Espagne : l’insurrection qui vient ?
Zapatero, les jeunes auront ta peau !
Publié le 23 mai 2011 à 8:01 dans Monde
Mots-clés : Espagne, José Luis Zapatero, PSOE

photo : Ran Kirlian
Pendant que le monde entier avait les yeux rivés sur le 71 Broadway Street à New York, espérant apercevoir DSK et son bracelet électronique, les Espagnols votaient1. La gauche est annoncée grande perdante de ces élections municipales. À la faveur du refoulé social, José Luis Zapatero, qui, depuis son arrivée au pouvoir en 2004, a fait du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol l’orfèvre de l’orthodoxie libérale européenne polarise l’opposition du monde syndical et de la jeunesse, autrement dit de son électorat traditionnel.
Zapatero contre le prolo
Ce qui est en cause, c’est le zèle inouï du Premier ministre à appliquer les bons conseils prodigués par le FMI (qui n’est plus à un scandale près…) et la Commission Européenne pour rétablir l’équilibre des finances publiques espagnoles. Une première sonnette d’alarme avait été tirée le 29 septembre 2010 lorsque Zapatero réalisa le vieux rêve syndicaliste-révolutionnaire de l’unité des travailleurs… contre lui ! À l’époque, les syndicats réagissaient à la réforme du droit du travail. Appliquant le modèle nordique de la flexi-sécurité, la loi détricotait en fait les vieilles barrières contre la précarité de l’emploi pour mieux « fluidifier » le marché du travail, selon l’expression prisée par un certain Dominique Strauss-Kahn. Or, les syndicats espagnols estiment, à raison à mon sens, que le chemin du progrès social ne passe pas par la multiplication du travail à temps partiel et la facilitation des licenciements – par ailleurs de moins en moins indemnisés.
Il faut reconnaître, à la décharge de Zapatero, que le contexte économique ne joue pas franchement en faveur d’une politique de dépenses débridées. Avec la crise de l’euro qui pointe son nez sur la péninsule ibérique et la faillite d’un modèle centré sur la dette immobilière, les difficultés s’amoncellent sur le bureau du Premier ministre.
Du temps de la gauche old school, on considérait toutefois les obstacles à la mobilité géographique et à la flexibilité horaires comme des digues sociales permettant d’élever le niveau des conditions de travail. Par une étrange dialectique progressiste, les sociaux-libéraux de 2011 diabolisent le conservatisme mal placé des ronds-de-cuirs syndicaux. Pourquoi s’interdire de maltraiter les conventions collectives pour éviter « l’inflation salariale » ? Serait-il interdit d’exiger la même mobilité géographique des ouvriers que des cols blancs qui les dirigent ? N’en jetez plus : si ces questions rhétoriques vous choquent, vous comprenez parfaitement le sentiment de révolte qui gagne la société espagnole, en particulier les jeunes.
Depuis le 15 mai, la place Puerta del Sol de Madrid fait office de catalyseur symbolique pour une jeunesse gagnée par la contestation. Drôle de scénario dans une démocratie relativement jeune mais installée qui n’a pas grand-chose à voir avec la Tunisie et l’Egypte, où l’avenue Habib Bourguiba et la place al-Tahrir ont eu raison des autocrates en place. À prémisses différentes, conséquences voisines ? Malgré la grande confusion qui avait entouré son élection – en pleine controverse sur les attentats du 11 mars 2004, imprudemment attribués à ETA par Aznar – Zapatero ne souffre d’aucun déficit démocratique. Confortablement réélu en 2008, le très flegmatique chef du gouvernement pêcherait plutôt par manque de consistance idéologique. Pas étonnant qu’il soit porté aux nues par les moins imaginatifs des socialistes français. De Ségolène Royal à François Hollande, ils sont nombreux à s’engouffrer dans les brèches sociétales ouvertes par Zapatero : mariage homo, salles de shoot, etc. De quoi privatiser un peu plus des relations sociales jusqu’ici peu ou prou préservées de la logique de marché par le maintien des institutions traditionnelles qu’étaient l’Eglise, la famille, le Roi.
En sept ans, ce libéral-libertaire dans l’âme aura mis l’imagination morale au pouvoir. Son bilan conjuguant austérité budgétaire, coupes dans les dépenses sociales et détricotage des « archaïsmes » moraux en ferait presque un Alain Madelin ibérique.
Avec des perspectives de croissance nulles confortées par l’absence de politique de relance, les jeunes Espagnols ne risquent pas de se faire abuser par le vernis social de leur Premier ministre. La majorité de gauche sortante, qui a toutes les chances de subir une sérieuse déculottée en 2012, pourrait même prendre des leçons de social au pays de Nicolas Sarkozy, où l’UMP n’oserait pas rogner aussi frénétiquement les droits sociaux!
Une contestation sans débouché politique
Place Puerta del Sol, le sit-in madrilène exprime le ras-le-bol d’une jeunesse affamée par tant de promesses bafouées2. Exit la plus-value sociale du PSOE. De la baisse du traitement des fonctionnaires à la privatisation prochaine de l’assurance-chômage, les nouvelles funestes ne vont pas arranger le moral d’un pays où le taux de chômage des jeunes est de 40 %. Lancé le 15 mai, le mouvement hésite entre la grogne sociale, type « novembre-décembre 1995 » et la mobilisation de fond comparable à celle qui fit tomber le gouvernement islandais en 2009. Baptisée 15-M, cette vague sociale secoue les équilibres politiques traditionnels. À très court terme, les manifestants scandant « nolesvotes » (« ne votez pas pour eux ») pour sanctionner les sociaux-traîtres font paradoxalement le jeu d’un Parti Populaire favorable à un libéralisme économique encore plus échevelé. Autant dire qu’on ne voit pas quel débouché politique aura cette contestation, malgré son ampleur grandissante. De surcroît, le consensus économique des grands partis favorise la réémergence de courants marginaux qui sont les reliquats du nationalisme-révolutionnaire de la Phalange espagnole. Quelques groupes isolés pratiquent ainsi une agit prop’ violente, croyant que les mânes de José Antonio sortiront l’Espagne de l’ornière.
Et l’euro dans tout ça ?
Si l’Espagne s’obstine à jouer les meilleurs élèves de l’orthodoxie bruxelloise, le pire est à craindre. Zapatero aura beau répéter « l’Europe, l’Europe, l’Europe », même sans sauter comme un cabri, le vice de conception de l’euro risque d’entraîner une déflagration sans précédent. Jacques Sapir envisage très sérieusement l’hypothèse d’un décrochage de l’Espagne à la rentrée 2011. Ne pouvant plus endurer la surévaluation de l’euro ni espérer l’aide du Fonds Européen de Stabilité3, Madrid pourrait alors faire exploser la monnaie unique pour dévaluer sa monnaie et, à terme, tenter de relancer la croissance4.
D’ici là, on peut juste espérer que la colère de la Puerta del sol rappellera au gouvernement espagnol l’existence d’un peuple dont les attentes et les intérêts ne coïncident pas avec les marchés financiers. Zapatero, qui affectionne les références historiques, serait bien inspiré d’opposer aux bureaucrates de Bruxelles un salvateur « No pasaran » !
- Plus de 8100 conseils municipaux et 13 des 17 assemblées provinciales ont été renouvelés ↩
- Bien qu’illégale, l’occupation de la Puerta del Sol se poursuit, rythmée par des cortèges de protestation quotidiens organisés via Facebook ↩
- Principalement constitué de dotations des Etats et du FMI. En cas de choc, le montant estimé des aides nécessaires à l’Espagne ferait exploser la caisse du Fonds, le rendant caduc et hors d’usage ↩
- Soit pour créer une zone périphérique des pays du « club Med », dont la compétitivité minée par l’euro fort, soit pour revenir à sa monnaie nationale sur la base de la parité euro/peseta. Evidemment, la première piste serait préférable à la seconde, puisqu’en coordonnant les politiques de changes, elle permettrait d’endiguer les risques d’inflation. Pour plus de détails : ici ↩
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L'auteur
Daoud Boughezala est rédacteur en chef adjoint de Causeur.
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Saul dit
ouais enfin c’est bien joli tout ça, de dire qu’ils se sont, ou qu’on s’est gavé la panse et tout.
quelqu’un a déja été en Grèce ?
non parce que franchement la majorité des Grecs ne m’avaient pas l’air d’être riches comme Crésus, ça avait l’air même pour beaucoup d’avoir une vie de merde.
à se demander où passe le pognon (oh on a bien une petite idée….)
robespierre dit
Parfaitement vu. Ce gouvernement “socialiste” a même supprimer le livret de famille pour le remplace par une sorte de livret de l’individu. Tout un programme.
SPQR dit
la faune de la Plaza del Sol adopte une position ni-ni tout simplement parce qu’elle n’a plus aucune autre conscience politique que celle des gentils républicains et des méchants nationalistes (notez mon soutien à la république, j’ai lu mon Bernanos et la question n’est pas là, mais je me dépêche de me dédouaner car je sais Pirate aux aguets!). Je crois que la plupart des jeunes de la place n’a aucune idée des options socio-économiques qui pourraient être prises… Elle saisit au passage l’occasion de faire un mega botellon…
Et pourtant je pense qu’elle aurait toutes les raisons d’être mécontente. J’aimerais aussi qu’elle condamne l’incurie des politiques “régionalistes” mais c’est loin d’être le cas.
skardanelli dit
@Pierre
C’est ce qu’ils font, ils vivent chez papa et maman, qui vivent chez abuelo y abuela, on achête une maison sur quarante ans. Je partage votre analyse et l’indignation bon ! Mais tout de même on peut compatir un peu…
Pierre Jolibert dit
@L’Ours et skardanelli,
les jeunes irresponsables, non responsables, et non coupables, n’ont qu’à s’en prendre directement à leurs aînés responsables autant qu’au gouvernement.
M. Baumier,
oui, tout est lié ; et puis, le mimétisme, tout ça. Si M. Zapatero doit s’exiler, je lui suggère de partir en bateau, pour faire un beau jeu de scène en s’inspirant de Boabdil s’embarquant après la chute de Grenade.
Matthieu Baumier dit
les choses ne sont-elles pas liées?
ici :
http://www.atlantico.fr/decryptage/revolution-peuples-arabes-et-europeens-83790.html
Saul dit
pas mal cet article.
skardanelli dit
Pierre Jolibert, je plussoie ! Je me suis déjà fait incendier sur Causeur pour des propos similaires, mais je persiste avec vous. Comment peut-on réclamer des comptes quand on s’est gobergé en sachant bien que s’était faire fi de l’avenir ? La chute est douloureuse bien sûr, les jeunes qui trinquent aujourd’hui paient pour les erreurs de leurs aînés. Il risque d’en être de même pour nous si nous ne prenons garde. Je me souviens qu’il y a à peine quelques années la compagnie pour laquelle je travaille proposait, comme bien d’autres, des conditions de préretraite somptueuses aux employés de plus de cinquante cinq ans ! Entendre Gaino et Todd se congratuler sur nos différences culturelles qui expliqueraient la supériorité économique de l’Allemagne était affligeant ! Nous sommes simplement plus malhonnêtes du fait de la culture, les Allemands devraient le comprendre tout de même.
L'Ours dit
Pas faux Pierre Jolibert,
sans parler de cette manie qui a déjà mis la Grèce sur la paille, le paiement quasi exclusif en espèces… (on comprend pourquoi…).
Mais là, si j’ai bien compris, ce sont des jeunes qui manifestent et ils ne sont pour rien dans les agissements de leurs aînés. Or ce qui est significatif, c’est qu’ils n’ont pas le langage pseudo révolutionnaire, emphatique ou globalisant qu’ont les jeunes de toutes époques.
Pierre Jolibert dit
L’Ours, je veux bien croire en la très grande intelligence des manifestants, en leur très grande subtilité, en leur capacité à faire pacifiquement la part des choses.
La plate interrogation que se font les esprits grossiers tels que le mien est : qui, depuis 20 ans et plus, a bousillé deux mille km de côtes pour gagner l’argent facile du tourisme de masse ? Qui depuis moins longtemps a continué sur la lancée en misant tout sur une croissance artificielle, le fameux bâtiment, et son double, les agences immobilières, et leurs alliés les banques et les assurances ? C’est le gouvernement ? Diable, on était donc dans une économie étatisée et planifiée ?
Pour me persuader que ce mouvement de protestation est composé de gens qui sont réellement des “fétus de paille livrés docilement au courant en place”, il faudra me convaincre que les nouveaux chômeurs ne sont pas licenciés par du bâtiment, du commerce immobilier, du notariat, etc., mais des ouvriers de la sidérurgie d’Oviedo ou de Bilbao, si par hasard il se trouvait encore dans ces coins des usines qui n’auraient pas été déjà transformées en centres d’art contemporain. Je laisse de côté le thème de la dette de l’État.
Pierre Jolibert dit
P. S., je regrette également qu’averell n’intervienne plus.
pirate dit
A la question qui a bousillé les 2000 km de côte de la Costa Del Sol j’ai une réponse : les fonds de pension européen et Cosa Nostra qui a affectueusement surnommé les dites côtes Costa Nostra. Maintenant je veux bien qu’on accuse les salauds d’ouvrier du bâtiment d’en avoir profité, je vous répondrais que nos déchets industriels qui terminent sur les côtes somalienne à raison de 2,50 euros le kilos, nous en profitont également. A ce sujet, puisque une partie transite par l’Italie, vous pouvez également remercier Cammorra et Cosa Nostra de notre douillet confort biologique.
Pierre Jolibert dit
Encore une fois, je pensais moins aux ouvriers, sur lesquels je suis prêt à compatir dans la mesure de mes possibilités certes restreintes (ça dépendra de la résistance de leurs admirables édifices aux répliques du séisme), qu’aux arnaqueurs en immobilier et assurances, aux arnaqués volontaires, aux hordes de retraités des social-démocraties d’outre-Rhin et Baltique et à leurs imitateurs du Sud et d’outre-Manche.
En ce qui concerne le bousillage, il ne se limite guère à la côte, en fait, et je salue cette crise, si elle permet d’annuler l’épouvantable projet de Las Vegas en Aragon (je ne sais pas àù ça en était).
L'Ours dit
Ne me basant que sur le glanage d’infos, donc sous toutes réserves, je dirais que ces manifestations espagnoles sont certainement les plus intelligentes et le plus intéressantes qu’il m’ait été donné de voir, et je ne les comparerais à aucune autre.
En effet, il semble qu’il n’y ait pas une revendication faisant l’apologie d’une tendance ou d’un système politique, mais seulement une volonté pour le peuple de ne plus être un fétu de paille livré docilement au courant en place.
On ne voit pas non plus d’espoir en la qualité providentielle de l’autre bord politique. Non! c’est une accusation contre l’inefficacité des hommes en place en tant qu’homme sans basculer pour autant dans le tous pourris.
Pas de remise en cause d’un système, pas d’espoir d’un autre qui serait meilleur, juste une volonté que dans un système en place, on fasse enfin le boulot et qu’on arrête de prendre les gens pour des pions!
Dommage que le local de l’étape, averell n’intervienne plus, j’aurais bien aimé avoir son “reportage in situ”!
SPQR dit
@skardanelli et Pierre Jolibert,
je tiens cette info de mon beauf en Espagne et je lui demanderai des sources à l’occasion… L’infante Elena l’a déjà fait en 2009! Cela dit, le roi lui-même c’est un autre morceau. De quoi réveiller les carlistes les plus endormis!!