Inflexible Erdogan | Causeur

Inflexible Erdogan

Un virage? Plutôt un retour aux sources islamistes

Auteur

Gil Mihaely

Gil Mihaely
Historien et directeur de la publication de Causeur.

Publié le 11 août 2016 / Histoire Monde Religion

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Rencontre Poutine-Erdogan, août 2016. Sipa. Numéro de reportage : AP21934241_000013.

Si l’on peut difficilement séparer l’histoire des hommes qui la font, reconnaissons que certains arrivent mieux d’autres à peser sur le cours des événements. C’est le cas du Président turc Recep Tayyip Erdogan. Ce dernier n’a certainement pas accouché tout seul de la nouvelle Turquie postkémaliste qu’il dirige, mais sa personnalité, sa façon particulière de vivre une ambition dévorante (laquelle n’est pas une exception en soi mais plutôt la règle parmi les grands de ce monde), son leadership et sa longévité au pouvoir (quatorze années ininterrompues) permettent de dire sans exagération aucune que la Turquie d’aujourd’hui, c’est lui.

Ce fait saute encore plus aux yeux à l’examen de sa politique intérieure et extérieure : il s’agit d’une montagne russe de crises dont la plupart sont provoquées – ou exacerbées – par les emportements et les improvisations du chef. La crise récente avec la Russie en est un parfait exemple.

Erdogan/Poutine: bis repetita…

Les commentaires médiatiques de la rencontre mettant en scène la réconciliation du « Tsar » et du « Sultan » rappellent ceux qu’on lisait déjà lors de la visite d’Etat de Poutine à Ankara en décembre 2014 lorsque le dirigeant russe venait défendre en Turquie un projet pharaonique de gazoduc contournant l’Ukraine. Toutes les spéculations de l’époque sur un éventuel partenariat russo-turc n’ont pas empêché Erdogan de s’obstiner dans l’affaire de l’avion russe abattu en Syrie. Selon le journal turc Huriyyet, ces derniers mois, tandis que le chômage a battu des records dans une Anatolie abandonnée par les touristes russes, les émissaires d’Erdogan ont feuilleté leurs dictionnaires à la recherche d’un mot plus fort que regrets mais plus faibles qu’« excuses ».

Pour rappel, quand le vice-président américain Joe Biden avait laissé entendre que la Turquie finançait des groupes djihadistes en Syrie, Erdogan avait exigé et obtenu très rapidement des excuses.

Or, le « style » particulier du leader de la deuxième armée de l’OTAN a de quoi inquiéter : si aujourd’hui il échange des accolades avec Poutine, il y a encore quelques mois la possibilité d’un conflit ouvert entre Ankara et Moscou représentait une hypothèse sérieuse. Et cela n’est pas sans rappeler ses relations tumultueuses avec Bachar Al-Assad : à peine plus de deux ans séparent les manœuvres militaires syro-turques conjointes en 2009 et l’intimité affichée entre les Erdogan et les Assad, et  l’inimitié que l’on connait depuis 2011. Pour Erdogan, entre l’amour et la haine, n’existe qu’une impatience difficilement maîtrisée qui fait penser à un volcan au bord de l’irruption.  Or, depuis que le coup d’Etat raté du 15 juillet l’a transformé en sauveur de la République – lui conférant au passage un statut unique – son empreinte personnel sur le destin de la Turquie, déjà exceptionnelle, n’a plus d’autre limite que son ambition et sa santé physique et mentale. Il est donc plus que jamais intéressant de revenir sur sa vie, notamment sur les éléments constitutifs de sa vision du monde.

Contre le pays des Soviets

Le premier est l’origine de sa famille paternelle. Dans leur excellente biographie du président turc, Nicolas Cheviron et Jean-François Pérouse consacrent quelques paragraphes à cette question, révélant que les aïeux d’Erdogan sont originaires du  Caucase, les « marches » des Empires ottomans et russes. Son grand-père paternel Bakatali Tayyip – c’est de lui qu’Erdogan a hérité son deuxième prénom – serait originaire du hameau de Bagata (d’où son  prénom Bakatali, « qui vient de Bagata ») en Ossétie du Sud. Il se serait probablement installé – comme des nombreux autres Caucasiens musulmans – en Anatolie pour échapper à la progression des Russes. Les femmes de ce côté-ci sont elles aussi originaires de Géorgie, leurs familles ayant également fui la progression russe dans cette région. Plus tard, à la fin des années 1960 puis dans les années 1970, l’engagement politique du jeune Erdogan a été largement façonné par la Guerre froide et l’hostilité à toutes les formes de marxisme.

Même si Erdogan et ses camarades rejetaient également l’impérialisme des Etats-Unis dont ils considéraient les valeurs et la culture incompatibles avec celles de l’Islam, l’athéisme soviétique – notamment dans les républiques soviétiques du Caucase turcophone et musulman – et son refus de l’économie du marché ont fait que dans la hiérarchie des inimitiés, l’URSS constituait l’ennemi principal. En fin de compte, le rejet de l’URSS – comme la peur de Staline qui a poussé la Turquie à rejoindre les Alliés en 1945 et à prendre parti dans la guerre de Corée en 1950 – avait des racines plus profondes que de simples différends idéologiques conjecturels. La Turquie a hérité de la rivalité entre les sultans et les tsars tout simplement parce que sa géographie n’a pas changé et le souvenir des treize guerres entre les deux puissances n’a pas été effacé. Or, cette grande et longue histoire est aussi la petite et l’intime histoire d’Erdogan et de sa famille. Ainsi, Erdogan et Poutine peuvent bien trouver un terrain d’entente et faire avancer des intérêts économiques communs –  même pendant la Guerre froide, l’URSS a massivement investi dans l’industrie lourde turque, notamment dans la fabrication d’acier -, mais il est difficile d’imaginer un bouleversement radical des alliances comme certains medias laissent croire. Une petite semaine avant le coup d’Etat du 15 juillet, au moment où, selon la presse turque, les négociations entre Ankara et Moscou sur une future réconciliation étaient sur le point d’aboutir, la Turquie a demandé à l’OTAN de renforcer sa présence navale dans une Mer noire qu’Erdogan qualifie de « lac russe » depuis l’annexion de la Crimée.

Venger Menderes

La vision du monde d’Erdogan a été aussi profondément marquée par sa confrontation très précoce avec la politique nationale. En septembre 1961,  Recep Tayyip Erdogan n’a que sept ans et demi quand un évènement plonge sa famille dans un deuil profond : l’exécution du Premier ministre Adnan Menderes destitué en 1960 par un coup d’Etat militaire, le premier d’une longue série. « Mon père, raconte Erdogan  quarante ans plus tard, une fois devenu à son tour Premier ministre, avait apporté à la maison la revue Hayat [...] avec les photos du procès inique [..] Cet homme qui allait ainsi à la potence, ces instants d’extrême émotion de mon père et de ma mère, je vivais tout cela à la maison. Un homme qui a tant servi était conduit à la mort ».   L’image de l’homme en chemise de condamné à mort, les mains liées dans le dos, le souvenir du chagrin de ses parents, accompagneront Erdogan tout au long de sa carrière. À ses yeux, les années Menderes avaient levé un grand espoir sur la Turquie en démantelant le projet kémaliste afin de redonner une identité islamique au pays. Menderes incarnait à la fois l’homme du peuple – représentant les couches populaires, les commerçants et paysans, et les exilés ruraux d’Istanbul – contre les élites urbaines occidentalisées. Il défendait la liberté religieuse (c’est-à-dire la restauration de l’Islam) contre une laïcité athée, le libre marché contre l’interventionnisme d’un Etat bureaucratique.

Cinq ans après avoir confié à un journaliste le traumatisme qu’il a vécu lors de l’exécution de Menderes, à son élection à la présidence de la République turque en août 2014, saluant la victoire de la « nouvelle Turquie », Erdogan a déclaré : « nous refermons la parenthèse ouverte le 27 mai 1960 (date du coup d’Etat militaire qui a renversé Adnan Menderes et son gouvernement) ». Depuis le 15 juillet dernier, Erdogan y pense sans doute encore plus intensément, ayant conscience qu’à 62 ans son destin suit désormais le chemin inverse de celui de cet homme de 62 ans également, dont l’exécution il y a 55 ans l’avait si profondément marqué. On peut avancer avec quasi-certitude que ses propos réitérés sur la peine de mort promise aux conjurés (il ne cesse d’évoquer « le prix à payer » pour la trahison et « la volonté du peuple de réintroduire la peine de mort ») ont quelque chose à voir avec les images qui l’avaient marqué en septembre 1961.

En vengeant Adnan Menderes, Erdogan cherche à fermer deux parenthèses. Celle, vieille de 55 ans, du coup d’Etat militaire contre son lointain prédécesseur mais aussi une autre, plus ancienne encore, ouverte par Atatürk il y 93 ans. Et rien ne semble aujourd’hui pouvoir l’arrêter.

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    La rédaction de commentaires est impossible pour cet article

    • 15 Août 2016 à 20h06

      Letchetchene dit

      Il n’y a que les malhonnêtes intelectuellement qui on encenses Erdogan dans sa reprise en main du gouvernement et contré le “coup d’état ”  
      Pour ceux qui on une vue objective de la Turquie nous savions tous  
      Que ce C.D. n’était qu’un essai au retour d’un état laïque !!!
      Malheur à ceux qui on donné les clefs de l’ E.U. à Erdogan ils s’en mordrons les doigts jusqu’au sang mais il sera trop tard… 

    • 13 Août 2016 à 7h40

      QUIDAM II dit

      Les chancelleries regrettent peut-être « le bon vieux temps » des régimes dictatoriaux musulmans qui maintenaient un ordre de fer au Proche-Orient, et peut-être voient-elles dans Erdogan un nouveau Saddam Hussein, un el Assad qui tient debout, un Kadhafi (un peu moins délirant pour l’instant) ?
      Il est à craindre que, quand Erdogan aura définitivement jeté le masque, apparaitra alors un authentique führer islamique, le véritable calife dont l’aventure d’Abou Bakr al Bagdadi n’aura été qu’une première tentative ratée.
      Pour ceux qui se bercent encore d’illusions, rappelons que sa première pièce de théâtre avait pour titre : «  Mas Kom Yah  », l’acronyme de francs-maçons, communistes, juifs (Yahudi)… ce qui est tout un programme. (http://rue89.nouvelobs.com/2014/02/13/macons-communistes-juifs-quand-erdogan-etait-comedien-249733)
      Rappelons également son poème du 6 décembre 1997, à Siirt, qui faisait allusion aux baïonnettes et aux casques des militaires : “ Les minarets sont nos baïonnettes, les coupoles nos casques/les mosquées sont nos casernes, les croyants nos soldats/cette armée divine garde ma religion/allahou akbar, allahou akbar ”.
      A présent, les chancelleries et les gazettes condamnent unanimement la tentative de coup d’Etat et célèbrent leur soutien à « la démocratie » turque. On croit rêver, mais c’est un cauchemar.

    • 12 Août 2016 à 15h55

      Schlemihl dit

      Par amour de la précision , je me permets de rappeler que la Géorgie n’ est pas en Ossétie et que les Géorgiens sont généralement chrétiens . Les Ossètes ne sont pas turcophones . Les Géorgiens non plus . Les musulmans turcophones du Caucase sont surtout les Caratchaïs et les Balkhares , sans oublier les Azerbaïdjanais , qu’ on ne confondra pas avec les Tates Avars Didos Ingouches Tchétchènes Lesghiens Bats Tabarassans Oubykhs Adyghéens Mingréliens Svanes et Arméniens , de langues et religions diverses .

      • 13 Août 2016 à 18h02

        ZOBOFISC dit

        C’est pour cela que votre fille est muette !

        • 14 Août 2016 à 12h42

          Schlemihl dit

          Nullement , ma fille parle …. l’article , rappelant les origines familiales d’ Erdogan , semble croire que l’ Ostéite est en Géorgie et que ces pays sont peuplés de musulmans de langue turque . Tout le monde sait que l’ ossète est apparenté de loin à l’ anglais et que le géorgien n’ est pas turc et est parlé surtout par des chrétiens . L’amour de contredire , mon goût naturel pour la pédanterie , le plaisir d’emmerder le monde , et puis aussi une attirance pour la vérité et la précision sont seulement à incriminer .

    • 12 Août 2016 à 14h53

      michel_g dit

      Ah! Recep Tayyip ( ? ) les journalistes n’en finissent pas de se gargariser avec ce prénom . ça leur plaît et ils le ressortent chaque fois qu’ils le peuvent , ça les fait jouir , c’est comme le prénom Adolpphe , ça les fait bander . Pauvres types. Allez vous faire foutre par Recep tayp , je n’en peux plus

    • 11 Août 2016 à 23h05

      Patrick dit

      Canada : la police abat un sympathisant de l’EI lié à une “menace terroriste potentielle”.
      Les Canadiens ne rigolent pas : ils tuent le terroriste avant qu’il ne passe à l’action. Le trio Hollande-Valls-Cazeneuve pourraient en prendre de la graine !

    • 11 Août 2016 à 22h04

      Robinson dit

      Bush et le printemps arabe ont remplacé plusieurs régimes laïcs autoritaires par des organisations islamistes (en démocratie la majorité décide et elle est ici islamiste).
      Si Erdogan va vers l’islamisme est-ce anti-démocratique ?
      Enfin si l’entente Erdogan-Poutine pouvait résoudre ces conflits au proche-orient, ce serait une bénédiction, déjà car USA, UE, OTAN, ONU, en restent incapables, ensuite car pour éradiquer des bandes de brigands, hors-la-loi, égorgeurs, violeurs, il faut de l’autorité et de la force.

      • 11 Août 2016 à 22h58

        Patrick dit

        Sauf que Erdogan fait bombarder les Kurdes qui combattent l’EI. Ce qui revient à dire qu’il soutient ces derniers. Il leur achète le pétrole et fait commerce avec eux.

    • 11 Août 2016 à 21h46

      Cardinal dit

      Dans cette analyse plutôt diplomatique et tendre de Erdogan il faut rajouter ce qui suit :
      Recep Tayyip Erdoğan est né le 26 février 1954 à Istanbul.
      Ses parents l’envoient étudier dans une école religieuse qui forme des imams et des prédicateurs, un lycée İmam hatip. Ce type de lycée est très prisé en Turquie par les familles traditionalistes, même s’il ne destine pas nécessairement à la carrière d’imam.
      À 16 ans, Recep Tayyip Erdoğan remplace l’imam à la mosquée pour réciter des prières, pour les naissances ou pour organiser le rituel des décès.
      Attendons la suite des événements.

    • 11 Août 2016 à 21h34

      Pepe de la Luna dit

      Très bon article.
      Mais vous oubliez un fait qui explique beaucoup de choses : le peuple turc est en train de disparaître. Les Kurdes – qui représentent déjà 15 à 25% de la population selon les estimations – ont une démographie galopante alors que les Turcs peinent à atteindre les deux enfants par femme. A ce rythme là, ils deviendront minoritaires dans leur propre pays dans 25 ans !
      On ne comprend rien à la tentative d’islamisation par Erdogan si l’on n’a pas ce fait en tête.

      • 11 Août 2016 à 23h02

        Patrick dit

        Eh bien, si Erdogan a peur que les Turcs deviennent minoritaires, il n’a qu’à rapatrier ceux qui vivent en Allemagne et dans l’Est de la France, d’autant que beaucoup d’entre eux ont brillamment clamé leur soutien à ce despote dans d’importantes manifestations.

    • 11 Août 2016 à 20h23

      Patrick dit

      Merci pour cet article édifiant.
      Poutine et Erdogan sont tous deux des fourbes. Mais on peut aussi reprocher la fourberie à nos propres dirigeants hyper opportunistes et faisant des alliances foireuses sans vision à long terme. Résultat : l’islamisation de l’Occident est accélérée par l’immigration de plus en plus massive et par le clientélisme de nos élus courant après les voies musulmanes.
      Erdogan veut rétablir l’empire ottoman, ni Obama (ou son successeur), ni Merkel et encore moins Hollande ne l’en empêcheront.

      • 11 Août 2016 à 21h31

        Pepe de la Luna dit

        Quel dirigeant n’est pas fourbe ? Entre l’empire US et sa composante UE, l’empire néo-ottoman etc. y a–il tant de différences ?

        • 13 Août 2016 à 18h05

          ZOBOFISC dit

          D’ailleurs à Sciences Po il y a un cours de fourberie !

    • 11 Août 2016 à 17h50

      AGF dit

      Chaque fois qu’un dictateur se déclare les démocraties devraient faire leur examen de conscience et se demander pourquoi elles ont collaboré à sa réussite. Pour celui-ci on se souviendra peut-être qu’on voyait en lui “un modéré” à la tête d’un parti qui ressemblerait à ce qu’avait été la démocratie chrétienne. Sans doute Bernard Guetta était-il chargé par le quai Quai d’Orsay de faire oublier les déclarations pourtant claires du ci-devant maire d’Istanbul sur l’Islam et sur le rôle attribué aux mosquées et aux “fidèles”. Mais au fond pourquoi se gênerait-il? N’avait on pas pris “mein kempf” pour une plaisanterie? N’avons nous pas sucé les babouches de Hafez , de Saddam et de leur clones?

      • 12 Août 2016 à 20h01

        Schlemihl dit

        L’ expérience ne se transmet pas .