pas, un jour ou l’autre.

Et c’est là que ceux qui s’affolent aujourd’hui de quelques occupations musclées de sites industriels pourront alors vraiment avoir peur.

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  • 18 April 2010 à 17h29

    bvb09 dit

    Sophie n´étant pas revenue je cours déposer le brevet…

  • 18 April 2010 à 14h51

    Sophie dit

    @ bvb09

    Je vais essayer cela de ce pas. Je vous tiens au courant.

  • 18 April 2010 à 14h05

    Chris dit

    Ah oui j’oubliais : La troupe ( les soldats du Roy ) intervint tardivement et se livra à une répression sanglante et laissa sur le carreau de nombreux morts et blessés.

  • 18 April 2010 à 14h00

    Chris dit

    Pour ceux qui aiment l’histoire ,

    En avril 1789 , Jean-Baptiste Réveillon, législateur , fait passer une loi visant à multiplier par deux les taxes des employés des manufactures .
    Mais Jean-Baptiste Réveillon est également le dirigeant de la manufacture royale de papiers peints à la Folie Titon au faubourg St Antoine .
    Accusé de vouloir affamer le peuple , le 28 Avril 1789 , des compagnons , des manœuvres , des petits artisans , des ouvriers ( extérieurs à la manufacture ) brisérent les métiers ( les machines ou appareils ) qui se trouvaient dans la manufacture ; les débris des métiers fûrent brûlés dans la rue et la manufacture fut pillée

  • 18 April 2010 à 10h36

    bvb09 dit

    Sophie
    je faisais effectivement fausse route…
    quoique l´on prête des vertus autres que gustatives à l´ail, à condition qu´il soit consommé en couple.

  • 18 April 2010 à 0h23

    Sophie dit

    “Le Cognac ,
    il faut le boire légèrement tiéde ,
    une douce explosion de sensations vous envahit .”

    Ho? C’est comme Mon Chéri!

  • 17 April 2010 à 23h28

    Chris dit

    Le Cognac ,
    il faut le boire légèrement tiéde ,
    une douce explosion de sensations vous envahit .
    .

  • 17 April 2010 à 18h03

    fatback dit

    @ Ludovic Lefebvre
    Ok. Je ne voterais pas pour vous.
    .
    Par ailleurs, souffrez monsieur, que les opinions que j’expose ici sont les miennes et que – tant que vous n’êtes pas au pouvoir – j’estime avoir le droit inaliénable de les exposer en public.

  • 17 April 2010 à 17h56

    Sophie dit

    @ bvb09

    Heu………………. non, pas exactement……….

  • 17 April 2010 à 15h01

    bvb09 dit

    Sophie
    vous pensiez aux pommes de terre sarladaises?

  • 17 April 2010 à 13h07

    Ludovic Lefebvre dit

    Fatback,
    Alors donnez votre boulot à un Chinois, un Roumain ou un Tchèque. Quant on n’est même pas capable de s’intéresser à son voisin de palier, on n’a même plus de citoyenneté à avoir.
    Moi, au pouvoir, vous êtes déchu de vos droits, de votre nationalité, vos biens sont confisqués pour de tels propos avec le choix entre la prison, le camps de travailleur pauvre ou l’exil en prime.

  • 17 April 2010 à 12h58

    Ludovic Lefebvre dit

    Certes, le comportement des grands patrons voyous, on sait tous cela. Mais ils étaient où les communistes et les syndicats ? Qui est parti vers d’autres causes que celle ouvrière ? Sous Marchais et Krazuki, les exploiteurs n’auraient pas eu la part belle. Ils auraient reculé. Le dumping social, l’implantation de travailleurs immigrés pauvres n’aurait pas eu l’aval du P;C. On ne peut pas courir deux lièvres à la fois surtout quand ils s’enfuient dans une direction opposée.
    Une gauche intelligente, mais il faudrait que je sois à sa tête, refuserait toute entente avec le PS devenu à juste titre impopulaire, soutiendrait de toute ses forces les pauvres en cessant de croire qu’ils ne sont que Maghrébins et noirs.
    Les socialistes libertaires s’assècheraient comme l’UMP s’assèche avec le FN et vous feriez un carton.
    Au lieu de cela, vous avez donné une fois de plus vos voix au PS, à Europe Ecologie.
    Va proposer cela à tes patrons sans me nommer, j’ai l’habitude d’être pillé, de ne pas recevoir le fruit de mes réflexions, mais fais- le.
    Quant aux extrêmes, la politique a eu un tel glissement de terrain au centre qu’ils n’existent plus. Il faut être un imbécile pour ne pas s’en être rendu compte.

  • 17 April 2010 à 9h13

    fatback dit

    @ nadia
    .
    La Chine vient juste de passer devant l’Allemagne: ils sont les premiers exportateurs mondiaux..
    .
    La démocratie viendra – J’ai parié pour la décennie 2020-30 :)
    .
    “Si nos salariés pouvaient immédiatement retrouver du travail dans des secteurs à forte valeur ajoutée [...]“ c’est tout le problème: les délocalisation s’ajoutent à un chômage structurel important.

  • 17 April 2010 à 2h44

    Sophie dit

    Mon dieu, moi qui suis venue sur ce fil parce qu’il s’intitulait “Et que ça saute!”

    Je retourne dans le Périgord!!!!!!!

  • 17 April 2010 à 0h27

    nadia comaneci dit

    Yes Fatback, l’Inde décolle, mais l’Inde est une démocratie. Sur la Chine, je suis plus sceptique. Certes, c’est la troisième puissance exportatrice du monde, mais au moins un milliard de Chinois vivent dans des conditions assez misérables.
    Sinon, le principe de la délocalisation serait plutôt sain économiquement. Si nos salariés pouvaient immédiatement retrouver du travail dans des secteurs à forte valeur ajoutée non délocalisables. Donc pas dans le vente de beignets sur les plages. Et là, on rêve.

  • 16 April 2010 à 21h04

    fatback dit

    @ nadia
    Exactement ! C’est justement ça le principe: vous délocalisez votre informatique en Inde parce que les informaticiens indiens ne coûte rien, résultats ces derniers on du boulot, gagnent en compétence, négocient de meilleurs salaires…
    Résultat, les entreprises européennes et américaines commencent à relocaliser (toujours pour réduire leurs coûts, pas par grandeur d’âme) et les informaticiens indiens montent des boîtes d’informatique pour venir faire de la concurrence à leurs anciens employeurs. Au passage, ces nouveaux entrepreneurs deviennent des clients pour nos entreprises européennes (TCS, Infosys, Wipro…).
    C’est ça la main invisible: chacun poursuit son intérêt et, ce faisant, contribue au bien être général…

  • 16 April 2010 à 20h41

    bvb09 dit

    @ Fatback
    libéral toujours :)
    et l´argent public pour le TGV, le nucléaire, trouve-t-il grace à vos yeux?
    j´entends que nous n´avons plus de projets porteurs qui nous permettraient d´avoir des locomotives dans 15 20 ans.

  • 16 April 2010 à 20h24

    nadia comaneci dit

    Fatback, la différence avec l’Inde et surtout la Chine, c’est que les “délocalisateurs” (?) savent parfaitement qu’ils vont faire travailler des malheureux pour des clopinettes. Cela ressemble plus à de l’esclavage moderne qu’à de la participation au développement…

  • 16 April 2010 à 20h17

    fatback dit

    @ nadia
    Et bien sûr, c’est aussi ce qui se passe avec l’Inde et la Chine.
    The invisible hand at work :)