Eric Woerth.

Comment Eric Woerth a-t-il pu ignorer que ses deux casquettes et les activités de sa femme allaient éveiller les soupçons et l’affect jubilatoire du peuple ? Il risque en tout cas de payer pour toutes les catastrophes arrivant au pouvoir sarkozyste.

Le grand philosophe américain Thomas Sowell[1. Thomas Sowell est un économiste de l’Ecole de Chicago de Milton Friedman qui a élargi sa réflexion à la théorie politique et à la philosophie de l’éducation. Il est considéré, dans le monde anglo-saxon, comme l’un des plus grands philosophes vivants. Aucun de ses nombreux ouvrages n’a été traduit en français. Il cumule les handicaps d’être conservateur et afro-américain non idolâtre de Barack Obama. Ceci explique peut-être cela.], dans son dernier ouvrage Intellectuals and Society établit une distinction entre l’intelligence et l’intellect. Il définit l’intellect comme une intelligence dépourvue de la capacité de jugement, alors que la sagesse résulte de la combinaison de l’intellect, du savoir, de l’expérience et du jugement permettant d’aboutir à une compréhension cohérente du réel.

Aveuglement incompréhensible
Le ministre du Travail, ancien ministre du Budget, Eric Woerth a été doté par la nature d’un brillant intellect, grâce auquel il a pu gravir avec aisance l’échelle menant aux plus hautes positions de l’administration, puis de la vie politique française. Il s’avère aujourd’hui, avec ce que l’on désigne maintenant sous le nom « d’affaire Bettencourt-Woerth », que sa capacité de jugement a été singulièrement réduite par un incompréhensible aveuglement. Comment n’a-t-il pas pu prévoir que sa double-casquette de ministre du budget et de trésorier de l’UMP pouvait engendrer quelques soupçons sur une éventuelle mansuétude fiscale dont pourraient bénéficier les gros donateurs de l’UMP qu’il était chargé de cajoler ? Comment n’a-t-il pu subodorer que l’embauche de son épouse Florence par la société Clymène, gestionnaire de la fortune de Liliane Bettencourt, concomitante avec son arrivée à Bercy, n’était pas uniquement liée aux qualités d’analyste financière de la compagne de son existence ?

À sa décharge, on peut remarquer que personne, à l’époque n’avait, ni dans la presse, ni dans le monde politique, tiré suffisamment fort la sonnette d’alarme, pour qu’il prenne conscience des dangers de conflits d’intérêts recelés par cette situation scabreuse.

De plus, venu à la politique dans le sillage d’Alain Juppé, il bénéficiait jusque là dans le public d’une réputation d’homme austère et rigoureux, « droit dans ses bottes », ferme dans ses convictions mais ouvert au dialogue avec les partenaires sociaux. Bon époux, bon père de famille, il s’était forgé une image fort éloignée du bling-bling altoséquanais de certains de ses amis politiques. On le voyait régulièrement dans les montagnes où je réside, où il venait dépenser son trop-plein d’énergie dans des ascensions avec piolet et crampons dans le massif du Mont-Blanc.

La France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux
Tout cela aurait pu passer sans encombres, et il aurait pu poursuivre son ascension politique – pourquoi pas Matignon ? – en gérant au plus fin la réforme des retraites, s’il n’était devenu la victime collatérale des déchirements de la famille Bettencourt, un feuilleton qui tient en haleine cette France qui jubile quand les riches se dévorent entre eux. Les acteurs sont bons : le gigolo platonique et cupide parade dans Saint-Germain des Prés après avoir ponctionné sérieusement l’argent de la vieille. Les avocats de haut vol, Kiejman, Metzner et compagnie mettent en scène leurs duels oratoires et leurs altercations bidonnées avec d’autant plus de zèle que le compteur du tarif horaire ophtalmocéphalique tourne à plein. Les valets sont hégéliens, et ne se privent pas d’écouter aux portes pour se servir des confidences volées en les transmettant aux « grands investigateurs » des médias traditionnels et des francs-tireurs du web.

Une muraille de Chine entre mari et femme ?
Dans l’histoire, il ne manquait qu’un cocu – métaphorique, bien sûr – et c’est Eric Woerth qui s’est retrouvé dans ce rôle dont il cherche maintenant pathétiquement à se débarrasser, mais qui lui colle à la peau comme la tunique de Nessus.

Il est d’abord victime d’une pseudo-modernité qui voudrait, selon son expression « élever une muraille de Chine » entre les activités professionnelles du mari et de la femme au sein d’un couple uni pour le meilleur et pour le pire. Le tragique de la condition humaine veut qu’il ne soit donné qu’aux êtres d’exception la force d’âme de résister à la tentation d’aider son conjoint ou ses enfants à profiter des avantages conférés par d’éminentes fonctions. Le Français ordinaire, qui ne manque pas une occasion de pratiquer le népotisme à la petite semaine dès qu’il en a l’opportunité, pousse les hauts cris dès que les puissants semblent se conduire de la sorte. En la matière, le soupçon vaut preuve, et les maladresses – légion d’honneur remise à l’intendant interlope de Mme Bettencourt, dîner avec Robert Peugeot – se transforment en indices accablants de forfaiture. L’intrication de l’argent et de la politique n’est ni nouvelle, ni l’apanage de la seule droite : Roland Dumas n’a jamais été, à ma connaissance, membre de l’UMP ou de ses avatars antérieurs.

Woerth va-t-il payer pour tous les autres ?
Evoquant l’affaire Bérégovoy et la fameuse formule mitterrandienne de « l’honneur d’un homme jeté aux chiens », les défenseurs de Woerth tentent de mobiliser, contre l’affect jubilatoire du peuple regardant un puissant se noyer, les ressorts de la compassion. Il n’est pas sûr du tout que ça marche : Bérégovoy était une figure tragique de fidèle compagnon délaissé par Mitterrand, qui l’avait mis dans les pattes du redoutable faisan Patrice Pelat pour l’aider à résoudre ses problèmes de logement. Eric Woerth ne peut pas se transformer comme par baguette magique en une victime du destin, alors qu’il s’est efforcé, avec succès, d’apparaître comme un homme capable de contrôler avec une parfaite maitrise les situations les plus délicates. De toute façon, il faudra que bien que quelqu’un paie l’addition de la série de catastrophes qui atteignent directement le pouvoir en ce début d’été : la Berezina des Bleus, les cigares du pharaon Blanc, les petits arrangements avec le POS de Grimaud d’Alain Joyandet.
Eric Woerth semble le mieux placé pour faire les frais de cette conjoncture épouvantable. C’est peut-être injuste, car l’homme ne semble pas s’être enrichi personnellement dans cet imbroglio politique et familial.

Mais il lui eût été facile de se mettre à l’abri de tout soupçon. Madame aurait peut-être fait la tête pendant quelques jours, et l’UMP aurait dû se trouver une pompe à finances moins efficace. Il pourra, si le proche avenir lui réserve quelques loisirs, se consoler en relisant Nietzsche qui prétend que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. Et méditer sur les œuvres complètes de Thomas Sowell, dont je lui conseille fortement la lecture, en supposant qu’il maitrise suffisamment la langue de Shakespeare, ce qui doit être le cas, car Woerth n’est pas la moitié d’une andouille, question intellect…

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