photo : général Kayani

Les Etats-Unis viennent de remporter une formidable victoire. La localisation et l’élimination d’Oussama Ben Laden sont des succès militaires qui témoignent à la fois des performances des forces spéciales et des services de renseignement américains.

Cette opération incarne pour l’establishment militaire US la nouvelle ère qui s’ouvre avec la nomination à la tête de la CIA du Général Petraeus, commandant en chef des forces en Afghanistan, et celle de Leon Panetta, directeur de la CIA, au poste de secrétaire d’Etat à la Défense. Avec un espion au Pentagone et un spécialiste des opérations spéciales à Langley, les Etats-Unis font savoir au monde que pour eux, dorénavant, la guerre ressemblera plus à l’opération d’Abbottabad qu’aux deux guerres du Golfe.
Mais malgré ce succès opérationnel indéniable, l’enthousiasme des commentateurs semble un peu prématuré. Tuer Ben Laden est une chose, voir le bout du tunnel afghan en est une autre.

La logique des optimistes est simple : les Pakistanais ont caché Ben Laden, puis l’ont livré, ce qui signifie un changement d’orientation stratégique et annonce la fin de la guerre en Afghanistan. Selon cette thèse, les services pakistanais jouent un double jeu : ils coopèrent avec les Etats-Unis qui sont leur soutien stratégique face à l’Inde, mais en même temps, ils protégeaient ses pires ennemis. La preuve ? Si Ben Laden a pu se réfugier au Pakistan, à deux heures de la capitale et assez loin de la frontière afghane, cela signifie évidemment qu’il bénéficiait de complices très haut placés, probablement parmi les chefs de service du renseignement pakistanais. Selon cette logique, s’il a pu être localisé, c’est parce les Pakistanais l’ont bien voulu. Autrement dit, sans la coopération de l’ISI (Inter Services Intelligence, le service de renseignement pakistanais), ou de quelqu’un au sommet l’Etat pakistanais, les Américains n’auraient jamais mis la main sur Oussama Ben Laden.

A partir de ce raisonnement, certains commentateurs tirent la conclusion optimiste suivante : si le Pakistan a décidé de ne plus protéger Ben Laden, c’est qu’Islamabad a changé de politique et qu’il faut donc s’attendre à ce que les Pakistanais ne gênent plus l’effort de guerre en Afghanistan. En conséquence, si l’ISI ne met plus de bâtons dans les roues de la coalition et ne jouent pas perso avec les Talibans, la sortie du bourbier afghan est enfin à portée de main. Malheureusement, ce pari est pour le moins hasardeux.

Premier constat douteux qui sert de base à ce beau raisonnement : l’aide des services pakistanais était indispensable pour localiser Ben Laden et mener à bien l’opération qui a abouti à sa liquidation. En fait, rien n’est moins sûr. Contrairement à une idée reçue, les Américains ne pensaient pas que Ben Laden se cachait dans une grotte – même s’ils étaient probablement ravis que les médias et les opinions publiques avalent cette fable. Pour les professionnels du renseignement, il est un fait acquis que, depuis 2001, la plupart des chefs d’Al Qaida capturés au Pakistan se cachent dans des villes. Khaled Cheikh Mohammed a été capturé à Rawalpindi, quatrième ville du Pakistan, située à quelques dizaines de kilomètres d’Islamabad, et encore plus loin de la frontière afghane que ne l’est Abbottabad. C’est aussi le cas de Ramzi bin el-Shib, intercepté à Karachi en 2002, et d’Abu Zubaydha, « le borgne », arrêté en 2002 à Faisalabad. Chercher les leaders d’al-Qaida dans les plus grandes villes pakistanaises était donc une piste crédible depuis neuf ans.

Quant au rôle joué par les Pakistanais dans cette affaire, les détails fournis – parcimonieusement – par les Américains soutiennent parfaitement leur version selon laquelle ils se sont débrouillés tout seuls : Ben Laden a été localisé grâce à un travail de fourmi[1. L’information recueillie, cumulée et croisée pendant des longues années d’interrogations, notamment à Guantanemo, a joué un rôle très importent], un puzzle composé de milliers de pièces et n’a pas été « livré » pieds et poings liés. La maison d’Abbottabad attirait leur attention depuis un certain temps, et c’est en filant les militants identifiés comme étant les émissaires de confiance de Ben Laden – notamment le dénommé « Ahmed el-Koweiti » – qu’ils ont retrouvé sa trace. A certains moments, les services pakistanais auraient pu être mis à contribution sur une pièce du puzzle, mais cela ne signifie absolument pas qu’ils étaient au courant de l’ensemble de l’enquête. Asif Ali Zardari, le président pakistanais, ne dit pas autre chose quand il déclare que «  Bien que les événements de dimanche n’étaient pas le fruit d’une opération conjointe, une décennie de coopération et de partenariat entre les Etats-Unis et le Pakistan ont mené à l’élimination d’Oussama ben Laden ».

Mais le point le plus faible de l’hypothèse optimiste est l’amalgame entre Al Qaida et les talibans. En réalité, les Pakistanais ont bel et bien joué un double jeu avec Etats-Unis, mais cela concerne l’Afghanistan. Ainsi, l’ISI a plutôt coopéré avec les Américains dans la lutte contre Al-Qaida, justement pour pouvoir mieux les manipuler en complotant dans leur dos avec les talibans afghans, acteurs majeurs d’un conflit d’une grande importance pour les Pakistanais. Islamabad estime que, tôt ou tard, Américains, Français et autres Otanusiens plieront bagage et le laisseront assumer plus ou moins seul leur voisin foncièrement instable. Pour les Pakistanais, il est donc essentiel de se retrouver coûte que coûte du côté des vainqueurs et le seul moyen de s’en assurer est de faire comme Talleyrand ou Fouché : être des deux côtés à la fois…

Or, le problème est qu’aujourd’hui, les Pakistanais n’entendent de la part des alliés, Etats-Unis en tête, que des cris de joie et des déclarations du genre « Ben Laden est mort, prenons notre billet de retour ». Et ce n’est guère rassurant de savoir que dans deux ou trois ans, ils se retrouveront en tête à tête avec les Taliban.
Plus que jamais Islamabad est convaincu que les alliés partiront bientôt et donc plus que jamais l’ISI a intérêt à préparer un lendemain sans OTAN. Quelqu’un voit-il, aujourd’hui plus qu’hier, une raison stratégiquement valable pour que les Pakistanais se rangent, enfin, aux côtés des alliés et se battent franchement contre les Taliban ? Moi non plus…

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