D’après les premiers chiffres recueillis dans 90% des bureaux de vote dépouillés, le second tour de l’élection présidentielle égyptienne opposera deux « outsiders », comme on dit en bon français : le candidat des Frères Musulmans, des salafistes et d’une partie de la gauche Mohamed Morsi (28% des voix) et le dernier premier ministre de Moubarak, le militaire de carrière Ahmed Chafiq (21%).

Pour les deux favoris du scrutin, l’ancien chef de la Ligue Arabe Amr Moussa, qui atteint péniblement les 12% et se voit relégué à la cinquième place, ainsi qu’Abdel Moneim Aboul Foutouh, islamiste de tendance plus « centriste » (sic), c’est une Bérézina électorale.

Mais le premier vaincu de l’élection est peut-être le système médiatique, qu’un Jean-Luc Mélenchon ou un Nicolas Dupont-Aignan cairote aurait tôt fait d’accuser. A raison, puisque le prisme déformant des grandes catégories universelles reprises par les mass media confondent la réalité complexe de l’Egypte avec le romantisme révolutionnaire de la Place Tahrir. Ces premiers résultats révèlent au moins deux faits sociaux majeurs qui ont été massivement occultés. Primo, l’allégeance d’une grande partie de la population à l’ordre politique post-nassérien, qui explique le score inattendu d’Ahmed Chafiq, lequel n’a fait campagne qu’au nom du retour au paradis perdu de l’ordre et de la sécurité pré-révolutionnaires. Secundo, la déroute du candidat de l’opinion internationale Amr Moussa rappelle les précédentes bévues des grands médias lorsqu’ils voyagent en terrain inconnu : combien de Rafsandjani, de George Weah et d’Ahmed Chalabi en ont été pour leurs frais !

Dernier paradoxe, pas piqué des hannetons, la jeunesse égyptienne expatriée, dont la bourgeoisie irrigue les universités parisiennes, semble vivre un 21 avril sauce foul. En qualifiant un barbu et un représentant de l’ancien régime honni, le vilain peuple égyptien a douché les illusions réformistes de la génération facebook. Les plus naïfs nous rétorqueront que seuls 50% des égyptiens sont allés voter, ce qui leur laisse un filet d’espoir : comme dirait Brecht, la moitié du peuple pense mal, changeons le peuple !

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