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Et maintenant, l’Afghanistan

Ben Laden est mort, mais la guerre n’est pas finie

Auteur

Gil Mihaely

Gil Mihaely
Historien et directeur de la publication de Causeur.

Publié le 03 mai 2011 / Monde

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photo : général Kayani

Les Etats-Unis viennent de remporter une formidable victoire. La localisation et l’élimination d’Oussama Ben Laden sont des succès militaires qui témoignent à la fois des performances des forces spéciales et des services de renseignement américains.

Cette opération incarne pour l’establishment militaire US la nouvelle ère qui s’ouvre avec la nomination à la tête de la CIA du Général Petraeus, commandant en chef des forces en Afghanistan, et celle de Leon Panetta, directeur de la CIA, au poste de secrétaire d’Etat à la Défense. Avec un espion au Pentagone et un spécialiste des opérations spéciales à Langley, les Etats-Unis font savoir au monde que pour eux, dorénavant, la guerre ressemblera plus à l’opération d’Abbottabad qu’aux deux guerres du Golfe.
Mais malgré ce succès opérationnel indéniable, l’enthousiasme des commentateurs semble un peu prématuré. Tuer Ben Laden est une chose, voir le bout du tunnel afghan en est une autre.

La logique des optimistes est simple : les Pakistanais ont caché Ben Laden, puis l’ont livré, ce qui signifie un changement d’orientation stratégique et annonce la fin de la guerre en Afghanistan. Selon cette thèse, les services pakistanais jouent un double jeu : ils coopèrent avec les Etats-Unis qui sont leur soutien stratégique face à l’Inde, mais en même temps, ils protégeaient ses pires ennemis. La preuve ? Si Ben Laden a pu se réfugier au Pakistan, à deux heures de la capitale et assez loin de la frontière afghane, cela signifie évidemment qu’il bénéficiait de complices très haut placés, probablement parmi les chefs de service du renseignement pakistanais. Selon cette logique, s’il a pu être localisé, c’est parce les Pakistanais l’ont bien voulu. Autrement dit, sans la coopération de l’ISI (Inter Services Intelligence, le service de renseignement pakistanais), ou de quelqu’un au sommet l’Etat pakistanais, les Américains n’auraient jamais mis la main sur Oussama Ben Laden.

A partir de ce raisonnement, certains commentateurs tirent la conclusion optimiste suivante : si le Pakistan a décidé de ne plus protéger Ben Laden, c’est qu’Islamabad a changé de politique et qu’il faut donc s’attendre à ce que les Pakistanais ne gênent plus l’effort de guerre en Afghanistan. En conséquence, si l’ISI ne met plus de bâtons dans les roues de la coalition et ne jouent pas perso avec les Talibans, la sortie du bourbier afghan est enfin à portée de main. Malheureusement, ce pari est pour le moins hasardeux.

Premier constat douteux qui sert de base à ce beau raisonnement : l’aide des services pakistanais était indispensable pour localiser Ben Laden et mener à bien l’opération qui a abouti à sa liquidation. En fait, rien n’est moins sûr. Contrairement à une idée reçue, les Américains ne pensaient pas que Ben Laden se cachait dans une grotte – même s’ils étaient probablement ravis que les médias et les opinions publiques avalent cette fable. Pour les professionnels du renseignement, il est un fait acquis que, depuis 2001, la plupart des chefs d’Al Qaida capturés au Pakistan se cachent dans des villes. Khaled Cheikh Mohammed a été capturé à Rawalpindi, quatrième ville du Pakistan, située à quelques dizaines de kilomètres d’Islamabad, et encore plus loin de la frontière afghane que ne l’est Abbottabad. C’est aussi le cas de Ramzi bin el-Shib, intercepté à Karachi en 2002, et d’Abu Zubaydha, « le borgne », arrêté en 2002 à Faisalabad. Chercher les leaders d’al-Qaida dans les plus grandes villes pakistanaises était donc une piste crédible depuis neuf ans.

Quant au rôle joué par les Pakistanais dans cette affaire, les détails fournis – parcimonieusement – par les Américains soutiennent parfaitement leur version selon laquelle ils se sont débrouillés tout seuls : Ben Laden a été localisé grâce à un travail de fourmi1, un puzzle composé de milliers de pièces et n’a pas été « livré » pieds et poings liés. La maison d’Abbottabad attirait leur attention depuis un certain temps, et c’est en filant les militants identifiés comme étant les émissaires de confiance de Ben Laden – notamment le dénommé “Ahmed el-Koweiti” – qu’ils ont retrouvé sa trace. A certains moments, les services pakistanais auraient pu être mis à contribution sur une pièce du puzzle, mais cela ne signifie absolument pas qu’ils étaient au courant de l’ensemble de l’enquête. Asif Ali Zardari, le président pakistanais, ne dit pas autre chose quand il déclare que “ Bien que les événements de dimanche n’étaient pas le fruit d’une opération conjointe, une décennie de coopération et de partenariat entre les Etats-Unis et le Pakistan ont mené à l’élimination d’Oussama ben Laden ».

Mais le point le plus faible de l’hypothèse optimiste est l’amalgame entre Al Qaida et les talibans. En réalité, les Pakistanais ont bel et bien joué un double jeu avec Etats-Unis, mais cela concerne l’Afghanistan. Ainsi, l’ISI a plutôt coopéré avec les Américains dans la lutte contre Al-Qaida, justement pour pouvoir mieux les manipuler en complotant dans leur dos avec les talibans afghans, acteurs majeurs d’un conflit d’une grande importance pour les Pakistanais. Islamabad estime que, tôt ou tard, Américains, Français et autres Otanusiens plieront bagage et le laisseront assumer plus ou moins seul leur voisin foncièrement instable. Pour les Pakistanais, il est donc essentiel de se retrouver coûte que coûte du côté des vainqueurs et le seul moyen de s’en assurer est de faire comme Talleyrand ou Fouché : être des deux côtés à la fois…

Or, le problème est qu’aujourd’hui, les Pakistanais n’entendent de la part des alliés, Etats-Unis en tête, que des cris de joie et des déclarations du genre « Ben Laden est mort, prenons notre billet de retour ». Et ce n’est guère rassurant de savoir que dans deux ou trois ans, ils se retrouveront en tête à tête avec les Taliban.
Plus que jamais Islamabad est convaincu que les alliés partiront bientôt et donc plus que jamais l’ISI a intérêt à préparer un lendemain sans OTAN. Quelqu’un voit-il, aujourd’hui plus qu’hier, une raison stratégiquement valable pour que les Pakistanais se rangent, enfin, aux côtés des alliés et se battent franchement contre les Taliban ? Moi non plus…

  1. L’information recueillie, cumulée et croisée pendant des longues années d’interrogations, notamment à Guantanemo, a joué un rôle très importent

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 3 Mai 2011 à 14h45

      skardanelli dit

      Très bonne analyse. Mais quid de l’Afghanistan ? Les talibans seront-ils plus pragmatiques ? Fermeront-ils les yeux sur la culture de l’opium ? Offriront-ils de nouveau, ouvertement, des bases arrières aux terroristes islamiques ? Hamid Karzai peut-il être une couverture acceptable pour eux ? 

    • 3 Mai 2011 à 14h40

      Jesse Darvas dit

      @Gil Mihaely: personne n’espère, à ma connaissance, que les Pakistanais “aident l’OTAN à vaincre les Talibans”. L’option privilégiée assez clairement est plutôt de favoriser une réconciliation entre Karzai et les Talibans en s’assurant que ces derniers ne soutiennent plus Al Qaeda. Contrairement à certaines fables répandues dans les médias,les troupes de l’OTAN ne sont pas en Afghanistan pour défendre la cause des femmes opprimées et lutter contre l’obscurantisme (sinon nous ne serions pas amis avec l’Arabie Saoudite!) … Dès lors que Ben Laden est mort, les Etats-Unis peuvent crier victoire et justifier ainsi un retrait qui leur permettra de faire face aux vraies menaces du moment (qui n’ont plus rien à voir avec Al Qaeda et se situent plutôt du côté de l’Iran). La nomination de Petraeus à la CIA peut être interprétée comme le signe avant-coureur de ce retrait: Petraeus croyait à une victoire possible en Afghanistan avec des troupes supplémentaires (il était à peu près le seul) et une fois écarté, Obama aura les coudées franches pour ramener les boys à la maison. Sans la mort de Ben Laden, ce retrait aurait ressemblé à une défaite. On entend déjà Hillary Clinton appeler les Talibans à rejeter le terrorisme: probable signe précurseur de leur réintégration.

      • 5 Mai 2011 à 11h17

        pirate dit

        Tres bonne remarque tant sur le schémat qui est entrain de se former avec la mort de Ben Laden, mais également très bopnne observation quand au glissement progessif du langage vis à vis des Talibans. D’autant que les Talibans seraient un allié non négligeable contre l’Iran. Ne pas oublier qu’avant l’intervention américaine ça failli être les iraniens contre les talibans.

    • 3 Mai 2011 à 14h23

      pirate dit

      Impat, de l’avis de tous les spécialistes, Al Qaïda est mort avec son plus gros coups, le 11 septembre. Leur épiphanie. Parce qu’ils ont provoqué le diable en personne (c’est ce que deviennent les américains quand on touche à leur concitoyen, l’histoire s’est toujours répété dans ce sens). Ce qui signifie qu’ils sont à la fois en pleine débandade et entré dans la légende. Ceux qui prendront la franchise avec des ambitions de Dr No, de fait, se fourrent par avance le pistolet dans la bouche, sans être même sûr qu’ils mourront en martyr. Mais bien entendu il y aura toujours des candidats, prêt à relever le flambeau, venger le vieux, etc…

      Quand à l’article, je trouve Gil que vous évacuez une notion qui est loin d’être anodine ou à réserver qu’aux seuls romans policiers. Surtout si l’on considère le passif Air America au Laos, ou au Honduras dans les années 80. L’afghanistan c’est également, actuellement, des flots phénoménaux d’argent sale. De quoi se payer tous les combattants du monde, et les officiers supérieurs de l’ISI dans la foulée. La corruption et l’argent de la production d’héroine ont sans doute joué un rôle notable dans cette opération, et ne risque pas de ne pas continuer à le faire. Surtout si les américains décident que la mort du barbu peut faire une excellent alibis pour les faucons qui aimerait que ce pays devienne leur petite propriété rien qu’à eux (ce que cela deviendra à moyen terme sans doute). Or par tradition, les opérations clandestines fonctionnent avec des fonds clandestins et selon des méthodes répondant à aucune autre loi que celle du résultat. Le fait que l’Amérique envoie plus clairement son message au monde (alors que sous Casey, l’homme qui a remi les opérations clandestines sur les rails, et en a abusé, -remember par exemple l’Iran Gate, financé en partie avec la cocaïne colombienne-, on ne pouvait s’en douter) signifie clairement qu’Obama est sans doute beaucoup plus froid, rationnel, et déterminé que ne l’était Junior avant lui. Bref qu’avant tout, le symbole gentil et souriant du yes we can, masque un tueur, du moins sa mentalité.

    • 3 Mai 2011 à 11h54

      Impat1 dit

      …”la guerre n’est pas finie”…
      Certes, et le terrorisme non plus.
      Je trouve étonnant le retentissement engendré par la mort de Ben Laden. C’est un évènement important au plan symbolique, mais peut-être pas plus.
      Depuis qu’on insiste sur “la nébuleuse” Al Quaïda chacun doit bien imaginer que cette mouvance survivra facilement, hélas, à la disparition de son créateur. 

      • 3 Mai 2011 à 12h05

        GPS dit

        « Important au plan symbolique » : qu’est d’autre le terrorisme ? Il ne remporte pas de victoires purement militaires, que l’on sache.

        • 3 Mai 2011 à 12h09

          Gil Mihaely dit

          vous avez évidement raison GPS mais si on élimine un chef militaire de talent cela a d’autres effets aussi, au delà du registre symbolique. Or aujourd’hui Ben Laden a fait des métastases et l’ablation du premier tumeur n’a qu’un effet limité sur le phénomène en général.     

        • 3 Mai 2011 à 12h19

          Bibi dit

          Certes Gil,
          Mais c’est un coup dont on ignore la portée décisive. Les Seals sont partis aussi avec des disques-durs, laissant un “post-it” virtuel disant en gros “même avec un leader par derrière on est capable de vous avoir”.
           

    • 3 Mai 2011 à 11h51

      L'Ours dit

      Voilà un article qui confirme ce que j’ai toujours pensé, par simple logique.
      Le jeu de “je te tire par la barbichette” ne se terminera pas avec le Pakistan avec l’élimination de Ben Laden! Ni même avec l’Arabie Saoudite.
      Reste à espérer que dans les décisions qui seront prises, on pensera à nous avant de penser à ce que le fameux “on” risque de penser.

    • 3 Mai 2011 à 11h43

      Bibi dit

      Bien d’accord et d’autant plus si les pakistanais parient sur un second mandat Obama.