Le Canard enchaîné rapporte un échange de propos croustillants entre trois ministres de la République assistant, au banc du gouvernement, à la rituelle séance des questions d’actualité à l’Assemblée nationale. Roselyne Bachelot arrive, excédée, d’une séance du « Grenelle des ondes », où sont censés discuter les opérateurs de téléphonie mobile avec les cinglés qui prétendent que les antennes relais sont la cause de toutes sortes de maladies frappant ceux qui demeurent à proximité. « Qu’est-ce que j’en ai marre de ces Grenelle qui ne servent à rien ! », lance-t-elle à sa collègue Nadine Morano, avant d’ajouter, hilare : « On devrait plutôt faire un Grenelle du cul ! » Réponse de la secrétaire d’Etat à la Famille à la ministre de la Santé : « Dans ce cas-là, on devrait prendre Christine Boutin comme marraine ! » La catho tradi ministre du Logement, assise tout près, encaisse la vanne et rétorque : « Oh, tu sais, Nadine, il faut se méfier de l’eau qui dort ! » « T’inquiète pas, répond Morano, je n’ai jamais eu de doute te concernant. »

On ne révèlera pas, par galanterie, l’âge des protagonistes de cette conversation gentiment grivoise, on notera simplement qu’aucune d’entre elles n’est une perdrix de l’année, et qu’elles ont pas mal d’heures de vol dans l’univers impitoyable de la politique française. Elles n’ont rien eu à voir avec le mouvement féministe dans lequel s’engagèrent nombre de femmes de leur génération. Ce sont des meufs de droite : gaulliste fille de député gaulliste pour Bachelot, catho papiste pour Boutin, fille de prolo sortie du rang par les études et la politique pour Morano.

On peut donc les qualifier de post-féministes, comme on dit post-moderne : elles n’ont jamais cultivé ce ressentiment qui ressasse les vieilles revendications des femmes politiques se plaignant qu’on les attend sans arrêt au tournant de leur incompétence. « Le combat féministe en politique sera gagné lorsqu’une femme incompétente sera nommée ministre au même titre qu’un homme ! », avait jadis lancé Yvette Roudy, l’ancêtre du combat pour la promotion des femmes au sein du PS. Morano, Boutin, Bachelot et quelques autres se sont battues comme des lionnes pour se faire une place au soleil du pouvoir, mais elles ont joué perso, sans brandir le drapeau du combat des femmes.

L’heure étant au bilan des vraies et fausses ruptures effectuées au bout de deux ans de présidence sarkozyste, il en est une qui est bien réelle mais fort peu commentée : la fin des femmes de pouvoir désexualisées et l’irruption massive de la libido féminine dans l’imaginaire politique. Comment expliquer, sinon, l’incroyable tourbillon d’articles, de livres, d’émissions de télé consacrés à Rachida Dati, que son poids personnel dans les sphères du pouvoir ne justifie nullement ? Outre l’exotisme de ses origines ethniques et sociales, par son utilisation constante et consciente des armes de la séduction pour parvenir à ses fins, elle a brisé un des derniers tabous : celui qui veut qu’en politique, l’utilisation du pouvoir pour agrémenter sa vie sexuelle soit permis et même recommandé pour les hommes, et interdit pour les femmes. Nicolas Sarkozy, mari publiquement cocu et étalant sa fragilité affective avant son immortel « Avec Carla, c’est du sérieux ! », a rompu radicalement avec la tradition de ses prédécesseurs : Giscard et ses accidents de voiture au petit matin au sortir d’une folle nuit chez l’une de ses maîtresses, Mitterrand et sa culture de l’adultère bourgeois répété à l’infini, Chirac et ses innombrables « cinq minutes, douche comprise ». Dans ce domaine Sarkozy joue les born again comme un George W. Bush guéri de l’alcoolisme par la foi évangélique : c’est un repenti de la baise à couilles rabattues par la grâce de Carla. Les mésaventures de Dominique Strauss-Kahn à Washington, qui ont été à deux doigts de lui coûter son poste au FMI montrent que les temps changent, et que le pouvoir n’autorise plus les mâles qui l’exercent à pratiquer la prédation sexuelle sans limites. Ce qui est encore la règle en Afrique du Sud n’est plus admis en Occident !

Il n’est pas étonnant que ce post-féminisme décomplexé, telle qu’il est incarné de manière hyperbolique par Rachida Dati, s’exprime plus ouvertement aujourd’hui à droite qu’à gauche : la figure de la femme devant se libérer des chaînes de l’oppression masculine, à l’image des prolétaires brisant le joug capitaliste, n’a jamais fait partie de la culture de droite, mais reste encore très prégnante à gauche. L’abandon du discours de raison pour la posture de séduction d’une Ségolène Royal est ainsi jugé très sévèrement pas les gardiennes de la doxa féministe comme Gisèle Halimi. Sa défaite, de justesse, face à une Martine Aubry, qui incarne jusqu’à la caricature l’image du sérieux féminin en politique, est à l’origine d’une fêlure profonde dans l’inconscient socialiste : jusqu’à quel point doit-on laisser entrer la libido féminine dans les jeux de conquête et d’exercice du pouvoir ?

Sans en faire la théorie, la droite moderne a admis cette irruption pour la détourner à son profit. Entre Marx et Freud, elle a choisi Freud, pour son plus grand bénéfice, semble-t-il.

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Luc Rosenzweig
est journaliste.Il a travaillé pendant de nombreuses années à Libération, Le Monde & Arte.Il collabore actuellement à la revue Politique Internationale, tient une chronique hebdomadaire à RCJ et produit des émissions pour France Culture.Il est l'auteur de plusieurs essais parmi lesquels "Parfaits espions" (édition du Rocher), ...
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