Educ’nat point com

Totale bascule au ministère

Publié le 22 octobre 2009 à 12:01 dans Société

ecole

“L’éducation nationale doit basculer totalement dans l’ère du numérique”, a déclaré récemment le tout nouveau tout beau ministre de l’Education nationale, qui voit enfin les choses en grand. Il était temps. Depuis trop longtemps les profs, ces archaïques, tournent autour du pot numérique sans oser s’y plonger tout à fait. Le journal Les Echos s’en lamentait encore cet été, Mamy éducation nationale fait de la résistance. Serait-ce une conséquence regrettable de son grand âge, elle se fait désirer avant de s’abandonner à la totale bascule que son ardent ministre lui promet. “La France ne dispose que d’un ordinateur pour 12,5 écoliers, se plaçant ainsi au 12e rang européen.” À peine passable. Et même très médiocre. D’autant plus que pour ce qui concerne l’usage des high tech (ordinateur, vidéoprojecteur, connexion Internet) la France fait carrément figure de cancre du fond de laclasse.com, puisqu’elle pointe à une piteuse 21e place européenne, selon une “enquête” de la Commission de Bruxelles, toujours d’attaque quant à elle lorsqu’il s’agit de dénoncer les obsolescences françaises. C’est la honte. Vite, vite, connectons nos têtes blondes, avant qu’elles ne se voient contraintes de redoubler en compagnie des jeunes Bulgares pour obtenir enfin leur B2i.
 
Comment, vous ne connaissez pas le B2i ?
 
Le B2i, pour Brevet Informatique et Internet, “valide les compétences informatiques acquises dans toutes les disciplines [même le sport ? Oui, même le sport] et diverses circonstances”. Bon, personnellement, j’ai deux collégiens à la maison, et je peux vous dire que ce B2i, ça les fait bien rigoler. Sans même interrompre leur session msn, les voilà qui “valident les items constitutifs des compétences attendues” sur l’ordinateur de papa-maman ! C’est ainsi qu’on prétend réduire la fracture numérique au ministère : l’ordinateur partout, tout le temps, et pour faire n’importe quoi ! Ne dites surtout pas à nos néo-pédagogues qui pensent enfin avoir trouvé l’arme fatale contre les inégalités sociales, que dans les milieux les plus culturellement favorisés on limite, ou même interdit, l’usage de l’ordinateur aux enfants ! Comment ? Certains mauvais esprits osent suggérer que les facilités de l’informatique pourraient entraver le développement des facultés de concentration et, in fine, l’accès intelligent à la culture des enfants et des adolescents? Laissons ces rabat-joies à leur obsolète “support papier” que plus personne ne lit, et hâtons tous ensemble l’avènement du grand basculement vers la “société numérique”.
 
Mais peut-être après tout est-ce moi le naïf, et nos néo-pédagogues sont-ils parfaitement conscients des dégâts opérés sur la culture des collégiens par le culte du tout numérique. Peut-être visent-ils, en rendant obligatoire et permanent l’usage de l’ordinateur non seulement à l’école mais aussi à la maison, à niveler par le bas. Ce qu’ils n’ont jamais réussi à faire en interdisant les devoirs à la maison, peut-être y parviendront-ils enfin en faisant basculer totalement l’éducation dans le dépotoir numérique. Tous ensembles et qu’aucune tête ne dépasse ! Au nom, bien sûr, de l’égalité des chances.
 
Ne cédons pas trop vite aux douces sirènes de la théorie du complot : les intentions de nos néo-pédagogues sont certainement pures. Je suis prêt à parier mon Apple 2 contre votre iPhone qu’ils croient malheureusement dur comme fer aux vertus pédagogiques du basculement numérique total. D’ailleurs, le mouvement s’est engagé de longues années avant que le ministre ne le décrète total et obligatoire. Avec un enthousiasme terrifiant, sous la pression inquiète des parents et sur les fonds des collectivités territoriales, les collèges et lycées, et même parfois les écoles, tous soucieux d’apparaître plus modernes et performants les uns que les autres, se sont dotés à la vitesse de la lumière de multiples ordinateurs plus ou moins à la page sur lesquels élèves et professeurs de conserve passent dorénavant des cours entiers de mathématiques et de français à se “loguer sur leur compte utilisateur”, afin de tracer des cercles au compas virtuel sur le site mathenpoche, ou analyser un conte africain à l’aide d’indispensables outils informatiques dispensés par un “espace numérique de travail”. C’est une merveille de constater à quel point, dans ce domaine, la contrainte budgétaire disparaît comme par magie. S’il s’agit de réduire la fracture numérique, la facture, même astronomique, sera toujours acquittée. Un prof sans “support numérique” sera bientôt le dernier des ringards, et la “pensée PowerPoint“, qui se contente de “lister des items”, c’est-à-dire d’empiler des phrases ou même seulement des “mots-clés”, aura bientôt raison partout de la vieille pensée analytique et discursive.
 
Ce n’est pas seulement pour être moderne et performant qu’il faut se hâter de basculer. C’est aussi une question urgente de santé publique. Ainsi, les cartables, qui ont depuis des lustres transformés de façon humiliante notre précieuse progéniture en portefaix, ont heureusement fait leur temps. Numérisés eux-aussi ! Transformés d’un coup de baguette numérique en clés USB de quelques grammes. Bien fait pour eux ! Et que redressent le dos, et que relèvent la tête nos marmots affranchis du poids exténuant du vieux savoir !
 
Il faut, dit-on encore au ministère, “inventer une nouvelle pratique numérique”. Plus interactive, plus proche de l’élève qui conquerra ainsi la terre promise de son “autonomie”. Une nouvelle pratique qui permettra à nos chers bambins de s’épanouir enfin “au centre”. Cliquant en classe comme à la maison sur son ordinateur, l’apprenant pourra royalement ignorer l’enseignant, comme le rejeton ignore déjà royalement ses géniteurs qui osent l’interrompre pour lui demander brutalement de venir mettre la table alors qu’il se livre à un paisible massacre simultané de l’orthographe, de la syntaxe, et d’autres monstrueux ennemis sur son écran. C’est que, voyez-vous, l’ordinateur c’est beaucoup moins fasciste que les gens. Moins perturbant pour les enfants. Comme le souligne un de nos néo-pédagogues parmi les plus autorisés, “l’ordinateur n’est pas perçu comme celui qui juge et qui sanctionne”. Grâce à l’ordinateur, poursuit notre technopédagogue, l’erreur disparaît “comme par enchantement”, et “les contraintes “bassement matérielles” d’opérations intellectuelles essentielles” sont supprimées. Plus de vilaines ratures, plus d’écriture imparfaite. D’un doigt léger sur mon clavier je m’affranchis de mon surmoi traumatisant. Paradisiaque, vraiment ! La bascule numérique est notre chemin d’accès vers le rose paradis virtuel des lendemains qui chantent ! Exit l’autorité ! Out les corrections au stylo rouge!
 
Vite ! Que tout ça bascule, et qu’on n’en parle plus !

A lire aussi

La rédaction de commentaires est reservée aux abonnés

94

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous :

mot de passe oublié | Vous n'arrivez pas à vous connecter ?

Pas encore abonné ? Pour commenter cet article :

  • 26 October 2009 à 14h11

    beurkbeurk dit

    je tombe par hasard sur cet article, je suis écoeurée devant tant de critiques faites envers l’EN. alors je propose à ceux qui trouvent que l’EN ne vaut pas un clou d’éduquer eux mêmes leurs enfants à la maison. et puis on en reparlera.
    après l’EN est loin d’être parfaite alors effectivement comblez donc de votre côté les manques que vous décelez.
    tous les enfants n’ont pas la chance d’avoir des parents comme vous!

  • 25 October 2009 à 12h40

    Impat dit

    Sophie:
    “…De toute façon, je me demande si, informatique ou pas, l’EN n’a pas tout foutu en l’air il y a 20 ans, en renonçant à éduquer les mômes, préférant les “adapter”…

    Je crains que ce ne soit pire encore, l’EN a plutôt cherché à s’adapter aux enfants. Par exemple en les dispensant d’efforts.

  • 25 October 2009 à 11h12

    Philantrope dit

    Excellent article. L’éducation nationale marche sur la tête en perdant de vue que l’informatique n’est qu’un outil à moins qu’il ne s’agisse d’embrigader les esprits des apprenants citoyens. L’esprit critique recule de plus en plus dans cette institution qui devrait pourtant le défendre! C’est tellement vrai que les enseignants tels les ravis de la crêche gobent toutes ces pseudo innovations pédagogiques.

  • 24 October 2009 à 23h01

    laura dit

    “Sophie,
    Paix aux femmes de bonne volonté!
    Non je ne faisais pas allusion à vos enfants.
    Oui, j’ai passé ma journée à écrire diverses choses dont quelques billevesées sur Causeur.
    Et je commence à radoter, les mots se jettent sous ma plume comme des poules sous un tracteur….”

    voici quelqu’un qui n’a jamais vu de poules près d’un tracteur, ou conduit de tracteur à proximité de poules, ou approché un espace avec tracteur et poules !!!
    que signifient ces joutes verbales auto-suffisantes ?
    revenir à l’informatique : si les machines étaient opérationnelles dans les écoles, ce serait un vrai plaisir…
    voici des statistiques à combler : non pas combien de postes informatique/élèves mais combien de postes informatiques fonctionnent-ils dans les collèges et lycées en France ?

  • 24 October 2009 à 11h54

    Sophie dit

    De toute façon, je me demande si, informatique ou pas, l’EN n’a pas tout foutu en l’air il y a 20 ans, en renonçant à éduquer les mômes, préférant les “adapter”.

  • 23 October 2009 à 19h18

    nadia comaneci dit

    Il ne doit pas être trop dur, le B2I, les résultats du brevet sont meilleurs encore que ceux du bac, quasiment le score parfait.

  • 23 October 2009 à 15h36

    Claribelle dit

    Trop d’informatique pour l’informatique ne sert à rien et coûte cher. Entre les professeurs hermétiques à la chose et les pannes, il est encore loin le temps où tout se fera via l’informatique; et tant mieux pour les yeux de nos enfants !
    Mais c’est tellement facile comme annonce et tellement “branché” (c’est le cas de le dire) ! Devinez qui paie ces magnifiques tableaux interactifs et autres ordinateurs ? Au lycée, c’est la Région; au Collège, c’est le département; en primaire, c’est la commune ! Autant dire que voilà une annonce qui ne coûtera rien au budget de l’Education Nationale mais toujours un peu plus aux contribuables que nous sommes.
    De plus ce diktat de l’informatique nécessaire et obligatoire vient de franchir un nouveau cap avec l’intégration du B2I dans le brevet des collèges. Avant, si t’étais bon en maths mais pas en français (ou vice-versa), tu compensais l’un par l’autre ou tu mettais le paquet en sport. Maintenant, si t’as pas le B2I, t’auras pas le Brevet !

  • 23 October 2009 à 13h12

    Odilon dit

    @Quentin
    La méthode assimil avec des cassettes audio ça existe depuis longtemps, mais ça n’a pas dégraissé le mammouth. Si les enfants apprenaient par eux-mêmes, avec ou sans ordis, il n’y aurait pas besoin de profs. Je n’ai pas l’impression qu’on va dans ce sens.

  • 23 October 2009 à 9h55

    Impat dit

    Sophie, les montées en altitude semblent faites pour vous. Je vous souhaite longues et fréquentes croisières, mais rien ne vaut la voltige ! Les coups de foudre, aussi, peuvent apporter beaucoup…

  • 23 October 2009 à 9h45

    Quentin dit

    @jjacquesb
    C’est sympa de penser par poncifs (les powerpoints c’est mal, l’ordinateur c’est mal, les e-mails, eh ouais ça aussi c’est mal) mais y a un moment où faut regarder la réalité en face. L’intérêt d’un cours d’économie sans powerpoint ? 0. Aucun graphique donc aucune idée des proportions, des flux et des évolutions. L’intérêt d’un cours d’histoire sans iconographie ? Faible. Pas de visages sur les noms, de cartes commentées, de diagrammes institutionnels.
    Alors oui, j’ose qualifier l’auteur de pathétique du fait que cette article n’est qu’une charge absurde et suicidaire contre la modernité (notion ambiguë certes). On devine simplement une haine de la nouveauté qui ici, se pose sans alternative (l’auteur ne propose rien, il dénigre avec ironie). La schizophrénie est d’autant plus frappante que cette révolution permet de dégraisser impitoyablement le mammouth (cf. chez nous, 50% d’heures d’anglais en moins qui passent sur internet, principalement les notions grammaticales).

  • 23 October 2009 à 8h58

    Odilon dit

    C’est vrai que les ordinateurs peuvent être utiles pour l’enseignement. On peut en imaginer quelques usages utiles. Mais on peut aussi en imaginer des usages inutiles, redondants voire néfastes. Et comme ce sont des machines universelles, on peut aussi concrétiser ces mauvaises idées, et les imposer. Il ne faut pas sous-estimer l’imagination des pédagogues et des technocrates enthousiastes, qui ont déjà largement fait leurs preuves…

  • 23 October 2009 à 8h00

    jazzman dit

    @xly
    Montreux 1981, toute ma jeunesse, j’y travaillais comme placeur. Je devais être en congé ce soir-là, dommage.

  • 23 October 2009 à 6h57

    Midas dit

    Merci Odillon

    Il y a effectivement un petit probleme en (0,0)

  • 23 October 2009 à 0h30

    Loulou dit

    Cher auteur de cet article,

    N’en faites pas trop dans la modernologie, vous le faites assez mal, c’est indigeste et, à la longue, complètement con mon pauvre vieux.