Erdogan, naufrageur de la Turquie | Causeur

Erdogan, naufrageur de la Turquie

Comment il conduit son pays vers l’abîme

Auteur

Pierre Brunet

Pierre Brunet
est écrivain.

Publié le 04 août 2016 / Monde

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erdogan coup etat turquie

Sipa. Numéro de reportage : AP21930048_000007 .

Selon beaucoup de commentateurs, le président turc est parvenu à renverser la situation dans son pays. Le coup d’Etat d’une frange de l’armée a échoué, et Recep Tayyip Erdogan a su, avec un opportunisme farouche, le soutien de la partie de la population qui a voté pour lui, alliés au réflexe nationaliste majoritaire dans le pays, et des listes déjà préparées de gens à arrêter, en tirer immédiatement profit pour en finir avec toute opposition et installer enfin son pouvoir absolu.

Divine surprise

Malgré l’inquiétude que suscitent dans la plupart des démocraties occidentales l’ampleur et la violence de la réaction, il s’agirait d’un triomphe (Erdogan parle d’ailleurs d’un « cadeau de Dieu » pour évoquer ce coup d’Etat si mal préparé, dont les Russes ont eu le temps de le prévenir, et qui lui offre l’occasion de ne plus prendre de gants avec quiconque).
Les conséquences de ce coup d’état avorté annoncent pourtant de sombres jours pour la Turquie, au-delà de la victoire ponctuelle de celui que j’avais comparé à Iznogoud, le personnage de BD qui veut devenir calife à la place du calife.

Erdogan a fait, comme on pouvait s’y attendre, le choix d’une répression féroce. Au sein de l’armée, des services de sécurité au sens large, de la justice, de l’éducation, des médias, de la presse. Même le secteur de la santé et celui du football n’ont pas été épargnés (arrestation de joueurs et d’arbitres… !). Le système judiciaire est sinistré, avec près de 20% des juges démis ou arrêtés, tout comme l’armée, avec près de 40 % des généraux et amiraux. Les cours de justice ne seront pas en mesure de traiter les affaires en cours et à venir, avec une telle saignée. L’état de droit va donc s’effacer, par le haut (absolutisme présidentiel d’Erdogan) et par le bas, avec l’étouffement et l’impuissance de tribunaux débordés. Ne restera donc que le droit du plus fort, et du plus désespéré. Quand le droit n’est plus un fondamental accessible, la violence s’installe vite. Enfin, une partie de l’opposition intérieure au régime d’Erdogan, n’ayant plus d’autre choix et plus rien à perdre, risque de basculer dans la radicalité.

Les forces de sécurité en parties décapitées, ainsi que le service national de renseignement, sont maintenant placées sous le contrôle direct de la présidence. Cela ne les rendra pas plus capables de faire face aux multiples défis sécuritaires qui menacent l’intégrité du pays : le PKK kurde, qui pourtant s’était déclaré contre la tentative de coup d’état et avait pu en espérer une reprise des négociations, a vite déchanté, et a repris avec une audace redoublée les attaques contre les policiers, et surtout contre des militaires qu’il sait divisés et affaiblis par la purge dans leur hiérarchie. Le PKK semble ainsi maintenant jouer lui aussi la carte de la surenchère violente pour souder les Kurdes autour de son combat. Comme un reflet inversé de la posture d’Erdogan, qui, après n’avoir pas hésité à rallumer une guerre civile qui fait chaque jour des victimes en Turquie (on se bat à l’arme lourde à Diyarbakir, il faut le rappeler), et ce à des fins électoralistes, ostracise maintenant ouvertement le parti d’opposition HDP (Parti démocratique des peuples) majoritairement kurde, qui s’était pourtant lui-aussi opposé au Putsch. Erdogan en fait ainsi « le parti de l’ennemi kurde intérieur », alimentant ainsi le discours simpliste « Tous unis avec moi contre tous les ennemis du vrai peuple turc ».

Trois millions de réfugiés

Daech, auparavant bien vu par Erdogan, protégé, soutenu par lui, commence à lui faire payer son revirement (tactique, pas idéologique) qui l’a fait fermer en partie sa frontière aux djihadistes et faire (un peu) bombarder quelques positions de l’Etat islamique par les chasseurs turcs. Enfin, la Turquie accueille près de trois millions de réfugiés syriens (un accueil qu’il nous faut saluer, car nous sommes incapables d’en faire le centième), dont la plupart sont dispersés hors des camps, beaucoup clandestins, certains « en mission ». Ces trois millions de réfugiés sont, pour la Turquie d’Erdogan, à la fois une bombe à retardement pour sa sécurité intérieure, et une arme de dissuasion et de chantage envers l’Europe, avec laquelle la Turquie a signé l’accord du 18 mars 2016 sur les migrants, accord dont j’avais dit qu’il nous apporterait à la fois le déshonneur et quand même les migrants. Nous n’en sommes pas loin. Possédé maintenant par son hubris autiste, Erdogan, qui ne supporte pas la moindre critique, surtout pas venant d’une Europe qu’il méprise et manipule (notamment pour continuer à en recevoir l’aide financière au double titre de candidat à l’Union et de l’accord du 18 mars) menace maintenant, si l’UE ne « tient pas sa parole quant aux trois milliards d’euros promis et à la suppression des visas pour les ressortissants turcs », de laisser à nouveau le flot des migrants s’élancer vers l’Europe. La menace est suffisamment crédible pour que la Grèce, en première ligne, ait immédiatement demandé à l’Europe un « plan B » au cas où la Turquie rouvrirait le robinet…

La visite récente à Ankara du général américain Joseph Dunford, au nom de l’OTAN et des USA, est symptomatique de la peur du « krach sécuritaire » qui saisit les partenaires et alliés otaniens de la Turquie, alors que le pays est en première ligne de la crise régionale syro-irakienne en train de devenir une crise aux conséquences globales. Les Etats-Unis utilisent la base aérienne d’Incirlik pour frapper Daech, base d’où on décollé les F 16 turcs ayant participé au Putsch… Les avions américains ont été obligés de suspendre leurs opérations.
Quant à la visite ce mercredi 3 août du secrétaire général du Conseil de l’Europe Thorbjorn Jagland, elle est l’expression d’une impuissance inquiète. Au-delà des discours d’Erdogan, lequel accuse ouvertement l’Occident « de soutenir le terrorisme (sic…) et d’être du côté des putschistes », au-delà de l’éventualité du rétablissement en Turquie de la peine de mort, ce qui inquiète encore plus profondément les dirigeants occidentaux, c’est le risque de chaos menaçant un colosse aux pieds d’argile, pays de 80 millions d’habitants, membre de l’Otan, acteur essentiel du conflit régional syrien et de la crise des migrants.

Les conséquences de l’échec du coup d’Etat, cette répression et la guerre civile montante, laisseront, et laissent déjà, de profondes blessures et fractures dans le pays. Quelle que soit l’éventuelle implication d’éléments du mouvement Hizmet, composé de partisans de l’imam Fethullah Gülen, ancien allié puis ennemi juré d’Erdogan, c’était surtout la laïcité kémaliste que voulaient défendre les putschistes. Erdogan va donc avoir un problème grave, grandissant et profond avec les kémalistes de l’armée qui vont s’enfoncer dans la dissimulation et la clandestinité, attendant le moment de ne lui laisser aucune chance, la prochaine fois. La partie de la société civile aspirant aux libertés et à la démocratie va se radicaliser. Le HDP peut-être aussi, surtout s’il est dissout. Le PKK est déjà reparti dans une guerre à outrance. Et ce n’est pas Poutine, malgré le récent rapprochement forcé par la nécessité entre les deux hommes, qui sauvera à la fin Erdogan. Poutine sauvera peut-être Bachar, pas Erdogan. Poutine a besoin pour l’instant de se rapprocher de la Turquie, pour des raisons d’abord économiques, puis tactiques et stratégiques. Mais quand le chaos sera là, les Russes attendront pour tirer les marrons du feu avec opportunisme et réalisme, comme ils savent le faire, sans états d’âme envers le régime Erdogan.

Après le triomphe de circonstance d’Erdogan, c’est l’abîme qui se profile à l’horizon turc. La question n’est pas de savoir si, mais quand (mois, années…) le pays y basculera, si monsieur Erdogan reste au pouvoir.

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    • 9 Août 2016 à 16h32

      beornottobe dit

      “Fethullah Gülen dénonce le manque d’indépendance de la justice turque”
      d’après LE MONDE…..

      tient tient !……

    • 9 Août 2016 à 16h25

      beornottobe dit

      “Erdogan a aussi menacé l’Italie de représailles, si elle s’entête à enquêter sur les soupçons de blanchiment d’argent qui pèsent sur son fils Bilal”…….

      aurait-il quelque chose à cacher ? (lui aussi)

    • 9 Août 2016 à 11h47

      beornottobe dit

      putsh ?…… ou “coup fourré” – comme des dattes!

    • 7 Août 2016 à 17h23

      beornottobe dit

      Junker….. était une erreur à lui tout seul!

    • 6 Août 2016 à 12h55

      beornottobe dit

      Herr DOGAN à la Turquie est l’équivalent de Frau Merkel en Germanie……

      • 6 Août 2016 à 12h56

        beornottobe dit

        ou que…..Hollande en France.

    • 6 Août 2016 à 5h48

      Pepe de la Luna dit

      Je n’ai aucune sympathie pour Erdogan, mais les choses sont un peu plus compliquées que cela : http://www.chroniquesdugrandjeu.com/2016/07/coup-de-jarnac.html
      L’actuelle chasse aux sorcières est certes bien moche, mais c’est de la petite bière à côté de celle faisant suite au coup d’Etat kémaliste de 1980, pleinement soutenu par les Occidentaux : 650 000 personnes arrêtées (!), 1 700 000 placées sur liste noire.
      Il est quand même remarquable que tous les opposants d’Erdogan – y compris les Kurdes ! – se sont immédiatement démarqués de la tentative de putsch du 15 juillet.
      Quant aux implication internationales, elles sont innombrables et là, Erdogan redevient beaucoup plus sérieux et cohérent que ces dernières années.
      NB : Apparemment, les Saoudiens pourraient être derrière…

      • 7 Août 2016 à 17h25

        beornottobe dit

        “Il est quand même remarquable que tous les opposants d’Erdogan – y compris les Kurdes ! – se sont immédiatement démarqués de la tentative de putsch du 15 juillet”…….

        en effet!……… ça laisse plein de questions en suspens!

    • 5 Août 2016 à 23h20

      Johnny Wendigo dit

      Le soi-disant “coup” a été organisé par Erdogan et il se fout bien des Gulénistes…il a été son disciple…la vraie cible c’est les laïcs Kémalistes non musulmans, faciles à repérer et exterminés comme l’armée du Shah l’a été en Iran. La conquête de l’Irak par le Daesh/ISIS créé par Erdogan va recommencer bientôt en Allemagne et qui va lui résister? Les bouffons de l’armée allemande?

    • 5 Août 2016 à 17h02

      mordor dit

      Je suis persuadé que les russes ont intérêt à ce que tout se passe bien en Turquie, compte tenu de la proximité de ce pays avec le Caucase. Par contre pas un mot sur la probable participation des EU dans ce putsch. Pas un mot non plus sur le possible départ de la Turquie de l’OTAN, ce qui serait un coup dur pour les EU.

      • 5 Août 2016 à 17h23

        Chr martel dit

        Bien au contraire… cela obligera l’occident à se débarrasser de cet allie toxique … et l’europe a revoir sa position vassale avec l’europe et bien s’occuper avec fermete des frontieres

    • 5 Août 2016 à 16h24

      Robinson dit

      M. Erdogan sait bien que la Turquie ne peut tenter de reconstituer l’ancien empire ottoman sur une base laïque; alors il choisit l’Islam et s’en présente comme le champion ; si sa stratégie aboutit à normaliser la Syrie et l’Irak, ne serait-elle pas acceptable ? Encore lui faudrait-il résoudre la question kurde, mais on peut imaginer une fédération.
      La Turquie pourrait être une solution au proche-orient, mais elle serait un problème dans l’UE.

      • 5 Août 2016 à 16h42

        durru dit

        C’est une blague, n’est-ce pas?
        Dans le camp de concentration communiste, on disait: “Ils ont combattu pour la paix jusqu’à ce qu’il ne restât plus pierre sur pierre.”

        • 5 Août 2016 à 17h26

          himavat dit

          “mais on peut imaginer une fédération”
          bien évidemment

    • 5 Août 2016 à 15h25

      himavat dit

      ambiance:
      http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2016/08/05/97001-20160805FILWWW00133-la-turquie-accuse-l-autriche-de-racisme-radical.php

      c’est vrai que quand la Turquie s’ attaque aux Kurdes, c’ est une grande avancée pour les droits de l’ homme

    • 5 Août 2016 à 13h13

      MVLysebetten dit

      Erdogan était le Turc qui a commandé le coup d’Etat.
      Point à la ligne.

    • 5 Août 2016 à 10h17

      radagast dit

      “Junker estime que fermer les portes de l’U.E. à la Turquie serait une grave erreur”

      Voilà pour ceux qui prétendent que la commission n’est que l’instrument docile des Etats.
      La commission a bel et bien des visées et une politique qu’elle maintient vaille que vaille avec patience et ténacité quel que soit sa composition.
      Cette “vision” si on peut l’appeler ainsi est en partie celle d’un grand marché totalement dérégulé et ouvert à la concurrence (même si une récente actualité en matière de taxation des aciers russes et chinois veut donner l’impression contraire) et dans ce marché la Turquie lui paraît un objet de convoitise.
      Peu importe , l’entrée de la Turquie sonnerait le glas de ce qui reste d’adhésion des peuples de la vieille Europe.
      Cette Turquie qui me semble en vérité devenir extrêmement fragile (je pense qu’on emprisonne pas impunément une partie des chefs dans de nombreux secteurs) et qui basculera demain dans on ne sait quoi….

      Bel exemple de la “clairvoyance” de Messieurs Junker ou Barroso .

      • 5 Août 2016 à 14h15

        himavat dit

        “Voilà pour ceux qui prétendent que la commission n’est que l’instrument docile des Etats”

        vous faites bien de le rappeler
        on est ici en pleine folie

    • 5 Août 2016 à 10h03

      Barth1949 dit

      Annoncer que la Turquie est au bord du naufrage n’est que pure spéculation . Quant à la méthode de répression , elle choque les occidentaux que nous sommes ,habitués à la mollesse au laxisme et aux palabres sans fin . On ne peut juger d’une situation des lors que nos sociétés n’ont rien de commun .

      • 5 Août 2016 à 10h25

        durru dit

        Si même le gouvernement turc est arrivé à reconnaître certains “excès”… C’est clair que c’est juste le contraire du “laxisme”. “nos sociétés n’ont rien de commun”: vous en êtes tellement certain? Purée…
        Conflit avec les Kurdes, conflit avec les laïques, conflit avec certaines minorités non-sunnites (alévis, par exemple), conflit avec les voisins (Syrie, Russie – ça va revenir, les intérêts de moment de Poutine demandent du calme), conflit avec l’UE (envoyer des hordes de migrants n’est pas vraiment preuve de relations cordiales), etc, etc.
        Il doit être vachement Superman notre cher Erdogan pour maîtriser tous ces conflits et en sortir indemne. Lui et surtout le pays. Oui, pure spéculation.

        • 5 Août 2016 à 14h18

          himavat dit

          @ durru

          pure spéculation et, je le crains, spéculation malveillante!
          car tout va bien en Turquie! embastiller une bonne partie de la magistrature est un des nombreux indices évidents

        • 5 Août 2016 à 23h50

          durru dit

          Et en français, ça donne quoi?

    • 4 Août 2016 à 23h58

      L’Imprécateur dit

      A mon sens, la Turquie d’Erdogan ne fera jamais partie de l’UE. Et il faudra “bien trouver une plan B” comme l’auteur de cet article le suggère quand l’UE aura enfin pris clairement conscience qu’elle risquerait de voir entrer un loup dans sa bergerie si elle consentait, sous peu, à compter ce pays dans ses rangs.