Au-delà de cette limite votre ticket n’était plus valable | Causeur

Au-delà de cette limite votre ticket n’était plus valable

Suicide : Fottorino se penche sur les voies

Auteur

François-Xavier Ajavon

François-Xavier Ajavon
Chroniqueur, professionnel de la presse.

Publié le 01 juin 2013 / Culture

Mots-clés : , ,

eric fottorino accident grave

On s’est toujours suicidé avec son temps. Jadis on buvait des coupes de poisons exotiques, on se transperçait avec un glaive, une dague, un couteau. Les plus bucoliques se pendaient à un arbre, les amoureux de la mer se jetaient du haut des falaises, et les moins imaginatifs au fond des puits. Et puis on se suicida beaucoup avec des armes à feu, tellement plus pratiques et expéditives. Enfin l’homme inventa le chemin de fer, qui lui permit de se suicider très efficacement en se jetant sur les voies, tout en bénéficiant de tout le confort moderne et de la mélancolie propre aux gares. Mais quels seront les modes de suicide de demain ?
Eric Fottorino livre avec Suite à un accident grave de voyageur tout à la fois une enquête clinique sur les suicidés des voies ferrées et une méditation morale sur notre rapport au suicide. Tout part de plusieurs expériences personnelles… « Au début de l’automne, près de chez moi (Vincennes on croit comprendre, ndlr), trois personnes se sont jetées sur les rails. Un vieillard. Une jeune femme, du moins l’ai-je cru. Une mère de famille. Je ne connais ni leur nom ni leur visage. Sans doute les ai-je croisés sans le savoir dans la foule des petits matins. Ils resteront anonymes. Leurs visages, je préfère n’y pas songer ». La jeune fille de l’écrivain sera le témoin de l’un de ces actes désespérés. Premier constat : les mots sont dangereux. La SNCF ne parle jamais de suicide, mais d’accident grave : « L’accident grave n’évoquait aucun geste, ne suggérait aucune image. Il relevait d’une langue vidée de sa substance, dénuée de compassion. Une suite de mots pour ne plus y penser, pour passer à autre chose ». Aux autres rames en attente… Les pompiers, découvre Fottorino, ne parlent pas non plus de suicide, mais d’une mission consacrée à une « personne sous un train ». Personne…
La première chose qui heurte Fottorino est l’indifférence qu’il perçoit de la part des autres voyageurs: l’usager des transports en commun semble perdre toute humanité une fois qu’il a fait poinçonner son titre de transport ou fait biper son Navigo, même si une âme perdue a cru bon de se faire couper en trois morceaux (certains détails donnés dans le livre sont âpres) par un train de plusieurs centaines de tonnes lancé à vive allure. Alors forcément, quand l’irréparable est commis, l’usager des transports en commun râle, car ça le retarde.
Fottorino étudie aussi le traitement de ces suicides par la presse ; dans Le Parisien et Le Courrier des Yvelines on titre factuellement « Le trafic des trains perturbé » ou encore « Le convoi radioactif détourné à cause d’un suicide »… la presse s’intéresse peu au parcours des désespérés ferroviaires, mais se focalise sur les conséquences de leurs actes. Les suicidaires restent des trouble-fête et des perturbateurs incorrigibles.
Sur le web, la parole se libère davantage, et Fottorino nous met littéralement « sous le nez » des prises de parole de voyageurs de banlieue, de ces aventuriers du petit matin à la patience limitée… « Les victimes du RER en prennent pour leur grade. La plupart des voyageurs n’ont qu’une obsession : les retards causés par ces désespérés qui feraient mieux d’aller se supprimer ailleurs, de se noyer, d’avaler des médicaments. (…) Le défouloir tourne à plein. Les seuls mots posés sur ces drames sont virtuels. Il s’agit de posts jetés par des internautes sans nom ni visage. Comme les suicidés. Une fois de plus personne parle à personne ». Fottorino souligne notamment l’exaspération éprouvante de l’internaute « Fleur des champs » : « Je ne suis jamais désolée pour les gens qui se jettent sous les roues des trains, bien au contraire, je crois que je les méprise. Les suicidés des transports en commun je n’en peux plus. Ils nous pourrissent la vie. Alors maintenant on devrait encenser les suicider… » L’auteur ne porte aucun de jugement de valeur, et n’accable pas ces médiocres petits consommateurs du rail d’anathèmes moraux (il pourrait…), mais préfère essayer d’approcher le souvenir des fantômes des suicidés. Ici un vieillard qui se savait condamné et n’avait plus le cœur de poursuivre la lutte ; là une très jeune étudiante kinésithérapeute qui s’était découvert une soudaine aversion pour le contact du corps d’autrui et, ne voyant plus d’avenir professionnel, avait préféré sortir de l’impasse par la voie des cieux.
Au fil de son enquête, Fottorino nous apprend qu’il est plus facile d’obtenir les chiffres des tués sur la  route, des soldats morts en  Afghanistan, des accidents domestiques ou que sais-je encore… que celui des désespérés du rail. Le Courrier des Yvelines, s’aventurant à traiter le sujet est incertain… sur ces derniers mois il y aurait eu, sur zone, entre sept et dix morts. Entre sept et dix. Personne ne sait vraiment.
S’il nous apprend qu’un ex-directeur du Monde prend le RER (laissez-moi rire…) le livre d’Eric Fottorino atteint surtout son objectif profond : nous faire toucher du doigt la question du néant et de la culpabilité. Le néant des uns et la culpabilité des autres. Ou inversement. À moins qu’il ne s’agisse de l’indifférence…
Au-delà de cette limite votre ticket n’était plus valable…

Eric Fottorino, Suite à un accident grave de voyageur, Gallimard, 2013.

*Photo : esyckr.

  • Article en accès libre. Pour lire tous nos articles, abonnez-vous !

    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 2 Juin 2013 à 9h05

      Ilmryn dit

      C’est gentil de culpabiliser les gens mais on souffre bien d’un excès de commisération et d’empathie plutôt que d’un manque.

      La moindre émission, information, article sur la nature, la société, le monde moderne est l’occasion de nous rappeler que nous sommes des parasites néfaste, que le monde est parsemé de malheureux ; les petits malade de ci, les petits exclus de ça, les bébé phoques, les marmottes rousse, les violences aux femme, la pauvreté des uns, la famine des autres, guerres, maladies, mort, malheur malheur malheur.

      A la fin de la journée on est exsangue, on n’en peut plus, c’est l’atonie, on aimerait juste qu’on nous lâche la grappe pour pouvoir vivre un petit moment de bonheur. (si ce n’est pas trop déranger)

      Alors oui le type qui a décidé de se disperser sur une voie laissant les autres ramasser les morceaux, sa famille pleurer et des gens qui n’avaient rien demandé y participer festivement fait juste chier.

      Si on ne nous emmerdait pas avec tous les malheurs du monde allant jusque à les importer depuis des dizaines milliers de km pour bien faire déborder la mesure on aurait un peu plus d’empathie pour la proximité, les voisins, la rue, le village, la région et la ligne du RER.

      • 2 Juin 2013 à 9h17

        Ilmryn dit

        J’ajoute que bien des personnes ne se seraient pas fait péter la cafetière si elles n’avaient pas subit EN PLUS de leurs problèmes ce bombardement insoutenable de malheurs.

        Les êtres humain qui ont plus que les 100 milliards d’ancêtres avant eux et une bonne partie de la planète sont ceux qui ce suicident le plus. Il serait temps de s’interroger un peu au lieu de rajouter une dose de culpabilisation supplémentaire.

        Sur ce je vais regarder l’article de la personne charcutée au couteau à 4300km de chez moi, c’est bien plus horrible que les coups de mon voisin alcoolique sur sa femme.

        • 2 Juin 2013 à 9h45

          Marie dit

          Comment ne pas souscrire à vos deux commentaires, le ras le bol se généralise face à ce déluge de drames. Les français sont les gens les plus pessimistes qui existe , personne ne se demande pourquoi.

        • 2 Juin 2013 à 15h19

          Jérémy C. dit

          Je souscris aussi à votre critique de la commisération – la rage en moins, qui n’est qu’une façon de cultiver le néant qui, lui aussi, est une façon d’en pousser au suicide.

        • 2 Juin 2013 à 18h51

          Ilmryn dit

          Que racontez vous mon bon Jeremy !???
          Il s’agit bien de révolte devant un terrorisme moral permanent, absurde et mortel. La révolte c’est tout à fait sain face au chantage. On peut aussi donner dans l’ironie face aux malheureux, c’est une autre forme de rejet du chantage moral mais ça n’atteint pas la source : le journaliste qui nous crache à la figure.
          Rien à voir avec “de la rage qui mène au néant qui pousse au suicide”…D’où diable sortez vous une telle absurdité !??

        • 2 Juin 2013 à 21h02

          Jérémy C. dit

          C’est ce que je ressens en vous lisant.

        • 2 Juin 2013 à 21h59

          Ilmryn dit

          Mon ressenti c’est que vous avez une manière plutôt inquiétante d’interpréter des textes.

        • 2 Juin 2013 à 22h42

          Jérémy C. dit

          Je vous laisse à vos inquiétudes.

    • 1 Juin 2013 à 21h42

      mariedefrance dit

      Je sais pour vous avoir lu, vu combien vous êtes sensible à la question.

      De ce que j’en sais, il me semble que le suicide vient toujours après une seconde de folie, un “nanomoment ” de rêve de paix.
      Il semble que ce soit toujours aussi tabou et même un geste comme celui de Dominique Venner fait polémique.

      Moi, je respecte.

      • 2 Juin 2013 à 1h33

        Jérémy C. dit

        Il faut respecter, ça n’a pas de sens de condamner ou d’ignorer. Et au-delà, il y a du boulot. Respecter ne suffit pas, il faut surtout aviser.

        • 2 Juin 2013 à 7h02

          mariedefrance dit

          “aviser …”
          expliquez-vous.

        • 2 Juin 2013 à 15h19

          Jérémy C. dit

          Eh bien, prendre en compte, en finir avec l’indifférence. Avec l’indifférence et, comme le signale plus haut Ilmryn, avec la commisération – sa rage en moins, qui n’est qu’une façon de cultiver le néant qui, lui aussi, pousse au suicide.

    • 1 Juin 2013 à 17h46

      Jérémy C. dit

      Pour information : il y a aujourd’hui 50.000 tentatives de suicide par an chez les 15-25 ans, dont un tiers, soit 17.000 environ, aboutissent. C’est donc sans parler des idéations suicidaires répandues un peu partout. Or, voilà trente-quarante ans, si on veut, on avait un taux de suicide quasi-nul sur cette tranche d’âge ; c’était un taux de suicide “de roulement” ou “de croisière” ; le taux de suicide de cette frange sociale plus fragile que les autres. Mais désormais, désormais, désormais… oui, “Le néant des uns et la culpabilité des autres. Ou inversement. À moins qu’il ne s’agisse de l’indifférence…” Et cette indifférence est bien la cause ; on dit l’individualisme, le nomadisme, le néo-tribalisme… on peut aussi dire, plus sobrement, les égoïsmes.
      - http://jeremycigogneau.blogspot.fr

      • 2 Juin 2013 à 9h28

        Ilmryn dit

        Jérémy C. dit: “on peut aussi dire, plus sobrement, les égoïsmes.”
        On peut aussi se dire que les journées ne comptant que 24h les gens ont éventuellement l’envie -entre deux faits divers insoutenable et trois nouvelles horrifiante-, d’avoir un moment de paix pour eux, leurs proches, leurs familles.

        On ce suicide beaucoup moins dans les sociétés moins câblée sur tout les malheurs du monde. On s’interroge bien sur l’influence des jeux vidéos chez les jeunes mais pas du tout sur cette folie collective qui s’est emparé de la société occidentale nourrie de fait divers: “Nous sommes des merdes, le monde est moche comme l’avenir… et en plus il parait que nous sommes égoïstes”

        • 2 Juin 2013 à 15h54

          Jérémy C. dit

          Vous avez raison, ai-je déjà écrit plus haut, de vous en prendre à tout ça. Sauf que si vous ôtiez à la France sa charité, vous la tueriez. Votre rage est atroce ; on dirait que, vous, cela vous pousse gravement au suicide. Calmez-vous.
          Le vrai problème, c’est qu’on oublie ce précieux adage : “Charité bien ordonnée commence par soi-même.”
          En vous remerciant

        • 2 Juin 2013 à 18h55

          Ilmryn dit

          Rien à voir, remballez votre terrorisme, lisez ma réponse plus haut.

        • 2 Juin 2013 à 21h02

          Jérémy C. dit

          Du calme.

        • 2 Juin 2013 à 21h52

          Ilmryn dit

          Vous m’accusez de vouloir “ôter la charité à la France”, une chose dont on cherchera vainement les traces dans mon texte, vous dire que je suis “atrocement enragé” que “mon néant pousse au suicide” et vous me conseillez en sus de me “calmer” après votre diatribe agressive et délirante ?

          Ce n’est que mon troisième post sur causeur mais je m’y plais déjà, il y a fort potentiel à trolls ici :)

        • 2 Juin 2013 à 22h44

          Jérémy C. dit

          Il n’y a jamais que vous qui trolliez, si troll il y a.

        • 2 Juin 2013 à 23h06

          Ilmryn dit

          Magnifique :)

        • 3 Juin 2013 à 11h52

          Jérémy C. dit

          Je n’irais pas jusque là.