Pendant près d’un siècle, le mystère Anastasia a passionné les historiens, fait sangloter les midinettes et enrichi les éditeurs. Qu’était donc devenue la plus jeune fille du tsar Nicolas II ? Etait-elle morte avec le reste de sa famille, son père, sa mère, ses trois sœurs et son frère le tsarévitch Alexis, assassinée dans les caves sordides de la maison Ipatiev à Ekaterinenburg par une nuit sans lune de juillet 1918 – ou avait-elle réussi à échapper au massacre, comme l’affirmèrent une vingtaine de prétendantes, et plus particulièrement une certaine Mme Anderson, qui se prétendait Anastasia jusqu’à ce que l’analyse ADN de ses restes ne mette un point final à l’affaire. Dans un petit livre au titre sensationnel, La vérité sur le drame des Romanov, l’historien Marc Ferro va encore plus loin : puisqu’il affirme qu’outre Anastasia, c’est l’ensemble des femmes de la famille, la tsarine et ses quatre filles, qui eurent la vie sauve, suite à des tractations secrètes menées entre les chefs bolcheviques soucieux de mettre fin au plus vite à la guerre avec l’Allemagne, et un Kaiser désireux de sauver à tout prix des « parentes allemandes », le Tsarine étant née Alix de Hesse. Le scoop du siècle, en somme, puisque ce que nous dit Ferro, c’est que jusqu’ici, tout le monde s’était trompé- sauf ceux qui avaient trompé les autres. Et les âmes sensibles de se réjouir à cette merveilleuse révélation, validée par un historien de renom : les suppliciées d’Ekaterinenburg s’en seraient finalement tirées indemnes. Malheureusement, la démonstration laisse un peu à désirer.

En premier lieu, elle n’explique pas par quel miracle le silence le plus absolu aurait pu être conservé pendant un siècle sur cette énorme tractation, « le premier échange est-ouest de l’histoire », comme l’appelle Marc Ferro, auquel auraient été mêlés, outre les chancelleries allemandes et soviétiques, l’ensemble des alliés, le royaume d’Espagne et le Vatican. Un secret de cette taille, et aucune fuite, sinon celle de troisièmes couteaux mythomanes ou cacochymes, qui rapportent avoir vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu la tsarine et les grandes duchesses ? Dans une affaire similaire, celle du faux Louis XVII, le plus enflammé de ses défenseurs, Léon Bloy, avait avancé, à la fin du XIXe siècle, une explication paranoïaque globale évoquant un complot de l’ensemble des puissances européennes, lesquelles auraient eu un intérêt vital, quoi que malheureusement inexpliqué, à ce que M. Naundorff, serrurier berlinois, ne monte pas sur le trône de France dont il se prétendait l’héritier légitime. Avec les grandes duchesses, on peut supposer quelque chose du même genre : la vérité est ailleurs, on nous cache tout, on nous dit rien, etc. Mais pourquoi? Quel pouvait être l’enjeu d’un tel silence ?
Deuxième difficulté majeure : pour quelles raisons les principales intéressées elles-mêmes se seraient-elles tues – alors qu’elles auraient été accueillies, dans de nombreux pays d’Europe et d’ailleurs, en saintes, en héroïnes et en martyres ? La seule explication fournie par Ferro paraît un peu maigrelette : elle se borne à évoquer « le traumatisme qu’elles auraient subi, l’insécurité qui régnait dans toute l’Europe centrale en 1919, la peur d’être retrouvées par les bolcheviques » ( qui, selon lui, sont censés les avoirs libérées), « et assassinées comme toute une partie de la famille ».

En somme, elles ont « su demeurer tapies par crainte d’être retrouvées et éliminées ». Tapies, les couardes : et pas pendant quelques mois, ni quelques années ! Non ! Jusqu’à leurs morts respectives, dans les années 1970… Hypothèse hautement crédible, on en conviendra. La seule à avoir rompu la loi du silence, c’est Anastasia : mais Ferro retourne l’argument négatif pour en faire une preuve. Si la soi-disant Anastasia a été désavouée par tous ses oncles, tantes, cousins, proches, dentistes, etc, à l’exception de quelques vagues connaissances (il cite ainsi longuement le cas d’une ancienne danseuse, ex-maîtresse de Nicolas II, qui témoigna en sa faveur à l’âge de 95 ans), c’est qu’on y avait intérêt. Et si l’on y avait intérêt, c’est évidemment parce qu’elle était Anastasia. Enfin, c’est parce qu’elle fut ainsi désavouée que ses sœurs, profitant de la leçon, ont préféré se taire à jamais…

Malgré tout, le ton affirmatif de Marc Ferro, son autorité d’historien et le titre même de son essai forcent les plus sceptiques à s’interroger. Et si, malgré tout, cet énorme scoop était authentique ? Pour avancer quelque chose d’aussi énorme, Ferro possède sans doute des preuves irréfutables, des inédits fracassants tirés des archives ultra secrètes du KGB, qui lui permettent de déchirer avec cet aplomb un voile presque centenaire… Eh bien non. Le point de départ de son affirmation, c’est, raconte-t-t-il, le coup de fil d’une soi-disant « collègue », Marie Stravlo, en réalité journaliste autodidacte en train de préparer le lancement d’un roman historique sur Anastasia , lui affirmant avoir découvert dans les bibliothèques du Vatican – qui depuis Dan Brown ont décidément bon dos -, un manuscrit de la grande duchesse Olga, l’ainée des filles du défunt tsar. Manuscrit qui, malheureusement, n’a été ni expertisé, ni même feuilleté par Ferro. À part cela et une bibliographie vieillie, les seuls documents décisifs sur lesquels s’appuie Ferro lui ont été confiés par Alexis, prince d’Anjou et duc de Durazzo, auteur, il y a quelques années, d’une autobiographie parue chez Fayard, Moi, Alexis, arrière-petit-fils du tsar. Parmi ces pièces capitales, Ferro reproduit le témoignage manuscrit de la grande duchesse Marie, la grand-mère d’Alexis, qui aurait épousé son grand-père le prince Dolgorouki, et qui confesse la vérité sur quatre pages rédigées en français. Autre document capital reproduit dans le cahier iconographique : une photo en noir et blanc où Marie et Olga, assure Marc Ferro, posent ensemble à Antibes « en 1957 ou en 1958 ». Mais alors, se dit le lecteur naïf, si Ferro disposait de cette photo et de ce texte, pourquoi n’avoir pas commencé par là : par l’évidence, le concret, l’irréfutable ? Malheureusement, il y a comme un hic. Alexis Durazzo, prince d’Anjou, l’homme qui a confié à l’historien ces documents inestimables, est en réalité un mythomane multirécidiviste, bien connu des tribunaux, et dont on trouvera le pedigree, effectivement cocasse, sur Internet ou dans tous les dictionnaires des imposteurs. Né Alexis Brimeyer, le duc s’était d’abord faire fait passer pour prince de Khevenhuller-Abensberg avant de s’inventer un nouveau pedigree, encore infiniment plus chic – et plus susceptible de séduire les gogos : Alexis d’Anjou-Durazzo-Durassow, puis prince d’Anjou de Bourbon-Condé Romanov Dolgorouky, Volodar d’Ukraine, chef de la Maison Royale d’Anjou. Bref, notre pseudo duc, ou prince, ou petit-fils de tsar, a réussi à faire gober à Ferro les fameux documents malgré ses titres de noblesse de pacotille, son allure d’escroc international, sa réputation sulfureuse et l’absence totale de preuves quant à l’authenticité de ses dires et de ces pièces, la photo pouvant tout aussi bien être celle de ses tantes Brimeyer en villégiature, et la confession, rédigée d’une écriture pataude, être de la main de sa bonne…

Et l’on finit par se demander – comme l’avait d’ailleurs insinué un quotidien londonien en 1990, lorsque Marc Ferro avait pour la première fois avancé cette hypothèse – si l’on ne vient pas de lire, plutôt qu’un essai historique scientifiquement fondé, quelque chose comme un brillant canular.

Marc Ferro, La vérité sur le drame des Romanov (Taillandier)

*Photo : mharrsch

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