Après l’appel, l’an dernier, des responsables du parti salafiste égyptien An-nour (La lumière !)[1. Le poids des salafistes en Égypte, qui ont fondé leur parti après la révolution de 2011, est considérable puisqu’ils sont arrivés en deuxième place aux dernières élections législatives en janvier 2012 et avaient alors obtenu 121 sièges, soit 24% des voix.] à recouvrir les pyramides de cire afin de les rendre invisibles aux touristes et mettre ainsi fin au culte « païen » qui leur serait rendu, plusieurs hauts représentants de l’islam sunnite, comme le cheikh saoudien Ali Ben Said al-Rabi’i[2. Récemment, ce dernier s’est rétracté, affirmant que son compte Twitter aurait été piraté !] ou le cheikh bahreïni Abd al Latif al Mahmoud, ont demandé au nouveau président Mohamed Morsi de détruire purement et simplement ces vestiges de l’Égypte Ancienne. Selon ces docteurs de la loi coranique, la démolition des pyramides représenterait l’accomplissement de la volonté du prophète Muhammad et de son compagnon Amr Ibn al-As, lequel envahit et conquit l’Égypte aux alentours de l’année 641 mais ne put, en son temps, réaliser cette démolition. La référence à ce dernier dans les propos de ces personnalités religieuses n’est pas un hasard. A la suite de l’implantation de l’Islam en Égypte à cette époque, de nombreuses reliques de l’Égypte ancienne furent en effet détruites car jugées blasphématoires.

Rappelons également que pour la majeure partie des historiens, l’ordre d’incendier la bibliothèque d’Alexandrie fut donné par le calife Omar en 642 et exécuté par le même Amr Ibn al-As, même si cette hypothèse fait aujourd’hui débat[3. Cette théorie fut pour la première fois remise en question par l’anthropologue et sociologue Gustave Le Bon au XIXème siècle. Pour lui, elle serait le fruit d’une manipulation montée par les Croisés pour discréditer les arabes.]. Enfin, ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’Égypte que la destruction d’une pyramide est évoquée. Ce fut le cas au XIXème siècle, lorsque le vice-roi d’Egypte Mehmet-Ali (1769-1849) avait envisagé de détruire l’une des pyramides de Gizeh pour en faire une carrière de matériaux de construction, comme en atteste la retranscription d’un courrier adressé à ce dernier par le consul général de France à Alexandrie de l’époque.

La destruction des pyramides signifierait pour une mort économique certaine et un isolement définitif du Caire au sein de la communauté internationale. Mais un tel scénario est-il seulement envisageable ?

On se pince pour y croire. Un tel projet paraît inconcevable et choquant en Occident et nous dépasse par son extrémisme. Imagine-t-on un seul instant Jean Luc Mélenchon appeler à la destruction de Notre-Dame pour faire table rase du passé ou Marine Le Pen à celle de la Grande Mosquée de Paris au nom de la défense des racines chrétiennes de la France ? C’est pourtant ce que rapporte dans un article le site conservateur Frontpagemag. Cela a de quoi inquiéter ! Que serait l’Égypte sans les pyramides ? Autant imaginer New York sans la statue de la Liberté, Paris sans la Tour Eiffel ou l’Île de Pâques sans ses gigantesques et célèbres statues !

En outre, une telle démolition serait une catastrophe pour l’économie du pays, d’autant plus que les revenus du tourisme ont déjà baissé d’un tiers en 2011 selon le ministère du tourisme égyptien, notamment en raison des déclarations des responsables du parti salafiste sur la consommation d’alcool et les bikinis sur les plages qui effraient les touristes potentiels. Rappelons à toutes fins utiles que le tourisme est un secteur vital pour l’Égypte, puisqu’il emploie 12% de la population active et rapporte plus de 12 milliards de dollars par an au pays.

La question reste de savoir si le président Mohamed Morsi fera preuve d’assez de rigorisme religieux pour mettre en œuvre ce vœu pieux. Suivra-t-il l’exemple des talibans qui détruisirent les Bouddhas de Bâmiyân en Afghanistan en mars 2001 ou celui des islamistes du groupe armé Ansar Eddine (Compagnons de l’Islam) qui s’acharnent actuellement sur les mausolées de Tombouctou au Mali ? Vu le tournant libéral qu’ont pris les Frères musulmans ces dernières années (ce qui leur a permis d’accéder au pouvoir), le doute reste néanmoins de mise. Comme une grande majorité de leur électorat vit du tourisme, la logique voudrait qu’ils fassent preuve de pragmatisme en la matière.

*Photo : United Nations Photo

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