«Erdogan a raison d’exiger l’extradition de Gülen» | Causeur

«Erdogan a raison d’exiger l’extradition de Gülen»

Entretien avec la journaliste turque Barçin Yinanç

Auteur

Gil Mihaely

Gil Mihaely
Historien et directeur de la publication de Causeur.

Publié le 16 août 2016 / Monde

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La rédactrice en chef «Opinion» du quotidien Hürriyet déplore l’incapacité des dirigeants et des médias occidentaux à envisager la Turquie au-delà de la personne d’Erdogan. Ayant implicitement approuvé le putsch raté du 15 juillet, l’Occident s’aveugle en ignorant l’acquis démocratique et laïque de la société turque.
gulen erdogan turquie

Partisans du président Erdogan, juillet 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21924486_000112.

Gil Mihaely. Quelques jours après le coup d’Etat raté du 15 juillet, vous et d’autres journalistes turcs de renom avez exprimé votre déception devant les réactions occidentales à cet événement dramatique. Que reprochez-vous aux médias et aux gouvernements occidentaux?

Barçin Yinanç. La Turquie venait de sortir d’une tentative de putsch militaire. Dans des circonstances normales, les leaders des alliés occidentaux de la Turquie auraient pris leur téléphone pour exprimer leur soutien et leur solidarité. On aurait pu s’attendre à des déclarations fortes de vos gouvernements soutenant et félicitant le peuple turc pour sa détermination à mettre en échec le coup d’Etat. Or, non seulement nous n’avons pas entendu ce genre de déclarations officielles, mais les médias occidentaux se sont uniquement focalisés sur les conséquences du coup d’Etat pour Erdoğan et son style de gouvernance.

N’importe où ailleurs, des gens faisant face à des chars au cours d’affrontements ayant provoqué plus de 250 morts seraient devenus des héros médiatiques. Dans la presse occidentale en revanche, l’histoire s’est résumée à Erdoğan et uniquement à Erdoğan.

Si les peuples du Moyen-Orient sont connus pour leur tendance au complotisme, ironie du sort, cette fois-ci, ce sont les médias occidentaux qui ont très vite avancé l’hypothèse d’un coup d’Etat orchestré par Erdoğan en personne sous prétexte qu’il en sortirait renforcé ! Ainsi, le 18 juillet (48 heures après l’échec du coup d’Etat), le commissaire européen Johannes Hahn a déclaré que la rapidité des arrestations massives appuyait la thèse d’une purge préparée à l’avance.  Or, s’il avait pris la peine de poser la question à Ankara, Hahn aurait appris que le gouvernement turc avait les gulénistes dans le collimateur dès 2013 mais qu’il ne pouvait agir faute d’actes criminels tangibles pour les incriminer. Le coup d’Etat a été l’événement qui a permis au gouvernement de sévir contre les membres de cette odieuse organisation. Sans s’informer, le commissaire a carrément proposé de couper toutes les aides à la Turquie, une mesure qu’ont heureusement refusée les autres membres de la Commission européenne.

Selon une information rendue publique par les médias, pendant la première réunion des ministres européens après le coup d’Etat manqué, certains pays membres de l’UE ont rejeté l’idée d’inviter un ministre turc. Personne ne voulait écouter et encore moins entendre ce que les Turcs avaient à dire. Pour comprendre comment nous nous sentons, imaginez-vous attaqué et battu par un agresseur dans la rue. Une amie vient alors vers vous, mais sans à aucun moment vous aider à vous relever ni vous exprimer sa sympathie, ou vous proposer de vous amener à l’hôpital, elle vous demande si vous êtes bien sûr d’avoir été agressé, si vous ne vous êtes pas auto-infligés vos blessures. Puis, sans la moindre empathie pour ce que vous venez de subir, elle se met à disserter sur les droits de votre agresseur.

D’autres voix  comprennent-elles mieux la réalité et l’état d’esprit dominant en Turquie?

Je n’ai pas fait une enquête exhaustive mais le président russe Vladimir Poutine a été parmi les premiers à exprimer son soutien aux autorités. Un autre exemple est le Royaume-Uni qui a dépêché son vice-ministre des affaires étrangères à Turquie 48 heures après le coup d’Etat et dont, une semaine plus tard, l’ambassadeur à Ankara a exprimé dans une interview une bien meilleure compréhension de la situation.

Dans l’un de vos derniers articles publié par Huriyyet, vous évoquez une vision occidentale biaisée par l’orientalisme. Que voulez-vous dire ?  

Dans un article récent, l’économiste et universitaire Güven Sak a écrit : « après une demi décennie d’articles de presse autour du thème ‘Erdoğan dictateur’ nos amis occidentaux sont incapables de voir quoi que ce soit au-delà du « grand homme ». Au point que les lecteurs sont conditionnés pour lier tout ce qui touche à la Turquie à son président. Tous ce qu’ils peuvent voir c’est « qu’Erdoğan devient plus puissant ». Ce n’est pas faux mais la fixation sur ce point, loin de contribuer à résoudre le problème, l’aggrave encore. » Autrement dit, l’antipathie suscitée par Erdoğan entrave toute tentative d’analyse objective de ce qui s’est passé en Turquie.

En parlant d’ « orientalisme » je voulais dire que les Européens ne sont tout simplement pas capables de saisir l’acquis démocratique et laïque turc. Une part non négligeable de la société lutte contre les tentatives d’Erdoğan pour le faire reculer. Aux yeux de nombreux Occidentaux, la Turquie se résume Erdoğan et ceux qui ont voté contre lui (la moitié de la Turquie quand même !) comptent pour quantité négligeable. Dans cet esprit, la Turquie est un pays majoritairement musulman incompatible avec la démocratie. Ainsi, gouvernements et leaders d’opinion ne se soucient guère des démocrates turcs… tout simplement parce qu’ils nient leur existence !  Par sa politique étrangère et sa rhétorique anti-européenne véhémente, Erdoğan les répugne. Il est devenu un casse-tête et beaucoup souhaitaient son départ sans comprendre que si le coup militaire avait réussi, cela aurait signalé la fin de la démocratie en Turquie.

Une partie des difficultés à comprendre la Turquie vient du rôle particulier qu’y joue “l’Etat profond”. Depuis une petite décennie, nous entendons parler de l’affaire Ergenekon – Etat dans Etat composé essentiellement de militaires – avant d’apprendre avec stupéfaction que ce scandale a été un coup monté par un autre pouvoir de l’ombre, la confrérie Gülen… 

Pour un étranger, il est difficile de mesurer l’étendue du réseau que les gulénistes ont tissé à l’intérieur de l’Etat. Nous-mêmes, Turcs, avons été surpris de découvrir la profondeur de leur infiltration de l’Etat.  Or, d’ici à croire qu’Erdoğan est capable de mettre en scène une opération de telles dimensions, il y a plus qu’un pas à franchir car ce fantasme relève de la pure ignorance. Cela revient à traiter un membre de l’OTAN, un membre du Conseil de l’Europe, et un candidat à l’Union européenne de république bananière du Tiers monde.

Qui sont ces gulénistes et quels sont leurs objectifs ? Erdoğan a-t-il raison d’exiger l’extradition de Fethullah Gülen ?

La confrérie Gülen est une organisation religieuse opposée à la démocratie laïque. Elle est dangereuse car cela fait quarante ans qu’elle œuvre, patiemment et clandestinement, à instaurer un régime islamiste. Erdoğan a parfaitement raison d’exiger des Etats-Unis l’extradition de son chef Fethullah Gülen.

La Turquie d’après le 15 juillet a affiché une large unité nationale autour du rejet du coup d’Etat, s’enorgueillissant du fait que ce genre de choses ne soit plus possible. Porté par l’esprit du 15 juillet, Erdoğan jouit d’une forte légitimité. Jusqu’où pourra-t-il aller ? Les démocrates turcs qui l’ont soutenu contre les putschistes seraient-ils capables de défendre la démocratie si son sauveur venait à la menacer ?

En s’opposant au coup d’Etat, les gens ont manifesté ont réflexe démocratique. Aussi, il existe aujourd’hui un consensus en Turquie : plus jamais ça ! Cependant, ce consensus ne donne en aucun cas à Erdoğan la légitimité pour faire avancer ses idées et pratiques anti-démocratiques. La purge en cours en ce moment vise les gulénistes mais le risque qu’Erdoğan cible ses adversaires politiques et fasse avancer ses propres projets est réel. Ce pourquoi, ceux qui aimeraient que la démocratie turque se consolide devraient faire entendre leurs voix critiques pendant et après l’état d’urgence. L’unité de la nation face au coup d’Etat ne donne pas carte blanche à Erdoğan. Reste à voir quelle sera l’efficacité de l’opposition.

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    • 20 Août 2016 à 17h26

      beornottobe dit

      j’exige qu’il n’aie AUCUNE exigence ! non mais !
      ah oui c’est vrai c’est un “chef” d’Etat comme Hollande !