“Contre le terrorisme, l’Etat n’a pas de pensée stratégique” | Causeur

“Contre le terrorisme, l’Etat n’a pas de pensée stratégique”

Entretien avec l’essayiste Eric Delbecque

Auteur

Daoud Boughezala

Daoud Boughezala
est rédacteur en chef de Causeur.

Publié le 21 avril 2017 / Société

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eric delbecque daech terrorisme

Champs Elysées. Sipa. Numéro de reportage : 00803153_000022.

Daoud Boughezala. L’assaillant des Champs-Elysées abattu hier soir après avoir assassiné un policier était connu de la justice. Le dénommé Karim C. avait en effet écopé de vingt ans de prison en 2003 pour tentative de meurtre contre des forces de police. Est-ce une faillite de la magistrature?

Eric Delbecque1. En tout cas, cela pose question. Tant qu’on ne connaît pas le détail des dossiers, on ne peut pas se substituer aux magistrats mais on peut se demander ce qu’il faisait dehors en liberté. Il y a quelque chose qui vraisemblablement ne fonctionne pas dans la chaîne pénale. Reste à savoir si on a affaire à un individu qui, vus ses antécédents, voulait se venger du monde de la police et se couvre de la marque djihadiste Daech parce que c’est plus valorisant. Nous le saurons dans les jours à venir. Ce qu’on redoutait depuis un certain moment s’est produit : Daech pousse des gens plus ou moins équilibrés à commettre des actes criminels pour les revendiquer ensuite. C’est un processus parfaitement décentralisé qui permet de choisir une cible dans la rue et de l’attaquer avec les moyens du bord.

Face à cette menace, les patrouilles de militaires armés dans Paris sont-elles une arme antiterroriste efficace ou de la poudre aux yeux ?

Ce dispositif est avant tout de nature à rassurer nos concitoyens. Mais ce n’est pas véritablement dissuasif et efficace contre nos ennemis. La preuve, cela n’empêche pas les djihadistes d’attaquer. Sans être totalement inutile, cette mesure ne peut pas constituer le cœur de la réponse au terrorisme. Comme on l’a vu au Louvre, à Orly et hier aux Champs-Elysées, les forces de l’ordre sont placées en première ligne du front antiterroriste en tant que symboles de l’Etat et cibles faciles à atteindre parce qu’ils sont dans la rue. Pour le terrorisme low-cost, cela ne demande pas une grande réflexion de sortir s’attaquer à des militaires en uniforme pour provoquer un coup d’éclat.

Une fois n’est pas coutume, cette énième attaque terroriste n’a pas été suivie d’annonces tonitruantes du ministère de l’Intérieur. Pourquoi critiquez-vous l’octroi de moyens supplémentaires aux forces de sécurité ?

Donner des moyens supplémentaires aux forces de l’ordre est bien évidemment positif mais c’est un élément tactique qui ne règle pas la question de la stratégie : quel objectif veut-on atteindre ? Nos gouvernants n’ont pas d’objectif stratégique à atteindre. Ils gèrent la situation en priant très fort pour qu’il n’y ait pas de problème puis en léguant la patate chaude à leur successeur. L’Etat est dans une déshérence stratégique totale. Il ne pense pas au-delà des quelques mois à venir, ce qui est quand même fou car son rôle est de se projeter dans l’avenir ! Certes, cela n’a rien d’étonnant avec François Hollande, qui est l’antithèse de la pensée stratégique. Le drame, c’est que sans stratégie d’ensemble, notre politique sécuritaire ne peut pas marcher.

Vous vous opposez aussi à l’inflation législative contre le terrorisme. Mais face à une menace réticulaire en perpétuel mouvement, ne faut-il pas adapter notre arsenal législatif ?

Plutôt que de les empiler, il faudrait déjà appliquer les lois qui existent, ce qui pose la question des moyens de les appliquer, notamment en termes de places de prison. Des lois contre le terrorisme, on en a votées, y compris quand Bernard Cazeneuve était ministre de l’Intérieur. Prenons un exemple très concret : l’interdiction des sites Internet djihadistes. C’est bien joli, mais dans un monde où on peut ouvrir un site Internet à l’autre bout de la planète en quelques minutes pour diffuser de la propagande, la loi Cazeneuve est un cautère sur une jambe de bois.

Qu’aurait-il fallu faire pour être à la hauteur de l’enjeu ?

Depuis trente ans, il aurait fallu régler les problèmes de fond, reprendre les fameux « territoires perdus de la République ». Il faudra bien régler la question un jour une bonne fois pour toutes, ce qui ne signifie pas qu’il faut s’y atteler avec brutalité ou n’importe comment, sans modèles de développement et de prospérité économique. Ces zones vivent souvent du trafic de stupéfiants, aussi doit-on leur proposer des alternatives socio-économiques. Quoi qu’il en soit, on ne peut plus négocier l’autorité de la République sur ces territoires. Autre problème de fond, plus abstrait mais essentiel, on a désarmé depuis des décennies l’Education nationale, mis à bas le récit national, diffusé la haine de soi et insinué que la France était toujours coupable. Cela n’a pas été sans conséquences. Idem pour notre politique étrangère, qui va d’errements en oscillations depuis des années, qu’il s’agisse de la Syrie, ou de nos relations avec la Russie.

Ces sujets n’ont que très peu été abordés dans la campagne présidentielle, qui s’est concentrée sur les « affaires » et des débats qui relèvent davantage de l’éthique personnelle que de la politique…

Pour faire des propositions dans ce domaine, encore eût-il fallu mener de longues réflexions et délibérations. Aujourd’hui, une mesure révolutionnaire consisterait à s’arrêter cinq minutes, de rassembler des gens compétents, pas seulement dans le domaine étatique, mais aussi des sociologues, des théologiens, des psychiatres, de la sécurité privée pour accoucher de préconisations qu’on appliquera enfin. Il faudrait peut-être créer une administration de mission sur la lutte contre le terrorisme. Parce que les rapports d’information parlementaires ont parfois de très bonnes idées mais s’empilent sans déboucher sur quoi que ce soit. Répondre au péril terroriste demande bien sûr un volet sécuritaire mais aussi des propositions éducatives, sociales, économiques, sans quoi on n’y arrivera pas. Sans oublier la gestion des frontières et de l’arrivée de migrants, autant de questions à traiter subtilement. Au fond, là est le seul enjeu de l’élection présidentielle : retrouvera-t-on une pensée stratégique ?

  1. Journaliste spécialiste de la sécurité et de l’intelligence économique, Eric Delbecque est l’auteur du Bluff sécuritaire (Editions du Cerf, 2017)

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 23 Avril 2017 à 12h47

      keg dit

      Je me suis permis d’utiliser votre article comme support de mes commentaires.
      Si vous jugez cela “incorrect” soyez gentil de me le signaler et j’agirai comme il se doit.
      Je fais actuellement l’objet d’une traque (style Decodex en jeu de “juge et partie” – voir “launedekeg” du 03/02/2017, tant que c’est encore visible….)… de la part d’un particulier, très particulier !
      —–

      Est-ce que tout est effectivement terroriste? Il est des terrorismes franco-français plus dangereux! Ils sont moins médiatisés parce que justement dans l’ombre et dans la volonté d’anonymat absolu (le fameux courage des lâches!)

      http://wp.me/p4Im0Q-1Ea

    • 23 Avril 2017 à 8h48

      Pig dit

      Une “faille de la magistrature” ? Ouïe ouïe ouïe, n’y a-t-il pas, en évoquant cela, atteinte à l’indépendance de celle-ci ? Factieux Causeur !

    • 23 Avril 2017 à 0h28

      solitude dit

      http://www.lagauchemorale.com/actualites/article/les-liaisons-dangereuses-de-macron-avec-l-islamisme

      Vendredi 21 avril 2017à l’antenne de RTL, Macron a répondu “je ne vais pas inventer un programme de lutte contre le terrorisme dans la nuit”

      à Elisabeth Martichoux qui lui faisait remarquer qu’elle n’avait rien vu dans son programme sur les fichiers S et plus généralement sur la lutte contre le terrorisme islamique.(… )

    • 23 Avril 2017 à 0h21

      lustucru dit

      Pour I-Diogène
      S’il y a des jihadistes ouighours; c’est parce que l’occident les a colonisés ?
      Pour croire que l’islam est une religion, et non une idéologie guerrière; il faut n’avoir jamais ouvert un coran, et tout ignorer de mahomet et l’histoire de l’islam

      • 23 Avril 2017 à 0h50

        i-diogene dit

        Des jihadistes Ouïghours…?

        Combien de légions..? Ptdr..

    • 23 Avril 2017 à 0h18

      lustucru dit

      Il faut vraiment n’avoir jamais ouvert un coran, et ne rien savoir de mahomet et l’islam orthodoxe, pour croire que l’islam a eu besoin d’être colonisé pour vouloir asservir, convertir ou éliminer tout non-musulman et se faire la guerre entre chiites, sunnites, clans, familles etc. L’islam, c’est d’abord la solution par la guerre, le pillage, la pratique de l’esclavage, et nullement une recherche de la paix (sauf le soufisme qui est une goutte d’eau dans un océan, et qui fut toujours persécuté par l’islam orthodoxe. Le coran y est d’ailleurs marginalisé, comme un truc encombrant dont on ne sait que faire.)

      • 23 Avril 2017 à 1h10

        i-diogene dit

        Commence donc par ouvrir un Coran, toi-même..!^^

        Le Coran n’ est pas plus belliqueux que la Bible..

        Ce sont certains Hadiths qui sont belliqueux, mais il y en a plus de 100 000 connus, acceptés ou rejetés par divers courants islamiques..

        En clair, il y a autant de courants islamiques que de courants chrétiens..
        Donc, condamner l’ Islam dans sa globalité est profondément stupide..

        Peut-on réduire tout le christianisme à l’ inquisition, au KKK ou Phalanges chrétiennes..?

        • 24 Avril 2017 à 16h03

          mitch-savoy dit

          C’est pour cela qu’il faut excuser et justifier les crimes commis en son nom! CQFD i-dio !

    • 23 Avril 2017 à 0h06

      lustucru dit

      Pour I-Diogène
      S’il y a des jihadistes ouighours; c’est parce que l’occident les a colonisés ?

    • 22 Avril 2017 à 23h53

      lustucru dit

      Je me demande si I-diogène ne s’est pas arrêté de grandir en 1919, avant la parution du livre de Lénine: “La maladie infantile du communisme: “le gauchisme”.,
      La guerre que mène l’islam, serait, selon lui, une guerre de décolonisation !
      Sidérant ! Les méchants occidentaux contre les gentils ennemis des occidentaux. Il m’est même arrivé de tomber sur la copine d’un ami qui tenait le raisonnement suivant:
      Puisqu’on les a colonisés, il est juste qu’ils nous colonisent à leur tour !
      En fait, il ne faut pas croire que pour eux, la violence et la colonisation soit un sujet…en fait, du moment que l’occident perd les conflits; c’est juste, si l’occident les gagne; c’est mal parce que l’occident est mauvais. Voilà la psychologie sommaire qui guide le gauchisme. Comme cette gauche ne se demande pas pourquoi elle fonctionne comme elle le fait, et d’où viennent ses valeurs morales; elle refoule son origine chrétienne par anticléricalisme et ainsi, elle s’imagine exercer un esprit critique, dès lors qu’elle accuse l’occident de tous les maux, et innocente l’autre par principe. ça fait maturité politique: 15 ans. C’est un idéal, pour certains, de rester jeune ! Quant à Sancho pansa qui estime que mon raisonnement ne tourne pas rond, juge sans comprendre le propos , et en fait ne juge pas, n’argumente pas…faire un bon mot, lui suffit.Je voulais évidemment dire que le judaïsme et le christianisme se sont constitués en répondant aux problèmes que posent l’oeuvre de Sade, l’islam et le capitalisme parce qu’ils avaient anticipé ces possibilités, ces impasses. Nos monothéismes ne partent pas de l’hypothèse Rousseau: l’homme est bon naturellement…l’épisode du veau d’or montre que ces monothéismes avaient anticipé la religion de la richesse qui limite l’existence à l’argent. C’est une îdole qu’il faut briser, quant à l’islam: la religion comme récitation à l’infini comme possibilité; le judaïsme lui a substitué l’interprétation.: vivre, c’est interpréter la loi, le texte.