Souverainisme: Jacques Sapir répond à Eric Zemmour | Causeur

Souverainisme: Jacques Sapir répond à Eric Zemmour

Opposer les souverainismes n’a pas de sens

Auteur

Jacques Sapir
économiste, spécialiste de la Russie.

Publié le 16 mai 2017 / Politique

Mots-clés : , , , ,

Jacques Sapir et Eric Zemmour. Photos SIPA: 00746087_000016 / 00715073_000035

Eric Zemmour vient de publier dans Le Figaro Magazine du 12 mai son analyse de l’élection présidentielle. Elle est simpliste, mais c’est son droit. Il me met en cause, sans toutefois tomber dans le seau, on dirait le baquet, d’un article du Monde – aux relents antisémites comme cela fut remarqué – qui fut publié peu avant le premier tour.

Venons-en aux faits. Je suis accusé de « gérer le cerveau de Florian Philippot ». Diable ; Mme Bacqué m’accusait déjà de gérer celui de Vladimir Poutine. Cela fait beaucoup pour un seul homme. Outre que ce n’est guère flatteur pour MM. Poutine et Philippot, qui se voient dénier toute autonomie intellectuelle, ce n’est simplement pas sérieux. On peut craindre que l’habitude des « talk-shows » auxquels il a beaucoup participé n’ait eu des effets délétères sur Eric Zemmour, comme celui de préférer la formule que l’on retiendra à la profondeur de l’analyse. D’autant que je me suis exprimé aussi sur la question de la laïcité, et sur celles des « signes religieux », que ce soit sur mon carnet ou dans mes livres.1 Eric Zemmour préfère la formule à la substance, mais de plus il ne lit plus. Et c’est fort dommage. Cela fait des années que j’ai élargi mon analyse des problèmes de la souveraineté, des questions économiques – et donc de la question de l’Euro – aux questions politiques et philosophiques. Sur le fond, la thèse que soutient Eric Zemmour n’est pas nouvelle : le choix d’un souverainisme dit « identitaire » contre un souverainisme social. Mais, ce choix enferme le souverainisme dans les marges de la politique française.

Les trois courants du souverainisme

Le souverainisme est en effet clairement traversé non par deux, comme le signalait Alexandre Devecchio, mais par trois courants. Le premier est le souverainisme social. Il s’enracine dans le constat que tout progrès social implique que la communauté nationale soit souveraine, qu’il ne peut y avoir de progrès social sans une économie qui ne soit tournée vers le plus grand nombre et non vers l’accroissement de la richesse des plus riches. Il analyse le présent état de fait comme le produit des règles de la mondialisation et de la globalisation financière, dont la monnaie unique, l’Euro, est le point d’articulation au sein de l’Union européenne. C’est pourquoi il s’attaque à cet état de fait et réclame « au nom du peuple », et plus exactement au nom des travailleurs qu’ils aient un emploi ou qu’ils en soient privés, le retour à une souveraineté monétaire s’inscrivant dans le retour global à une souveraineté politique.

Le deuxième courant est le souverainisme politique. Ses racines vont au plus profond de l’histoire de la France. Sa préoccupation est celle de l’Etat souverain, comme représentant du peuple (depuis 1789). Ce courant analyse la construction de l’Union européenne non pas comme un processus de délégation de la souveraineté mais comme un processus de cession de la souveraineté. Or, cette dernière ne peut exister. Il en déduit la nature profondément anti-démocratique du processus européen. Il note que cette nature s’est révélée dans le traitement réservé par les institutions de l’Union européenne et de la zone Euro à la Grèce. Ce souverainisme politique, qui fut incarné par Philippe Seguin ou Marie-France Garaud, s’est exprimé avec force en Grande-Bretagne avec le référendum sur le Brexit. Ce souverainisme politique est logiquement l’allié du souverainisme social.

Le troisième courant incarne ce que l’on peut appeler un souverainisme identitaire. Partant d’une réaction spontanée face à la remise en cause de la culture, tant dans sa dimension « culturelle » au sens vulgaire, que dans ses dimensions politique et cultuelle, il est à la fois très vivace et très fort, mais aussi bien moins construit que les deux premiers courants. Il peut dériver vers des thèses xénophobes, voire racistes. Mais, il se pose aussi des questions qui sont les mêmes que celles du souverainisme politique.

Réunis, les souverainistes sont la majorité

Opposer ces courants et faire le choix de la thématique identitaire, cela revient à évacuer ce que le souverainisme contient de réellement critique vis-à-vis du système. Car le souverainisme identitaire n’est nullement incompatible avec l’ordre des choses tel qu’il existe, avec l’Union européenne, avec le néo-libéralisme. Le souverainisme social et le souverainisme politique, eux, portent une critique radicale de ce même ordre des choses. Dès lors, on voit bien le jeu conservateur se révéler, tant idéologiquement que politiquement. Dans les grandes manœuvres qui s’annoncent pour le dépeçage du FN, certains rêvent de le voir revenir à la position de supplétif de la droite traditionnelle, ce qui est d’ailleurs exactement le rêve de Macron qui lui espère qu’un FN retourné à sa ligne identitaire stérilisera une partie des voix de la droite, lui laissant politiquement le champ libre pour mener à bien sa propre recomposition. C’est à ce rêve qu’Eric Zemmour vient d’apporter sa contribution, qu’il en ait conscience ou non.

Macron a besoin d’un FN qui (re)devienne sa propre caricature pour donner de la crédibilité au piège de la diabolisation dans lequel il a déjà enfermé une fois les français. Les européistes ne peuvent que souhaiter une telle évolution qui entraînerait la pérennisation de la coupure radicale entre les souverainistes. Car ce que craignent, par dessus tout, les soutiens de Macron représentant moins d’un quart des français (24%), c’est que les souverainistes ne prennent conscience du fait qu’ils sont la majorité. Les souverainistes, eux, ont rassemblé explicitement plus de 47% des suffrages lors du premier tour de la présidentielle. Ils l’ont fait sur des positions claires et cohérentes. Et si Marine le Pen a fait une faute, c’est bien en abandonnant cette cohérence, que ce soit sur l’âge de la retraite ou sur l’Euro, à la veille du second tour, et en cédant à une inutile agressivité lors du débat télévisé qui a compromis le long travail de dédiabolisation.

Retrouvez Jacques Sapir sur son blog RussEurope

  1. Sapir J., Souveraineté, Démocratie, Laïcité, Paris, Editions Michalon, 2016 et Sapir J. et Bourdin B., Souveraineté, Nation, Religion, avec une préface de Bertrand Renouvin, Paris, Le Cerf, 2017.

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 18 Mai 2017 à 12h48

      Caminho dit

      Mr.Sapir une religion n’est pas une race. Il y a des musulmans en Chine, des roux de touts les couleurs. Combattre une religion n’est pas du racisme, la loi de 1905 n’est pas une loi raciste.

    • 17 Mai 2017 à 20h39

      Tonio dit

      Parler pour ne rien dire, M. Sapir ?
      Ah! oui, le schmilblick, alors je comprends.

      Constitution Article 3 : La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum.
      Où est-il question d’identité ?

      On a beau relire Jean Bodin, il n’oppose pas identité à souveraineté: il s’en fout bel et bien !

      La France ne s’est pas construite sur l’identité, mais la souveraineté.

      L’identité n’a été mise en cause que par ceux-là qui revendiquent “leur droit à la différence” mais n’acceptent pas qu’on leur dise en face qu’ils sont vraiment différents.

      • 18 Mai 2017 à 17h22

        Caminho dit

        Vous donnez le bâton pour vous battre : la France s’est construite sur le catholicisme et le protestantisme, pas sur l’islam.

    • 17 Mai 2017 à 17h15

      Pyrrhon dit

      Ces débats de psycho-rigides ( plus rigide que moi, je meurs!) ne me passionnent pas, bien qu’ils soient humains. Mais pas du meilleur. Le conflit entre fermeture et ouverture nous poursuit.

    • 17 Mai 2017 à 15h52

      saintex dit

      Il faut être abonné au Figaro pour lire l’article auquel renvoi le lien donné ci-dessus. Mais dès la première ligne, le bât blesse. Comment peut-on parler d’identité, de souverainisme ou de tout ce qui constitue une nation si la culture est volatile.
      Aujourd’hui il est écrit ceci. “Midas: le roi qui transformait le plomb en or”.
      Demain ce sera, Midas le roi qui fabriquait des pots d’échappement en or, ou bien, Midas le pot d’échappement mondialisé ou souverainiste (au choix)…
      Or, plomb, or nous avons du plomb dans l’aile.

    • 17 Mai 2017 à 14h50

      Hannibal-lecteur dit

      Je me rends compte avec retard que le titre de son article est contraire à ce que Sapir dėveloppe : ” opposer les souverainismes n’a pas de sens ” ah bon ? C’est pourtant ce que Sapir s’escrime ã faire avec les trois siens. Débile?

      • 17 Mai 2017 à 15h54

        Simbabbad dit

        Il ne les oppose pas, il les distingue. C’est Zemmour qui les oppose, ce qui paraît curieux puisque on ne pourra rien faire pour l’identité sans avoir récupéré la souveraineté.

        • 17 Mai 2017 à 20h48

          plplalbe dit

          C’est exactement cela!

        • 18 Mai 2017 à 0h20

          Hannibal-lecteur dit

          Boufre, les distinguer sans les opposer? Zemmour et Sapir ne font pas les mêmes choix ce qui est bien la preuve qu’ils s’opposent puisque Sapir s’en offusque. Et puis, ce sourire infect…

      • 18 Mai 2017 à 12h58

        Caminho dit

        Sapir est issu de la gauche, le racisme obsessionnel est dans ses gènes.

    • 17 Mai 2017 à 14h46

      Hannibal-lecteur dit

      Docteur, serait-ce pathologique? : je suis allergique au Sapir !! Même son sourire qui dit clairement à son interlocuteur voyez comme vous êtes con et comme j’en suis heureux…
      Bref deux exemples seulement de la sottise de ce monsieur
      1/ le Brexit n’est certainement pas l’œuvre d’un souverainisme politique : ce sont les paysans, les citoyens les moins politisés d’Angleterre qui l’ont voulu …et qui l’ont eu.
      2/ Sapir compte – et oppose – trois souverainistes. À quoi bon ? Quel intérêt, mais surtout il ne lui vient pas à l’idée, sa compréhension des choses est trop limitée pour imaginer que chacune de ses trois catégories peut exister pour partie dans l’esprit du citoyen. Ce qui est pourtant la seule possibilité normale et cohérente.
      Alors Sapir, ça n’est pas votre contribution inutile ci-dessus qui va me guérir de mon allergie…

      • 17 Mai 2017 à 15h22

        Caminho dit

        Tu saï ce qu’ils te disent les paysans “les moins politisés”. Pauvre rien.

        • 17 Mai 2017 à 20h49

          plplalbe dit

          Moins que

        • 18 Mai 2017 à 0h05

          Hannibal-lecteur dit

          Vous voyez à tort une méchanceté dans ce qui n’est qu’un fait: il n’y a aucun mépris de ma part pour les paysans dont je suis le petit-fils.
          Vous savez pourquoi le jour des élections on a cru longtemps à la défaite du Brexit? Parce que les résultats des campagnes n’étaient pas encore arrivés : le Brexit c’est elles, pas les villes. Et si vous arrivez à prouver que les campagnes sont plus politisées que les villes, alors c’est que vous ne les connaissez pas : fréquentez un tout petit peu les conseils municipaux et vous verrez que l’intérêt collectif local gomme tous les aspects politiques. 

      • 17 Mai 2017 à 15h57

        Simbabbad dit

        Vous n’avez rien compris à rien. C’est Zemmour qui fait porter la responsabilité de l’échec de sa ligne identitaire à la trop grande importance, selon lui, de la ligne souverainiste. Sapir répond que ces tendances ne s’opposent pas et au contraire se complètent, et doivent coopérer pour renverser les européistes.

        • 17 Mai 2017 à 16h02

          Flo dit

          Ce que j’en ai compris : Zemmour met l’identité avant la souveraineté et Sapir fait l’inverse. Tous les deux étant d’accord pour souveraineté et identité. C’est simplement la hiérarchie entre les deux valeurs qui change.

        • 18 Mai 2017 à 0h13

          Hannibal-lecteur dit

          Ben j’ai lu exactement comme Flo, merci Flo.
          Maintenant si vous trouvez dans le texte de Sapir que sa définition des différents souverainismes n’équivaut pas à une opposition, vous êtes fort.
          En outre ce que je çritique avant tout c’est cette dichotomie imbécile alors qu’elle n’existe chez aucun individu où règne, heureusement, un mélange des trois. 

    • 17 Mai 2017 à 14h21

      t hdo dit

      Célébrons avec nos amis russes la dernière rouste mise aux Allemands :

      https://www.youtube.com/watch?v=_AsgSPIIEqo

      Nous serons bientôt débarrassés des collabos modèle UE, qui seront comme leurs prédécesseurs dûment châtiés pour leurs trahisons.

    • 17 Mai 2017 à 14h19

      nico dit

      Zemmour ne dit pas un mot du bombardement inouï de propagande déployé dans l’entre-deux-tours, lequel est pourtant un élément majeur de ce scrutin (et plus généralement de notre époque). On a connu Zemmour plus analytique… plus clairvoyant… moins aveuglé par son mépris inconditionnel pour Marine Le Pen…
      http://les-minuscules.blogspot.fr/2017/05/trissotin-2017.html
      Nl

    • 17 Mai 2017 à 13h46

      Caminho dit

      J’apprécie Mr.Zemmour car il a le courage de dire qu’il y a des getthos musulmans en France. J’apprécie Mr.Sapir car il a le courage de dire que l’euro n’est pas un outil monétaire efficace pour la France.