Embargo sur Taguieff !

La nouvelle propagande antijuive, un fantasme ?

Publié le 17 juillet 2010 à 11:50 dans Culture

Pierre-André Taguieff

Pierre-André Taguieff.

Voilà donc un livre ignoré des gazettes. C’est que ce travail d’enquête rapporte des faits qu’il faut dissimuler. Dormez en paix braves gens ! Gavez-vous de Ribery et d’Anelka, de Woerth et Bettancourt ! L’omerta n’est pas l’apanage des seuls gangs mafieux, corses, calabrais ou siciliens. Elle règne aussi dans notre si vertueuse République des lettres. Des querelles intellectuelles, la vie littéraire en fourmille certes, mais dès lors que la corporation médiatique est mise en cause, celle-ci fait bloc. Reconnaître une erreur de jugement serait admettre que le système est faillible. Ce secret consensus n’est pas idéologique, mais corporatiste : le monde des média n’aime pas la dissidence.

Silence médiatique, boycott complice: le black out ne veut pas dire son nom. Le livre est érudit, très documenté, très argumenté, posant des questions à notre démocratie. L’auteur est un intellectuel reconnu par ses pairs, directeur de recherche au CNRS, auteur de plus de trente livres savants et d’une multitude d’essais ou d’articles. Pourquoi donc ce silence autour du dernier ouvrage de Pierre-André Taguieff ? “La nouvelle propagande anti juive” ! Vous n’y pensez pas ! Après ce qu’Israël a fait à la “flottille de la paix” !

Voilà bien un sujet exemplaire, cette flottille ! La mécanique propagandiste a fonctionné à plein régime et atteint son but. Des innocents humanitaires, les bras chargés de jouets et de bonbons, sauvagement agressés par la soldatesque sioniste ont prouvé au monde la nocivité d’Israël. Cette étonnante fable a eu le succès que l’on sait. Au même moment, près de trois cents Pakistanais musulmans étaient assassinés à Lahore par d’autres musulmans fanatiques sans que cette information n’émeuve aucune rédaction. Comment cette dissymétrie du regard est elle possible ? Quelle mécanique psychologique, idéologique, politique peut-elle produire de tels résultats ?

La gauche radicale phagocytée par l’islamisme

Tout le mérite du travail de Pierre André Taguieff est d’analyser dans les détails les rouages de cette machinerie. Depuis la guerre des six jours (1967) le statu symbolique d’Israël s’est radicalement modifié : passé de la compassion à l’admiration puis de l’admiration à la réprobation, l’Etat des victimes de la Shoah est progressivement devenu l’Etat des bourreaux de palestiniens. Un extraordinaire renversement permet aujourd’hui d’afficher sans vergogne cette mise en équivalence : étoile juive = croix gammée, sionisme = nazisme ! Un nouveau mythe s’est progressivement installé dans les imaginaires : la nakba (la catastrophe) palestinienne était la nouvelle shoah commise par les juifs contre les arabes. Toute honte bue, de nombreux intellectuels progressistes ont accrédité cette thèse. Après l’Algérie et le Vietnam, la Palestine devenait la dernière des “justes causes”.

Cependant, comment ce qui fonctionnait dans la suite logique des années 70, en un temps où le léninisme était dominant peut-il aujourd’hui rapprocher les islamistes de l’extrême gauche ? Quand le manichéisme idéologique était encore à l’œuvre, on n’aurait jamais pu voir les groupes trotskystes faire cause commune avec des barbus criant “Allah Akbar !” dans une manifestation. Leon Davidovich doit se retourner dans sa tombe à voir le spectacle que donnent ses héritiers et c’est bien le paradoxe inquiétant du moment présent : via la cause palestinienne, c’est tout le champ politique de la radicalité de gauche qui se trouve phagocyté par l’islamisme. Or l’aliment majeur de l’islamisme est bien la haine radicale des juifs. Tout le talent de Pierre André Taguieff est de mettre en lumière la chaîne des emboitements de cette mécanique. Le récent épisode de la “flottille de la paix” a révélé la force de l’antisionisme radical auréolé des vertus du progressisme. Cette religion des temps modernes n’aurait pu prendre corps sans un dispositif propagandiste dont Taguieff démonte la mécanique.

Retour sur l’affaire Al Dourah

C’est bien le crime inexpiable de ce livre : Taguieff met en évidence la part de complicité active ou passive des médias dans ce dispositif de propagande. Un seul exemple, le plus flagrant et le plus grave dans ses effets: ce reportage contesté de France 2 signé Charles Enderlin sur la mort d’un enfant palestinien à Gaza le 30 septembre 2000 à Gaza. À l’évidence ces images font problème et ne donnent pas à voir ce que leur commentaire dit qu’elles montrent. Une polémique, devenue conflit judiciaire, a opposé Philippe Karsenty, l’auteur d’une contre enquête, à Charles Enderlin et à la direction de France 2. Philippe Karsenty, avec un acharnement peu commun, a apporté les éléments mettant en doute la vérité de ce reportage. Des personnes aussi peu suspectes de complaisance abusive à l’égard d’Israël, Elie Barnavi et Jean Daniel ont exprimé le souhait de voir une commission d’enquête indépendante statuer sur la qualité de ce reportage. Sans entrer dans le détail judiciaire de cette affaire qui par deux fois a accrédité la bonne foi de Philippe Karsenty et le bien fondé des doutes pesant sur les fameuses images, le monde des médias a manifesté une solidarité empressée avec Charles Enderlin. Sans prendre le soin d’examiner les faits et la contre-enquête, une pétition publiée par le Nouvel Observateur affirmait de manière péremptoire la vérité d’Enderlin face à la cabale conspirationniste menée par Karsenty. L’analyse minutieuse que fait Taguieff de toute cette affaire est-elle la raison du boycott médiatique dont son livre est l’objet ? Taguieff interpelle le refus d’examiner d’autres éléments, d’autres preuves à charge contre ce qui pourrait être une manipulation. Ce refus obéit d’abord à une logique idéologique : Israël ne peut qu’être le coupable et le palestinien ne peut qu’être la victime. Pour tous ces pétitionnaires, la vérité idéologique reste toujours supérieure à la vérité des faits car à Paris il est toujours plus agréable d’avoir tort avec Sartre que d’avoir raison avec Aron.

Contre la myopie délibérée, Taguieff passe au crible les enjeux actuels et en ce sens navigue à contre-courant des tendances intellectuelles ou diplomatiques dominantes qui font du “dialogue des civilisations” leur choix stratégique comme Chamberlain et Daladier pensaient pouvoir trouver un modus vivendi avec le nazisme. Taguieff voit dans la nouvelle propagande antijuive le front avancé de l’offensive totalitaire de l’islam radical contre les démocraties et la culture occidentale. L’antisionisme radical repeint aux couleurs du progressisme séduit, par sa propagande, des franges d’opinion de plus en plus vaste qui considèrent, avec bonne conscience, que l’empêcheur de tourner en rond se nomme Israël. Taguieff nous aide à regarder la menace en face même si nombreux sont ceux qui aujourd’hui préfèrent “être verts que morts”.

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  • 23 July 2010 à 11h27

    Pierre Régnier dit

    @ Meunniez- Tudor

    Merci pour votre courtoisie et vos efforts de compréhension. Mais non, je ne propose pas “un abandon de religion monothéiste de toute forme” (voir ma septième proposition).

    Je propose seulement qu’on regarde lucidement à quels drames a conduit ET CONTINUE DE CONDUIRE cette vieille trilogie : divinisation / sacralisation / dogmatisation de pensées et d’actes d’êtres humains QUAND ceux-ci sont maléfiques, violents, criminogènes.

    Dans un petit essai de mars 2000 j’écrivais ceci : “C’est seulement le meilleur de l’homme qui est Dieu, pas le pire, pas même le simplement mauvais, pas même le simplement imparfait. Dieu, c’est le parfait de l’homme, cette part de lui-même à laquelle il aspire et qu’il sait ne pouvoir atteindre jamais … / … Mais l’homme se trompe et fait Dieu à son image. Il le fait même violent. Quand il déraisonne complètement il oublie l’aspiration merveilleuse qui lui a fait inventer Dieu, et il va jusqu’à sacraliser sa propre violence qu’il a projetée en lui. Pire : il dogmatise, il interdit toute remise en question de cette sacralisation. Il dit aujourd’hui : voici trois mille ans que nous sacralisons la violence, nous n’avons pas pu nous tromper si longtemps.”

    Si, nous nous sommes trompés si longtemps.

    Bien cordialement.

  • 23 July 2010 à 11h27

    l’oiseau bleu dit

    Bibi
    Merci pour l’article de cremonesi du Corriere
    pour ceux qui n’aiment pas chercher :

    http://www.corriere.it/esteri/10_luglio_14/gaza-reportage-lorenzo-cremonesi_0aae6666-8f4b-11df-9bdb-00144f02aabe.shtml

  • 23 July 2010 à 11h25

    l’oiseau bleu dit

    lIvia

    n’oubliez pas :

    Trois ouvrages de Daniel Sibony traitant du problème

    Les trois monothéismes
    Nom de Dieu
    L’ Énigme antisémite

    Chabbat chalom

  • 23 July 2010 à 11h00

    Meunniez-Tudor dit

    @ Bibi, Yul
    Effectivement , c’est un excellent article.

    Shabbat shalom, Bibi.

  • 23 July 2010 à 10h59

    Pierre Régnier dit

    @ Jacques Tarnero

    Au delà des déformations, volontaires ou pas, introduites dans certains commentaires postérieurs je vous rappelle ce que, dans mon premier message, je disais espérer de Pierre André Taguieff, comme par ailleurs de Daniel Sibony, en qui j’ai toute confiance.

    Depuis toujours les institutions religieuses des monothéismes enseignent que, dans les textes sacrés, ici plus particulièrement la Bible, le volet édifiant (qui porte à la vertu, la générosité, l’altruisme, la paix…) et le volet maléfique (qui porte à la méchanceté, l’égoïsme, la haine, la violence…) sont également composantes authentiques de la véritable parole de Dieu.

    Je pense que cette conception fait porter aux juifs actuels, successeurs des plus anciens croyants du monothéisme, une charge énorme. Je pense qu’elle est la cause historiquement première de la judéophobie (de l’antisémistisme, de la propagande antijuive). Je pense qu’elle est plus généralement la principale cause de toutes les violences religieuses effectives et de leur pérennité.

    Pour le dire autrement : je souhaite que Taguieff et Sibony analysent la manière dont cette grave conception s’est historiquement et psychologiquement transformée en dogme criminogène.

  • 23 July 2010 à 10h57

    Meunniez-Tudor dit

    @ Pierre Régnier
    Je m’excuse d’avance que ma reponse soit faite à la va-vite et bâclée, mais le délai accordé à ce fil expire dans peu de temps, et en plus, le fait que j’aie accès au Net ne signifie pas que je sois en vacances ;-) Mais la politesse de vos textes demande un reponse, même rapide et , disons, « rugeuse ».
    En fait, je pense que vos propositions de 2006, bien qu’empreints de bonne volonté, sont entièrement manquées car elles partent d’un à-priori faux. Ce que vous proposez est un abandon de religion monothéiste sous toute forme. Dites-le directement, c’est un choix qui s’assume.
    Moi-même j’ai souvent des gros problèmes avec la Foi, je comprends que l’on puisse mettre en question toute religion et le concept de Dieu lui-même. Mais affirmer que le concept de Dieu est criminogène et que les saintes écritures mènent à la haine et la destruction, est , à mon avis, hallucinant.
    C’est pour celà que j’ai mentionné les athéismes contemporains. Je ne crois absolument pas que les réligions elles-mêmes mènent à la guerre. Elles ne sont utilisées que comme gonfalons et oriflammes, récupérés par des criminels pour donner une « bonne et vraie cause » aux combattants. Dans tous les cas, il s’agit d’un pêché mortel.
    Voilà. Je sais que c’est très simpliste et rapide, mais maintenant je ne peux écrire plus.
    BàV.

  • 23 July 2010 à 10h38

    Bibi dit

    Ciao amici, molto grazie!
    Shabbat Shalom et à bientôt.

    ps l’Oiseau et Livia – l’article de Cremonesi dans “Corriere” d’il y a une dizaine…

  • 23 July 2010 à 9h50

    livia dit

    Don de soi ou partage de soi ?

  • 23 July 2010 à 9h49

    livia dit

    @ L’oiseau bleu et Bibi

    Grazie

    L’oiseau bleu

    V otre 23.40 du 21 m’a précipité dans “Don de soi ou partage de soi ,” de Daniel Sibony ” lu vers 2004.

    Et quand je plonge, je plonge et depuis je cogite.

    a presto .
    Je reprends tous post dès maintenant.

  • 23 July 2010 à 9h33

    Yul dit

    @Bibi

    “Le concept de « tensions intercommunautaires » qui a escamoté l’antisémitisme durant les années 2001-2005 fut un bon exemple de ce tour de passe-passe. Cette formule forgée pour éviter d’accuser les immigrés d’antisémitisme implique en fait que l’agressivité et les agressions sont partagées aussi par les Juifs. Ce qui sauvegarde ainsi les uns dont on vante le pacifisme aboutit pour les Juifs à essuyer les accusations d’agressivité et de communautarisme.”

    très vrai. excellent article.

  • 23 July 2010 à 9h27

    Yul dit

    @Bibi

    article très pertinent. l’affaiblissement de l’identité française concomitante avec l’affaiblissement de son Etat central qui l’a forgée au travers des régimes.

  • 23 July 2010 à 9h19

    l’oiseau bleu dit

    @ Bibi

    À propos de hassidisme et de descendance avez-vous lu ” Le Livre brûlé ” de Marc Alain Ouaknin consacré en partie à Rabbi Nahman de Breslau arrière petit-fils du Becht ?
    Un chef d’oeuvre
    http://www.idixa.net/Pixa/pagixa-0909301442.html

  • 23 July 2010 à 8h48

    Bibi dit

    Le judaisme français : la fin d’un modèle d’identité
    http://www.covenant.idc.ac.il/fr/vol1/issue2/trigano.html

  • 23 July 2010 à 8h42

    gerard dit

    Pendant ce temps pas un media “grand public” n’a parlé de ce livre.
    Le boycott préconisé par “les forces de gauche” sous pression islamo fasciste fonctionne à merveille.

  • 23 July 2010 à 4h00

    Yul dit

    @Bibi

    ok !

  • 23 July 2010 à 1h27

    Bibi dit

    @Yul,

    Vous le savez bien, on ne choisit pas ses parents… L’aïeul du coin de Meunniez-Tudor a fait son devoir aussi.
    C’est une source d’obligations plutôt que toute autre chose.
    Passons, si vous voulez bien.